La presse de la LCR

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LIVRES

Leur printemps, l'hiver dernier

· Critique communiste, n° 69, décembre 1987 · p. 22-26 · 3 467 mots

N

OTRE printemps en hiver 1, dont David Assouline et Sylvia Zappi sont pour partie auteurs et pour partie maîtres d'œuvre, mais qu'ils appellent modestement « dossier», paraît après les ouvrages dont Gérard Filoche rendait compte dans notre numéro 63 2 • Ce livre ne peut être considéré, ainsi que ces derniers, comme un point de vue particulier sur le mouvement de la jeunesse de novembre-décembre 1986, mais bien plutôt à la fois comme le « livre blanc » officiel de ces événements - accumulant les documents, des résolutions d'assemblée aux chansons anonymes en passant par des extraits des journaux de lycées et de facs et des interviews - en même temps que leur histoire - photographie et somme - et les leçons de celle-ci tirées avec une remarquable hauteur de vue, par deux membres de la « Coordination nationale», donc de ces «leaders » temporaires, nés du mouvement spontané, et qui n'ont dû leur rôle qu'à la fidélité avec laquelle ils l'exprimaient.

Pas question, donc, de résumer ici une telle masse de faits et de textes, mais seulement d'essayer d'en dégager l'apport et le sens, qui n'ont d'ailleurs pas échappé aux auteurs. Et d'abord, d'où cela jaillissait-il ?

Que certains aient pu en observer les prodromes n'empêche pas que la boule de neige de la grève quasi générale des facultés et, très large, des lycées, jetant sur le pavé des masses énormes d'étudiants et de lycéens, fut une surprise générale et un choc, sans pareils depuis 1968.

Même les parents et enseignants de gauche s'étonnaient de cette génération que la presse avait baptisée « bof génération». Le mouvement allait révéler - en creux - les déterminations de ses

Michel LEQUENNE particularités : première génération, depuis plus de quarante ans, à être née en situation de crise économique, de fin de plein emploi et de chômage massif, elle y a pris un coup de sérieux, en particulier face au travail scolaire ; elle s'est développée en pleine crise générale des valeurs, et en particulier de celles du «mouvement ouvrier » en décomposition, et elle paraît ne croire en rien, pleine de méfiance en les « appareils », les discours, les délégations de pouvoir incontrôlées ; enfin, elle est la génération de la « révolution informatique » et de la domination culturelle des « mass media », et cela, c'est la plus grosse boîte à surprises.

De tous ces éléments, la plupart des observateurs, en particulier des spécialistes scientifiques, pédagogues, sociologues, philosophes... ne voyaient que l'aspect négatif. A plus forte raison les politiciens et bourgeois de tout acabit, pourtant à l'origine des phénomènes qui tendaient à conditionner cette jeunesse. Beaucoup d'ailleurs se félicitaient de constater leur « succès » : comme, dans l'ensemble, ils étaient sages et studieux, ces jeunes, indifférents à la politique, et bons concommateurs, en plus!

Comment toute cette génération a-t-elle donc été atteinte d'un coup du SIDA mental de la rébellion ? Pas de doute, il fallait que le virus lui eût été inoculé par des agitateurs professionnels. Nos hommes de pouvoir, même quand ils ne sont pas policiers par vocation comme le ministre de l'Intérieur, partagent équitablement la conception policière de l'histoire. Les agents de l'Est étant notoirement devenus inadéquats, ils empruntèrent au stalinisme (paradoxe !) le spectre du « trotskysme » (que les fascistes du GUD et de l'UNI rétablirent comme agents de l'Est). Cela tombait bien, quelques têtes de file du mouvement l'étaient -dont David Assouline qui, vieilli d'une dizaine d'années et bien

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grimé, faisait une assez bonne tête de Turc. Malheureusement, cela ne prit pas plus que le « Juif allemand » d'il y a vingt ans. Des milliers de jeunes découvrirent ce « trotskysme » avec plutôt de la sympathie. Mais, en général, ils se foutaient des «passeports politiques». Ils savaient ce qu'ils faisaient. La stupidité des hommes du pouvoir face à un événement de cette ampleur s'étale dans le livre de façon assez réjouissante, avant de virer au tragique avec la répression qui débouche sur le meurtre de Malik Oussekine.

L'incompréhension, niveau summum, du gouvernement est ce qui a fait passer une revendication, somme toute limitée à un problème universitaire, jusqu'à la problématique politique générale du devenir de la société.

Mais l'incompréhension de la presse - dont la mission comporte en principe l'observation attentive des événements- ne s'est pas trouvée beaucoup moindre que celle des politiciens, du <<les jeunes sont passés à droite)) du Fig. -Mag. du 6 septembre, au « qu'ils sont sages ces étudiants )) du Monde du 20 novembre.

Même les enseignants -peut-être, paradoxalement, parce qu'ils sont le plus directement en contact avec les jeunes- ont dû, pour la plupart, attendre le développement du mouvement pour s'y engager, et encore le plus souvent de façon réservée. De belles exceptions toutefois, telle celle de cette enseignante de Paris VII (Jussieu) qui parle d'un «mouvement sublime)).

Quant aux syndicats ouvriers, ils ont été maintenus le plus possible en retrait par leurs bureaucraties, du refus de la grève générale par la CGT aux « conditions )) de Maire, se dépêchant, ainsi que FO, de déclarer la manifestation du 10 décembre inopportune dès l'annonce par Chirac du retrait de la loi Devaquet. Tous ces gens ont eu une peur bleue de voir, comme en 1968, une conjonction du mouvement de la jeunesse et d'une grève générale. Et, en effet, que se serait-il passé si la grève des cheminots avait eu lieu en même temps que celle des facs et des lycées ?

Autre paradoxe, c'est d'abord et surtout par l'intermédiaire direct des parents que le mouvement a trouvé le soutien de masse que celui de 1968 n'avait pas eu. Ils étaient bien placés pour comprendre, ces parents - et bien au-delà de ceux qui avaient « fait » 1968- que, au travers de l'avenir de leurs enfants, qu'ils percevaient individuellement comme si incertain, c'était tout l'avenir qui était mis en question. En plus, voilà que l'on se mettait à tirer sur eux. Quinze jours qui politisèrent une génération

Des états généraux étudiants du 22 novembre à l'assassinat de Malik Oussekine, il y a exactement quinze jours. En ces deux semaines, une génération a pris une conscience d'elle-même que n'avait pas suffi à lui donner la réponse, pourtant massive, aux appels de SOS-Racisme.

La vérité oblige à dire qu'elle est entrée dans ce mouvement avec les caractères encore simples que les observateurs lui connaissaient, mais dont ceux-ci méconnaissaient les potentialités : souci (au fond, pour chacun, indi-

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viduel) de ne pas rencontrer d'entraves artificielles - par l'argent et les sauts d'obstacles de plus en plus élevés- au jeu de parcours vers une profession. Mais ce que les hommes de pouvoir n'avaient pas compris, c'est que ce sérieux un peu triste, né de la dureté des temps gris, n'avait rien d'une jobardise offerte aux discours médiatiques. Pas de génération, au contraire, plus critique à l'égard des mots creux et des diversions en forme de circonlocutions se mordant la queue. C'est vrai qu'ils aiment la pub, mais avec indifférence aux produits qu'elle vante.

Les ministres les accusent de ne pas avoir lu leurs projets de décrets. Eux leur démontrent qu'ils les ont analysés, et que ce n'était pas au prix du changement de quelques mots, voire paragraphes, qu'ils céderaient.

Il n'empêche que tous ne savaient pas ce que la bourgeoisie cherchait vraiment à atteindre au travers de la sélection : son projet de société. Dans la montée de la tension, les cartes sont tombées sur la table.

Ces jeunes, que toute politique - parce que politicienne - laissait indifférents et où ils ne voyaient que magouilles de sommets inaccessibles, voilà qu'ils se sont penchés sur elle en lisant les journaux qui, tout à coup, parlaient d'eux. Et ce qu'ils découvraient les remplissait d'une saine indignation. (( C'est dégueulasse!)) fut leur mot multiplié par plus d'un million. Par centaines de milliers, des paires d'yeux s'ouvraient.

L'Etat, la plupart l'avaient cru l'ordonnateur de l'intérêt général. (( CRS, vos enfants sont aussi des étudiants)), criaient-ils à la première manifestation. Mais les CRS, ils n'allaient pas tarder à comprendre qu'ils étaient d'abord et essentiellement le bras armé du capital, et que leurs rangs n'étaient perméables que dans un seul sens, celui qui permettait le passage de groupes de fascistes du GUO ou de provocateurs-casseurs, jamais vus, jamais pris.

La conviction ayant échoué, était venu le temps de l'intimidation : les tirs tendus qui mutilent et, au bout, la bavure fatale: l'assassinat de Malik.

Le crime - comme c'est souvent le cas en politique - était, en plus, le comble de la stupidité. Ce sang fut véritablement celui de l'accouchement de la génération comme génération politique: étudiants et lycéens n'étaient plus qu'un seul corps meurtri, et qui connaissait son ennemi : (( On s'en souviendra en 1988! )), criaient-ils maintenant. Ils étaient déjà antiracistes ; ils comprenaient maintenant la logique et la fonction politique du racisme, d'autant que, la même nuit que Malik, un flic ivre tuait à Argenteuil un jeune

Maghrébin et que le secret en était bien gardé. Des formes nouvelles d'organisation

Le coude-à-coude des manifs, c'est déjà très différent de celui des concerts de rock, même s'il s'agit de ceux de SOS-Racisme. La manif, ce n'est pas seulement la réponse à un appel ressenti comme juste, c'est la réponse à son propre appel, surtout ces manifs-là.

La manière dont l'action fut organisée révèle, elle aussi, l'endroit positif de ce dont on n'avait perçu que l'envers: la méfiance envers l'organisation des partis - y compris ceux du monde du travail - et des syndicats - fût-ce même ceux du monde étudiant. Ce que les adultes ne rejetaient qu'avec mauvaise conscience, dans un silence morose : la délégation de pouvoir incontrôlée, la cristallisation des bureaucraties, les décisions s'inversant entre congrès et application et négociation, les jeunes y substituèrent, en les réinventant (car il est vrai qu'elles ont existé à toute époque montante de révolution), la démocratie directe, le mandat clair et net, limité dans le temps, pour l'action immédiate, le compte rendu sans délai du mandaté devant ses mandants, la révocabilité possible à tout moment (dont Monory, ((la main de fer dans un gant de balourd)), comme dit le Canard, ignorait jusqu'à la notion), le refus de toute négociation secrète ...

Jadis, le non-organisé, le non-syndiqué, c'était celui qui avait le moins de conscience. Aujourd'hui, c'est celui qui refuse d'être manipulé, c'est celui qui veut un autre rapport de votant à « député».

Ceux qui n'ont pas compris le sens profond de cette création spontanée l'ont payé durement, telle Isabelle Thomas, rejetée autant pour crime de « vedettariat » (qui en dit long sur la réception des vedettes), que parce qu'elle était connue comme membre de la direction de l'UNEF-ID, sans que ce syndiquat soit spécialement rejeté, mais auquel il n'était pas question de donner un mandat « en blanc » de représentation.

Il faut admettre que la démocratie directe dispose désormais de moyens techniques, naguère inexistants, dont la préhistoire est courte (le déclenchement de la grève des postiers de 19 53, la diffusion directe des négociations de Solidarnosc ... ). Le mouvement de l'hiver dernier fut une grande première moderniste.

Vous vouliez des techniciens? Chantres de l'empirisme! Vous avez

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ete servis : téléphone, Minitel, micros, caméras, engins télématiques, tous les gadgets avec lesquels vous étiez si heureux de les amuser, les gamins, sont devenus des armes .. . de leur démocratie et de leur lutte, contre vous. Et aussi le détournement des moyens de transport: trains pris d'assaut 3 , péages investis pour récolter de l'argent et diffuser l'information. Si le pouvoir n'avait pas cèdé, ils avaient en réserve des tas de suggestions « non violentes », mais très efficaces pour frapper précisément par les moyens de la technique perfectionnée du temps (des idées à garder en mémoire) .

Le livre cite abondamment les petits journaux qui fleurissent alors, ou sortent de l'enceinte universitaire, et qui A la jeu11esse, /'ave11ir recollllaissallt.

bouillonnent d'idées, relaient les discussions, révèlent la profondeur des interrogations. Eux aussi font partie de la démocratie. Les prises de conscience se suivent et ne se ressemblent pas

Le réflexe a été général de comparer ce mouvement à 1968, que ce soit pour en déceler la parenté et/ ou, au contraire, marquer les différences, en les regrettant ou en s'en félicitant. Les jeunes eux-mêmes s'y référaient, mais plus pour s'en démarquer, et avec quelque impatience souvent ( (( 68 c'est vieux, 86 c 'est mieux))), que pour s'en inspirer ... Ce qui avait lieu tout de même.

Mais il est vrai que l'histoire ne se répète pas. Surtout quand la farce n'est pas à l'ordre du jour. L'erreur sur la génération tenait, nous l'avons vu, à la différence des temps qui conditionnent en secret. Ce que la jeunesse de 1986 rejetait de 1968, c'était -correctement - le négatif du précédent : le gauchisme illusionniste, l'avant-gardisme pagailleur qui avait laissé le mouvement d'hier isolé des travailleurs mêmes qu'il avait pourtant levés d'un sommeil de vingt ans et mis en branle. On était parti, hier, de problèmes généraux, voire internationaux, et l'on était sans perspective concrète. En somme, le contraire absolu de 1986 (comme celui des chiffres qui, hasard objectif surréaliste, sont inversés).

Partie avec un objectif limité, la jeunesse de 1986 s'est arrêtée sur une victoire, en mémorisant profondément qu'elle l'a payée d'un cadavre et de plusieurs mutilés.

La conscience soixante-huitarde s'édifiait sur un gain inconnu, que seul le recul permet de mesurer, et sur une défaite amère qui n'allait pas tarder à en démoraliser plus d'un. La conscience de 1986 est d'abord conscience de soi, et de sa force mesurée. Sa potentialité est encore latente, mais elle contient au moins deux éléments dont les prolongements ne peuvent manquer d'être décisifs, demain.

Le premier tient au sens contenu dans l'élargissement du mouvement étudiant aux lycéens. En 1968, nombre de lycéens avaient suivi; en 1986, les lycéens - bien que ne rejoignant pas les étudiants au même niveau d'organisation - ont pris la pas dans la rue et ont « déferlé » au premier plan.

Nombre de ceux-là -et surtout ceux des lycées techniques - ne seront jamais étudiants et ont devant eux le spectre de l'ANPE et des TUC. On comprend qu'une lycéenne de Sullysur-Loire signe son tract ((Eva, une lycée-haine)). Leurs journaux sont d'un niveau supérieur de mépris et de colère. Des gars qui signent (( Des lascars du LEP électronique)) (du dixième arrondissement de Paris) écrivent : (( Vous dites : "C'est irresponsable, vous ne gagnerez rien." Vous vous trompez, on a déjà gagné, nous nous sommes trouvés, nous avons communiqué entre nous, nous avons réinventé pour nous l'amitié, la fraternité, l'activité.. . On a rigolé, comme rarement. C'est énorme! Nous sommes dangereux: nous devenons intelligents ! )) Et, plus loin, un appel direct aux travailleurs : ((La première usine à descendre soutenir la jeunesse, ça fera un choc! Dans dix ans encore on s'en souviendra : "C'est eux les premiers

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qui sont descendus !" Vous savez ce qui les fait chier; ils se disent: ils descendent ... ils remonteront jamais ... ))

On peut attendre beaucoup de ceux qui pensent et écrivent comme ça. Face à l'avenir que leur mitonnaient (et continuent à leur mitonner) les «Pasqu'oie» et ((autres connards à col amidonné)) (la « lycée-haine » dixit), ils commencent à méditer sur un autre avenir, sans pareil fossé entre les générations, entre les travailleurs manuels et intellectuels.

L'autre nouveauté, et d'une égale importance sinon supérieure, c'est la place et le rôle des filles dans le mouvement.

1968 avait été assez machiste, et le MLF n'en était sorti que plus tard, isolé, et par la tangente. Mais le féminisme a eu des effets profonds. Les jeunes femmes d'aujourd'hui, qu'elles le sachent ou non, sont à n'en pas douter les filles du MLF, ((plus obligées d'avoir J'air totalement soumises et idiotes )).

Pas toujours comme coulant de source, elles parviennent toutefois à s'imposer à égalité à tous les niveaux du mouvement, direction et service d'ordre compris. Et si des différences de comportement subsistent, comme on pouvait s'y attendre, ce ne sont pas toujours de simples séquelles de l'aliénation séculaire, mais parfois promesses, sur deux plans, d'un changement nécessaire à imposer au comportement masculin : refus et rejet des tendances à la lutte pour « le pouvoir » et, inversement, investissement préférentiel dans les tâches efficaces, les réalisations privilégiées par rapport au débat. Le livre symbolise assez bien cette tendance à l'égalité, avec ses deux auteurs, et la manière dont ils se sont partagés le travail. V ers l'avenir

La génération de 1986 a été la première à être ((nourrie aux arguments plutôt qu 'à J'autorité, au dialogue plutôt qu'à J'ordre, à la raison plutôt qu'à la force)) (D. Schneideman, le Monde du 11 décembre 1986). Cela aussi l'a faite raisonnable. Elle était à la porte de la vie active en sachant qu'elle n'avait chance d'avoir demain du boulot qu'en bûchant pour passer les examens. Tout à coup, elle a appris qu'on allait tricher avec ses pauvres chances, que la course qu'on lui préparait allait ressembler à celle de la Chasse du comte Zaroff. Elle a découvert que la sélection bourgeoise était celle de la rareté, celle qui favorise les favorisés, du type de ce Paul Lescot, agrégé de mathématiques à dix-neuf ans, membre par ailleurs du parti de Giscard, qui se vante : ((Je suis de ceux qui n'ont pas fait la grève de novembre et décembre derniers, car je trolivais la loi Devaquet globalement bonne)), après avoir dit : ((Les programmes sont conçus de telle façon qu 'il y a de quoi dégoûter n'importe quel individu. )) Détail ! Ce jeune homme a eu la chance de fréquenter l'association parisienne Jeunes vocations scientifiques, littéraires et artistiques. (( Réservé aux petits prodiges assoiffés de savoir, ce club très privé [qui] sélectionne ses jeunes membres selon leur intellect )) (le Monde du 28 juillet 1987). Gratuit? On ne nous en informe pas. Mais la socio-biologie chère à l'extrême-droite ne nous dit-elle pas que fric et quotient intellectuel sont déterminés par les mêmes gênes. Donc, que quiconque n'a pas le QI et le fric pour devenir agrégé se satisfasse de devenir plèbe, et tout sera dans l'ordre du profit qui continuera, du moins on l'espère, à s'accumuler.

Les futurs TUC et travailleurs à contrat à durée déterminée, les futurs techniciens futurs licenciés pour cause de dépassement par la technique, les futures condamnées au travail partiel (ne faut-il pas qu'elles fassent des gosses pour augmenter le nombre de chômeurs ?) , tous et toutes ne l'ont pas entendu de l'oreille de Paul Lescot. Ils ont dit non à cette sélection. Leur conscience politique moyenne ne va peut-être pas plus loin, pour l'instant, que ce refus et celui des hommes qui leur ont tendu ce piège et continuent à songer aux moyens de le faire fonctionner. Mais ce niveau est un excellent point de départ.

Le pouvoir et toute la droite continuent à tourner la discussion sur l'inadéquation de l'université française aux besoins du monde moderne. Sur ce point, ils ont d'autant moins tort que le maintien de son archaïsme est leur fait et celui des leurs. Tout le problème - le vrai - est celui de savoir dans quel sens l'université doit être réformée. A l'université-entreprise, le mouvement a opposé idées et contre-projets. Sylvia Zappi a laissé le dernier mot des cinq pages, denses et fortes, de sa conclusion à Pierre Bourdieu qui, dans Libération du 4 décembre 1986, sous le titre de «A quand un lycée Bernard Tapie? », a posé la pierre angulaire de la solution du problème en même temps qu'un pronostic: ((S'agissant d'éducation, rien de grand ne peut se faire sans une mobilisation autour d'une idée de J'homme [Sylvia Zappi ajoute : "et de la femme "] et de la société. C'est une chose que sentent et que disent les lycéens et les étudiants: ils sentent qu'ils n 'ont pas de vraie place dans une société qui n'est pas capable de penser J'avenir. C'est pourquoi le mouvement présent n'a rien d 'un feu de paille. Et même si, dans sa forme visible, manifestée, il vient à disparaÎtre, il continuera à exister aussi longtemps que les questions qu'il pose(. .. ) n'auront pas été explicitement et résolument af frontées. ))

Le mouvement lui-même en a été parfaitement conscient, qui termina la motion de son assemblée générale nationale des 11 et 12 décembre 1986 par ces mots : (( Plus rien ne sera comme avant. ))

Michel Lequenne l . Editions La Découverte. 2. Critique communiste n°63, mai 1987. 3. A noter que les cheminots, qui devaient reprendre aux étudiants leurs méthodes de démocratie directe; n'étaient pas encore prêts en décembre à faire cause commune avec les étudiants et à imposer leur transport gratuit contre la hiérarchie de la SNCF.

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