La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Thomson, des restructurations contre l'emploi

· Critique communiste, n° 69, décembre 1987 · p. 14-20 · 5 508 mots

Henri VIGUIER Thomson-CSF, un des leaders mondiaux de l'électronique professionnelle, licencie ! Telle est la nouvelle annoncée par la presse dès juin 1987. La même presse dévoilait quelques semaines plus tard l'accord, caractérisé d'historique, entre Thomson et Generai-Electric: au premier la télévision couleurs, au second l'imagerie médicale.

Une année décidément fertile en événements, puisqu'en avri11987 avait été annoncée la création d'une multinationale franco-italienne des composants semi-conducteurs, par regroupement des activités dans ce secteur de Thomson et de STET.

Certes, le groupe Thomson a depuis fort longtemps habitué les observateurs à ces procédés de croissance externe où, plutôt que de gagner des parts de marché par croissance propre, il les gagne par rachat de concurrents. Mais, cette fois, la simultanéité de ces opérations, leur ampleur, leur caractère international laissent penser qu'il s'agit de restructurations fondamentales.

Objectif privatisation, rentabilisation à outrance et gains de compétitivité, internationalisation... Tous les éléments sont réunis d'une vaste offensive, contre l'emploi au premier chef, les salaires et les conditions de travail.

Autant dire qu'il importe de se pencher sur ces restructurations pour en saisir la logique.

S

IX ans déjà ! Dans le grand livre travailleurs de cette vieille revendication des rendez-vous manqués devra ouvrière. figurer en bonne place l'histoire Cette nationalisation a d'ailleurs été des nationalisations de 1982. Des lar- très partielle. Sans reprendre ici le débat gesses dans l'indemnisation des possé- sur la question des filiales, la nationalidants au régime autocratique instauré sation de Thomson n'a concerné que dans la Thomson autour de son PDG Thomson-Brandt qui est un holding; Gomez (membre éminent du PS, co- c'est-à-dire une société financière qui fondateur du CERES avec J.-P. Chevè- dispose de participations majoritaires nement), en passant par une adhésion ou décisives dans une série de filiales pointilleuse aux lois du marché mon- industrielles, celles-ci ayant souvent dial : tous les ingrédients ont été réunis elles-mêmes un nombre important de pour faire régresser dans la conscience filiales. Une filiale pourtant méritait des travailleurs l'aspiration légitime à sans aucun doute d'être nationalisée, une réappropriation par l'ensemble des puisqu'elle réalisait à elle seule en 1982 producteurs des principaux instruments les deux tiers du chiffre d'affaires du de production. Ce que nous appelons groupe : Thomson-CSF. Plus paradoxal nationalisation. encore: l'essentiel de l'activité de cette filiale concernant des marchés d'Etat - armée, téléphone, équipement médiLa nationalisation cal... -, c'était une raison de plus pour nationaliser. Tel ne fut pourtant pas le de 1982 cas. Cette nationalisation s'est donc réduite à un simple apport d'argent frais Si (( fa nationalisation est l'une des par indemnisation des actionnaires. formes du génie fran çais )), comme le Entre 1982 et 1987, ceux de Thomdéclarait Pierre Mauroy en novembre son-C SF ont réalisé une substantielle 19 81 , le « génie » de son gouvernement capitalisation boursière : la valeur de aura été de tout faire pour détourner les leurs actions a été multipliée par sept.

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Quand Alain GOMEZ prend les commandes de Thomson-SA, ce groupe de cent vingt mille salariés est très diversifié. Une position forte sur le marché français du grand public, 40 % du marché public du téléphone, numéro deux européen de l'équipement médical, numéro un européen de l'électronique professionnelle, premier producteur français de composants électroniques (semi-conducteurs et passifs), leader de l'industrie du câble et de .la tréfilerie ...

Le maître-mot de la direction de l'entreprise nationalisée sera : « la crise ». Celle-ci, via l'argument de l'accroissement de la concurrence internationale, servira à « justifier » une restructuration d'une ampleur inégalée autour de deux axes : compétitivité et rentabilité du groupe d'une part et, d'autre part, politique des « créneaux ». Celle-ci consiste à élaguer, par cession et vente, l'ensemble des activités où Thomson ne dispose pas de position de leadership en Europe, voire dans le monde, et à acquérir par rachat de concurrents la « dimension internationale » dans d'autres activités.

Dès sa prise de fonction en 1982, Alain Gomez ne cache pas ses intentions. Recevant les organisations syndicales, il leur déclare : (( Il faut que les sociétés industrielles nationalisées soient rentables, compétitives et concurrentielles, notamment avec le Japon. ( ... ) Si je considère qu'il faut installer des usines à l'étranger je le ferai. ( ... ) La nationalisation ne garantit pas l'emploi, s'il le faut je procéderai à des licenciements. (. .. )Je serai pour [les conseils d'ateliers], mais à condition que cela n 'amène pas l'anarchie et n'entame pas le rôle de la hiérarchie. JJ Plus d'abonné au numéro demandé ...

Le groupe Thomson a une longue histoire dans le domaine de la téléphonie. Arrêtons-nous aux seules dernières péripéties.

En 1976, Thomson entre en force dans ce marché par le rachat simultané de LMT et Ericsson-France. Thomson dispose alors de 40 % du marché public, de même que la CGE (via CIT-Alcatel), la CGCT disposant des 20 % restants.

Les quinze dernières années ont, dans ce domaine, été marquées par une évolution considérable de la technologie des centraux téléphoniques. On est passé de centraux électromécaniques (à relais) à des centraux tout électronique de plus en plus performants. Le milieu des années soixante-dix voit s'opérer un accroissement considérable des marchés d'Etat, le plan Galley visant à multiplier par cinq les lignes installées. Le taux d'expansion de ce secteur sera de l'ordre de 25 % par an.

Ces choix technologiques visent avant tout à des gains de productivité considérables. Les nombreux ouvriers auparavant utilisés pour le câblage et le montage des centraux à relais voient se développer une vaste offensive contre leur emploi. Le début des années quatre-vingt est marqué par des luttes, parfois dures, contre les licenciements dans ce secteur. Des régions comme le Trégor (Lannion, Guingamp), qui vivaient de la mono-industrie du téléphone, sont frappées de plein fouet par la fermeture des usines. Du fait de la carence des organisations syndicales à coordonner les luttes des entreprises appartenant à différents groupes, et au sein même de chaque groupe entre les différents secteurs d'activité, les plans de licenciements s'appliqueront avec la plus grande rigueur entre 1980 et 1983.

En 1984, Thomson signera avec la CGE un accord selon lequel l'ensemble des activités télécommunications (militaires exceptées) est cédé à la CGE, en contrepartie de quoi Thomson obtient la CEPEM (électroménager, marques Sauter et Thermor) et SINTRA (communications militaires et électronique pour sous-marins).

On peut voir alors à l'œuvre la double politique de la direction Thomson : accroissement de la compétitivité par introduction de techniques nouvelles, avec les suppressions d'emplois qui en sont le corollaire ; abandon du créneau de la téléphonie, faute d'avoir la perspective d'y conquérir une position de leader européen voire mondial.

L'ensemble de ces restructurations sera intégralement financé par le contribuable. On se rappelle le crédit de quatre milliards de francs généreusement ouvert par Giscard en 1976 à Thomson pour la téléphonie. Et la lettre de Laurent Fabius aux PDG de Thomson et de la CGE en 1984 : (( Après la mise de fonds initiale de l'Etat, les deux groupes assureront le financement de l'opération. )) ; mise de fonds initiale approchant le milliard de francs.

Comme cela se reproduira par la suite, les principaux intéressés, à savoir les salariés de la téléphonie et leurs organisations syndicales, apprendront la nouvelle par la presse ... Ce qu'Auroux aurait san~ doute appelé « la nouvelle citoyenneté à l'entreprise » dans le secteur nationalisé ! Quant au principal client, la DGT, malgré son opposition au fait de n'avoir qu'un seul fournisseur en situation de monopole, l'accord se fera par dessus sa tête.

Le « grand public », électroménager ( « produits blancs ») et télévision HI-FI ( « produits bruns » ), est sans doute l'illustration majeure du pilotage à vue marqué de quelques balises (compétitivité, rentabilité, politique des créneaux) , présenté par Gomez comme sa « stratégie ». Le grand public · objectif monde

L'accord récent avec General-Electric dans ce secteur semble y installer le groupe Thomson de façon durable. L'activité grand public était jugée auparavant peu rentable par le « président », trop soumise à la concurrence japonaise ou coréenne, voire de l'européen Philips, et rien ne laissait prévoir un maintien durable de cette activité dans le groupe, surtout pas les déclarations du PDG. Celui-ci a en effet longtemps caressé le projet d'une sortie discrète de cette activité par cession à un concurrent Uaponais ?).

Tout en ne donnant aucune assurance sur l'avenir à terme de ce secteur, la direction Thomson y a néanmoins engagé dès 1982 une offensive à trois dimensions : installation de nouvelles formes d'organisation de la production, délocalisation d'activités vers les « zones franches » ou le Sud-Est asiatique, gains de parts de marché par « croissance externe ». e Une nouvelle organisation du travail L'installation de nouvelles formes d'organisation du travail dans les entreprise de l'électro-ménager et de la télévision vise des gains de productivité et l'objectif « zéro défaut » (voir tab. 1 ). Dans ces entreprises très taylorisées, cela se traduit par une extrême mécanisation et robotisation des productions, nécessitant des investissements lourds, dont l'amortissement rapide est assuré par l'augmentation considérable du temps d'utilisation des chaînes robotisées. Le moyen en est l'extension du travail en équipes, équipes en 3x8, équipes chevauchantes de jour, VSD (équipe de travail le vendredi soir, samedi jour et dimanche jour, environ trente heures en trois jours payées trente-neuf heures). Cela permet de répartir sur un plus grand nombre de produits le montant des investissements robotiques, en diminuant en même temps la valeur unitaire de chaque produit, ce qui le rend plus compétitif, sans régler entièrement le défaut majeur constaté du taylorisme que sont les malfaçons, les gâchis de

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PRODUCTIVITE MARCHE MONDIAL DE PARTS DE

LA TELEVISION COULEUR MARCHE

GENERAL ELECTRIC-RCA

Télé. Couleur

1975 1979

Temps de fabrication d'un téléviseur 10 en heures

REPARTITION DES EFFECTIFS Y compris Thorn•EMI PAYS nb. d'usines FRANCE s RFA 4 GB 4 USA 4 MEXIQUE 2 TAIWAN 2 BRES IL 1 CANADA 1 MAROC 1 MALAISIE 1 SINGAPOUR 1 ITALIE 1 matières premières, le nombre important de défauts détectés en phase finale de contrôle, nécessitant des interventions pour rendre le produit vendable et grevant les coûts. L'objectif« zéro défaut » pour être atteint exige la mise en place des « cercles de qualité » (dont l'expression légale sera les « groupes d'expression» de la loi Auroux). Ceux-ci visent, par ((l'adhésion volontaire des salariés aux objectifs de l'entreprise)), à permettre un accroissement de productivité, la récupération au profit de l'entreprise du savoir-faire ouvrier, la régression des gâchis. Recul du rôle de la maîtrise, crédits d'heure pour les réunions d'expression, recensement des suggestions le plus souvent suivies d'effets, « formation » économique des salariés ... Tels sont les ingrédients principaux de ces «nouvelles relations à l'entreprise » qui, outre qu'elles associent les travailleurs à leur propre exploitation, ont l'avantage pour les patrons de minoriser dans la plupart des cas les syndicats ouvriers. Mais il ne faut pas avoir du problème une vision trop unilatérale. Si, quand le taylorisme s'est imposé, sa motivation fondamentale était les gains de productivité, il en existait une seconde, aussi importante : réduire le poids des « professionnels», des compagnons, qui possédaient un savoir-faire indispensable et, à ce titre, pouvaient tenir la « dragée haute » à la maîtrise et au patron. Les « cercles de qualité » visent avant tout les gains de productivité. Dans une période de calme social, ils ont un rôle d'intégration. Mais, dans une période de remontée des luttes, cette réappropriation par la classe ouvrière de l'ensemble du processus productif peut se retourner en

1983 1987

3 2 Sociétés MATSUSHITA Tableau 1 PHILIPS GRUNDIG THOMSON THOMSON SONY etGE-RCA SANYO Effectifs (avec

7 000 7 000 4 300 AU TOTAL QUANTITES ENVIRON 29 000 G.E.-RCA 300 THOMSON 1 200 TOTAL 1 800 Production 2 200 mondiale Tableau 2 son contraire. Un tel contrôle amenant la question : à quoi servent les patrons et la maîtrise ? e La délocalisation

Dans les secteurs de la HI-FI ou de la micro-informatique, selon la direction, il ne suffit pas de contrebalancer la concurrence japonaise ou coréenne. La solution choisie sera alors celle de la fermeture pure et simple des entreprises en France (malgré leur caractère ultra-moderne) - Selimo à Moulins pour la Hl-FI (quatre cent soixante salariés), Simiv à Saint-Pierre-Montlimard pour la micro-informatique (cinq cents salariés) - et le transfert de l'ensemble de la production dans le Sud-Est asiatique, et, en ce qui concerne la micro-informatique, la recherche et développement en Californie (voir tab. 2). e La « croissance externe »

L'usage des procédés de « croissance externe » vise surtout à accroître les parts de marché. Il y a là une incontestable continuité que n'a pas interrompue la nationalisation : rachat de Nord mende (télévision, RF A, 1978), de SABA (idem, 1980), de Telefunken (idem, 1983), de Ferguson-Thorn-EMI (télévision, Grande-Bretagne, 1986) ... et l'échec du rachat de Grundig en 1982 (voir tab. 3).

L'accord de l'été 1987 avec le trust américain General-Electric pour former une société sur le marché de la télévision couleurs et des magnétoscopes place Thomson en numéro trois du marché mondial de la télévision cou-

17,20% 13,80% 3,10% 7,10% 9,50% 9 70% 7,70% Tableau 3 Vidéo Tubes 3 800 000 2 400 000 5 000 000 3 500 000 1 000 000 3 200 000 7 300 000 3 400 000 8 200 000 44 000 000 40 000 000

Tableau 4 leurs, numéro deux dans la production de tubes cathodiques, et lui donne 10 % du marché mondial de la vidéo. Cet accord est porteur d'une logique de dénationalisation dont Alain Gomez ne fait pas mystère. A la question posée par des journalistes de la Tribune, le 7 octobre 1987, ((Peut-on imaginer que Thomson-Grand public ( ... ) fasse son entrée à la Bourse ? )), Alain Gomez répondait : (( Ce serait tout à fait logique. C'est simplement une question de calendrier. )) (voir tab. 4) e La « guerre des standards »

L'appel au marché financier par toute voie utile est sans aucun doute le projet de la direction Thomson pour financer les vingt milliards de francs qu'elle considère devoir investir dans ce secteur dans les dix prochaines années. C'est en effet dans ce laps de temps que doit se produire un bouleversement du marché de la télévision et des moyens qui lui sont associés. Les standards actuels sont en voie d'obsolescence rapide (procédés SECAM, PAL, NTSC) et doivent être remplacés par d'autres permettant la numérisation de l'image télévision, la transmission directe par satellite, la mise en œuvre de ce qui s'appelle déjà la télévision haute définition (image numérisée, écrans plats LCD couleur - cristaux liquides-, son type compact laser, etc.). Un accord récent entre Philips et Thomson imposera en Europe un standard commun de transition, le « D2 Mac Paquet», différent du standard japonais. Cette guerre des standards est un des éléments décisifs de la bataille commerciale.

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Cette fusion, pour réussir (au sens capitaliste), implique d'harmoniser les gammes, de multiplier les sous-ensembles communs aux différents produits (permettant des « économies d'échelle »). Cela ne se fera qu'au prix de nouvelles offensives dans ce secteur contre l'emploi et les conditions de travail. Et ce, non seulement en France, mais sur deux ou trois continents. e « Bruns et blancs »

Produits « bruns » et produits « blancs » : si les produits « bruns », et en particulier la télévision couleurs et la vidéo, voire de nouveaux équipements tels que le DAT (Digital Audio Tape, l'équivalent de la platine laser en lecteur de cassettes) , font aujourd'hui incontestablement partie de ce que Gomez appelle le premier cercle, c'est-à-dire les activités stratégiques du groupe, les produits « blancs », eux, restent sur le sellette.

Le plus probable, mais ce n'est là qu'une hypothèse, est que la direction Thomson se débarrasse, dans le cadre de la privatisation ou avant, de ces activités produits « blancs » par cession à un concurrent japonais ou allemand, ne serait-ce que pour payer une partie de la facture du rachat de GE-RCA, soit huit cents millions de dollars environ. Les neuf mille cinq cents emplois de ce secteur sont donc grandement menacés. La recherche « stérilisée »

Le plus scandaleux sans doute du dernier « coup » du PDG Gomez, l'accord avec Generai-Electric, est la vente de la Compagnie générale de radiologie. La CGR, qui figure dans l'orbite du groupe Thomson depuis 1938, est une société qui fabrique des équipements médicaux, appareils de radiologie, scanners, mammographes, echographes, imagerie médicale (résonnance magnétique).

Filiale à cent pour cent de Thomson-CSF, la CGR faisait figure d'exception, puisque spécialisée dans la production et l'étude de matériels socialement utiles, alors que Thomson-CSF réalise environ 80 % de son chiffre d'affaires dans le militaire.

Avec un chiffre d'affaires de quatre mille huit cents millions de francs en 1986, un effectiftotal de six mille cinq cents salaüés, dont trois mille trois cents en France (le reste se trouvant dans divers pays de la CEE, aux Etats-Unis et en Amérique latine), la CGR se situait dans son domaine d'activités au cinquième rang mondial et au troisième rang européen.

Pendant deux décennies, la CGR a été largement subventionnée par les pouvoirs publics, ce qui lui a permis d'obtenir la place qu'elle occupe aujourd'hui dans sa spécialité. Le résultat actuel, la vente au géant américain Generai-Eiectric, signifie que ces subventions auront été allouées en pure perte.

Au-delà du scandale de ces subventions dilapidées, l'abandon de cette entreprise est lourd de conséquences. Seule entreprise française de son secteur, elle était amenée à coopérer avec les organismes publics de recherche médicale, en particulier en centre hospitalier. Son passage dans le giron de General-Eiectric va signifier rapidement l'abandon de toute recherche au profit de la seule exploitation des licences et brevets de la maison mère. C'est donc un pan entier de la recherche médicale en France qui se trouve « stérilisé ».

Un autre dessein était possible pour une entreprise nationalisée de ce secteur : l'instauration d'une collaboration étroite entre la CGR et la protection sociale, le développement conjoint de la recherche dans cette entreprise, de la recherche en centre hospitalier, de la coopération avec l'Assistance publique et la Sécurité sociale, dans le but unique de développer les moyens de prévention de la maladie. Tel pouvait être un objectif véritablement utile socialement. Le PDG Gomez, avec l'accord du gouvernement Chirac, en a décidé autrement : il a joué le marché mondial capitaliste contre la prévention sociale.

Encore une fois, l'emploi aura à souffrir dans ce secteur de cette politique de soumission à la logique du marché. Le responsable de cette activité dans Generai-Eiectric a d'ores et déjà déclaré : ((A court terme, la rationalisation va faire très mal. 11 A lui seul, cet exemple résume ce qu'auront été les nationalisations de 1982 et la logique qui les sous-tendait. Multinationalisation des composants

En avril 19 8 7 est annoncé un accord entre Thomson et STET dans Je domaine des composants électroniques se mi -conducteurs.

A l'exception des composants « stratégiques » (militaire et spatial), Thomson met dans la corbeille de mariage sa filiale Thomson-semi-conducteurs.

STET, holding italien spécialisé dans l'électronique et les télécommunications, dépendant de l'organisme éta-

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STM •.. SG.S- THOMSON-MICROEL LECT.

EFFECTIF %

COUT SALARIAL

HORAIRE 1979

Revenus

1 pétroliers tique IRI (Istituto per la Ricostruzzione lndustriale), met pour sa part sa filiale spécialisée SGS.

Thomson-semi-conducteurs (dix-septième mondial) et SGS (vingt et unième mondial) sont deux sociétés de taille comparable et ayant connu un développement similaire : délocalisation importante de leurs usines de montage, instauration d'une organisation du travail visant à opérer des gains énormes de productivité (robotisation, travail en équipe, VSD, etc.).

La société créée est partagée à égalité entre STET et Thomson. Avec un chiffre d'affaires de près de cinq mille millions de francs, elle se situera au douzième rang mondial et deuxième européen, et disposera de 3,2 % du marché mondial.

Dans leur course à la rentabilité et à la compétitivité, la production de cette entreprise est d'ores et déjà délocalisée (voir tab. 5). Cette délocalisation vers le Sud-Est asiatique ou certains pays méditerranéens s'explique par les faibles coûts salariaux pratiqués dans ces zones et la faiblesse d'organisation du prolétariat. Cependant, on assiste aujourd'hui à un « glissement » dans la politique de délocalisation. Des pays tels que la Corée du Sud, Hong-Kong, Taïwan, Singapour, etc. ont connu du fait de cette politique un développement industriel substantiel, voire même l'essor d'une industrie nationale. Le développement d'un prolétariat jeune et nombreux, dont les capacités de lutte se sont encore récemment manifestées en Corée du Sud, entraîne une hausse des coûts salariaux. Les multinationales s'installent donc aujourd'hui de préférence sur des terres plus vierges, la

LOCALISATION nombre d'usines FRANCE 7 5 000 ITALIE 2 4 500 USA 2 1 400 MAROC 1 1 900 MALTE 1 700 ASIE du Sud-est 4 3 300 PAYS HONG KONG 1 25 US$ COREE OU SUD 1 14 US$ TAIWAN 1,01 US$ FRANCE 8,17 US$ L THOMSON-CSF 1986 L Chiffre d'affaire consolidé 36 milliards 1 Bénéfice net 2 2 milliards

Thaïlande, la Malaisie, Haïti... La récente crise économique à Singapour est largement liée à ce « glissement » (voir tab. 6).

Dans cette course effrénée à la rentabilité, le PDG de la nouvelle multinationale des composants a déjà levé le voile sur ses intentions : il a déclaré estimer en toute première approximation les sureffectifs à près de deux mille huit cents personnes, les usines les plus menacées étant celles d'Aix-en-Provence (sept cents), Tours (sept cents), Aix-les-bains (trois cents), Malte (sept cents), Rennes (quatre cents) ... Il vise par ailleurs à accroître la productivité de ce secteur de 25 à 36% en deux ans. On le voit, dans ce secteur aussi, la logique du marché mondial est celle du chômage planétaire. Electronique professionnelle

Thomson-CSF, filiale à 51 % de Thomson-SA, spécialisée dans l'électronique professionnelle d'Etat et en particulier le militaire (83% du chiffre d'affaires), réalise à elle seule en 1986 plus de 55 % du chiffre d'affaires total du groupe. L'activité électronique professionnelle est très largement dominée par des entreprises américaines : sur les dix premières entreprises du secteur, neuf sont américaines, et le quatrième mondial est Thomson-CSF (voir tab. 7). Les résultats de Thomson-CSF, en 1986, et ceux que laisse entrevoir le premier semestre 1987 pour l'année en cours sont largement bénéficiaires. Etant donné la vente de la CGR, la

ACTIVITE MIRAGE Cellule avion 30% Armement 27% Equipements 8% 11% Moteurs 4% Electronique 20% Tableau 5 Tableau 6

Année 1980 1982

1er sem. 1987 1 1984

17,6 milliards *1 1985

1 5 milliards! Tableau 7 cession à une société détenue à 50 % des activités composants, le chiffre d'affaires de 1987 sera en régression apparente par rapport à 1986, mais en progression réelle d'environ 15 % à périmètre constant, et les bénéfices en progression d'à peu près 25 % après impôts.

Pourtant, la direction Thomson-CSF est en train de mettre en œuvre un plan de licenciement de deux mille cinq cents salariés dans l'électronique professionnelle, soit 7 à 8 % de l'effectif, dont mille quatre cents salariés de moins de cinquante-cinq ans (et mille cent mises en préretraite financées par le FNE). Etrange contraste, alors même que le carnet de commandes, qui s'élève à soixante-trois milliards de francs, représente près de deux ans d'activité, que les bénéfices n'ont jamais été aussi élevés, que le chiffre d'affaires progresse régulièrement ! e Sous-traitance

Ce qui rend compte des licenciements mis en œuvre par Thomson-CSF dans l'électronique professionnelle, c'est d'abord et avant tout une volonté de rentabilisation à outrance. Alain Gomez considère en effet que, pour une entreprise de sa taille et de son secteur, Thomson-CSF utilise trop peu la sous-traitance. Celle-ci présente l'avantage considérable pour le patronat de mettre à la disposition de l'entreprise une masse de main-d'oeuvre capable de fluctuer rapidement en fonction des charges de travail, n'ayant aucun statut, travaillant dans des entreprises le plus souvent de moins de cinquante salariés, où les charges sociales sont réduites et %prix Activités couvertes total par Thomson et filiales 24% néànt 22% Thomson-CSF Thomson ind. 24% Thomson-lucas, Bronzavia,

Air-equipt ABG-Semca 15% néant 15% Thomson-CSF

Tableau 8 MOYEN-ORIENT 43% EUROPE OCCIDENTALE 20% AMERIQUE DU NORD 11% EXTREME-ORIENT 9% AMERIQUE LATINE 7% AUTRES 10%

Tableau 9 MOYEN -ORIENT + ALGERIE

Dépenses %des militaires revenus 185 30 16 20% 140 40 28 60% 110 60 54,50% 80 60 75 00% milliards de $ US

Tableau 10

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pos mêmes tenus par Gomez lors de sa . treuses pour l'emploi. S'il constitue une e Le « tout militaire » ?

les organisations syndicales inexistantes. Le résultat ne peut être que la multiplication de ces « ateliers extérieurs » que sont les entreprises de sous-traitance et, en corrolaire, la mise en place d'une classe ouvrière duale. C'est donc sans doute vers une liquidation partielle de la production dans Thomson-CSF, au profit de la sous-traitance, que se dirige la direction. Cela sera probablement confirmé par le prochain plan de licenciements, qu'en toute hypothèse on peut prévoir pour le milieu de l'année 1988, selon les prodernière conférence de presse.

La direction Thomson-CSF s'oriente par ailleurs vers le « tout militaire». Les marchés y sont juteux. C'est ainsi que Thomson bénéficie largement d'opérations telles que la vente de vingt Mirages F l à l'Irak décidée récemment par Chirac (voir tab. 8). Il est tout à fait certain que l'ensemble de ces activités rapporte plus à Thomson qu'à l'avionneur Marcel Dassault lui-même. Mais il y a là un pari politique insensé, qui est celui de la multiplication des conflits localisés du type de la guerre Iran-Irak.

La direction Thomson est prête à tout miser sur la pérennité de tels conflits pour assurer ses activités électroniques professionnelles et ses profits. Pari d'autant plus hasardeux que la concurrence dans ce secteur devient plus intense. Du fait de la baisse du dollar qui rend les industries américaines fort compétitives, de la ventilation particulière des zones d'exportation des marchands de canons français (voir tab. 9) frappés de plein fouet par la baisse conjointe du dollar et des cours du pétrole, et donc du « pouvoir d'achat » des pays du Moyen-Orient, que Gomez malgré ses prétentions et ses rodomontades n'avait aucunement prévue, ainsi que de l'accès de pays semi-industrialisés de plus en plus nombreux sur le marché international des ventes d'armes, et sur leur propre marché intérieur (voir tab. 10).

Le choix du « tout militaire » ne peut avoir que des conséquences désassource d'accumulation et de profits considérables, c'est au prix de la multiplication des guerres et, compte tenu des sommes engagées dans les politiques d'armement, au prix de coupes claires dans les dépenses d'équipement civiles et sociales.

Les discours sur l'industrie d'armement pourvoyeuse d'emplois se sont finalement avérés être du baratin : cette production répond à des marchés très volatiles, strictement dépendants des guerres en cours ou des lobbys militaristes. De gros profits à la clef, mais aucune stabilité de la demande. Même du point de vue capitaliste, le pari d'une entreprise comme Thomson est absurde (voir tab. 11).

Les travailleurs du groupe, et évidemment les peuples en général, n'ont aucun intérêt au développement des industries d'armement.

Dans l'activité des grands groupes industriels, la finance devient un nouveau métier où, sur le tapis vert de la spéculation internationale, les directions patronales jouent des milliers d'emplois. Le scandale Yolkswagen a

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récemment illustré les risques encourus, ceux dans ce cas de la perte d'une année de bénéfices. La finance: un nouveau métier ?

Thomson n'échappe pas à la règle d'un marché de plus en plus spéculatif. Il est tellement plus profitable de spéculer que d'investir. Thomson a donc créé de toutes pièces une branche finance dont la seule activité est la spéculation. Spéculation sur les taux de change des monnaies : quoi de plus facile pour un trust ayant une telle ventilation de ses ventes et de ses productions ? Cette seule activité aura rapporté en 1986 plus de quatre cents millions de francs ... Peu importent les conséquences sociales de ces spéculations, seul compte le profit !

Les grandes entreprises bénéficient de l'internationalisation totale du marché financier et disposent d'une énorme masse de capitaux spéculatifs. Sur les marchés militaires, il se passe de quatre à sept ans entre la signature d'un contrat et la livraison d'un matériel. Les clients versent donc à la signature du contrat des avances. Ce sont ces avances clients qui servent de masse de spéculation à des sociétés telles que Thomson-CSF ; il faut dire qu'elles s'élevaient en 1986 à près de vingt-huit milliards de francs.

Le profit est roi, tel est en substance ce que répond Alain Gomez à ses détracteurs. Tel est, en effet, la clé de toute sa politique. Autant dire que le récent krach boursier, particulièrement sur le MATIF, va entraîner des pertes financières considérables ; que Gomez va s'empresser de faire payer aux salariés de son groupe sous forme de licenciements. Six remarques en guise de conclusion 1. Nationalisation

Six ans après, force est de reconnaître que la nationalisation de 1982 n'a été que l'instrument de ces restructurations, avec son cortège de licenciements, de régression des acquis ouvriers, d'instauration de nouvelles formes de travail accroissant la pénibilité, de fermetures d'entreprises pour délocaliser la production en particulier vers le Sud-Est asiatique. Le PDG de Thomson a décidé de brader le secteur médical d'une entreprise nationalisée, et l'utilise comme petite monnaie de son

Monopoly industriel, voilà qui résume ce qu'ont été ces nationalisations !

En janvier 1986, Laurent Fabius déclarait à « L'heure de vérité » : (( Souvent, c'est à nous qu 'est revenu de faire le sale boulot. (...) C'est Je courage et l'honneur de la gauche de l'avoir fait. » Ces fortes paroles trouveront à n'en pas douter l'approbation d'Alain Gomez; gageons qu'il en est tout autrement pour les milliers de travailleurs qui ont eu et ont encore à subir les effets de cette politique, souvent encore aggravée sous la houlette du gouvernement Chirac. Gomez aura fait le « sale boulot », il ne reste plus à Chirac et Balladur qu'à empocher les dividendes en privatisant. 2. Déréglementation

Il est nécessaire ici de noter à quel point le gouvernement Chirac a réussi à introduire une déréglementation profonde de la législation sur les licenciements « économiques », dont la clé de voûte est l'abrogation de l'autorisation administrative. Il n'y a plus aujourd'hui aucun contrôle a priori des licenciements, ce qui laisse place à l'arbitraire total du patronat pour déterminer les effectifs et les listes de licenciés. Le plan de licenciements à Thomson-CSF essuie les plâtres de cette déréglementation. 3. Spéculation

L'énorme activité spéculative du groupe Thomson, bénéficiant des déréglementations du marché financier introduites par le gouvernement de gauche en 1983 et, en particulier, ce marché hautement spéculatif qu'est le MATIF, a dû entraîner des pertes considérables lors du dernier krach boursier. Ces pertes dans l'activité spéculative ne peuvent avoir qu'un effet cumulatif avec la récession internationale qui est en gestation et que ce krach a révélée. Elles ne peuvent entraîner qu'une accélération des restructurations et des licenciements en cours. 4. Internationalisation

Le groupe Thomson est aujourd'hui un groupe fortement internationalisé. Ce sont près de 50 % de ses effectifs et de ses implantations qui sont à l'étranger. La répartition se fait sur trois continents : Europe, Amérique, Asie. Aussi bien pour ses intenses activités financières que pour ses activités industrielles, le marché national s'avère un cadre dépassé pour la politique des grands groupes ; leur essor est aujourd'hui à la taille du marché mondial. Dans les rachats et coopérations se dégagent pour le groupe Thomson deux axes, l'un européen, l'autre EuropeAmérique. Il semble que telle soit la logique de la plupart des grands groupes français (SNECMA-General-Electric, CGE-ITT, Matra-Harris, et peut-être bientôt Airbus industrie-Mac Donne! Douglas?). 5. Les luttes

Un tel niveau d'internationalisation, une répartition mondiale des effectifs, pose évidemment un problème considérable du point de vue de J'organisation des luttes. Les organisations syndicales sont pour l'essentiel inscrites dans les cadres nationaux et ne sont pas à la dimension des grands groupes industriels multinationaux. L 'organisation des luttes dans ces groupes exige, par-delà les cultures politiques et syndicales différentes, une collaboration et coopération étroites des organisations syndicales de nombreux pays et continents. Force est de constater que, même au strict niveau européen, les organisations syndicales ne se sont pas mises à la hauteur des exigences des luttes dans les multinationales. 6 . L'emploi

Cet article montre à quel point la question de l'emploi est au centre de toutes les restructurations en cours. A quel point aussi, face à une telle offensive, cette question doit devenir centrale dans l'activité des organisations syndicales. L'exemple de l'IG-Metall en Allemagne, qui en a fait J'axe de son activité, devrait être suivi partout en Europe. L'idée même d'une campagne européenne pour les trente-cinq heures sans perte de salaire devrait faire son chemin. En France, les licenciements à Thomson-CSF, dont une part de l'activité est celle d'équipementier aéronautique, ceux de chez Dassault et ceux de l'Aérospatiale ou de la SNECMA et de leurs filiales devraient ouvrir la voie à des initiatives convergentes de lutte pour la défense de l'emploi dans le secteur aéronautique.

Henri Viguier

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