La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

ITALIE

Cobas et syndicats

· Critique communiste, n° 73, avril 1988 · p. 28-30 · 1 673 mots

MICHEL MOREL gence : s'appuyer sur des formes de je n'y suis même pas favorable. Il casserait

A naissance et le développement des cobas répondent à une exilutte démocratiques pour combattre la politique des contrats, contrats signés par des organisations syndicales censées représenter les travailleurs des catégories concernées. Des contrats qui, en outre, remettent en cause le droit de grève à travers l'autoréglementation.

On mesure le paradoxe. Et on peut facilement imaginer qu'il est difficile de se battre contre la politique des syndicats sans s'interroger sur leur rôle, voire sans remettre en cause, à des degrés divers, leur représentativité ...

D'autant que les cobas -terme qui recoupe des réalités très diverses- constituent aujourd'hui de réelles directions des luttes des catégories concernées. Qu'il s'agisse des conducteurs de train, des travailleurs des aéroports, des salariés de l'Education nationale. Différence notable, notons-le au passage, avec les coordinations apparues en France lors de l'hiver 1986-1987.

La contradiction cabas/syndicats est donc des plus vives. Citons, pour l'illustrer, ces propos échangés lors de la réunion des cobas des transports (ferroviaires, aériens, urbains, maritimes ... ) qui se tint à Florence le 11 février dernier (articles parus dans Il Manifeste du 12 février 1988).

" Pour le moment l'issue est soit refonder soit reconstruire JI, explique Ezio Gallori, cinquante ans, dont trente passés à la conduite des trains, conseiller municipal à Scandicci sur la liste " Pour l'environnement et l'alternative ", et une vie dans la CGIL. " Notre autonomie par rapport aux trois syndicats est toujours plus marquée. La poussée pour un quatrième syndicat est forte. Mais la majorité d'entre nous comprend également que c'est une confrontation générale et non pas corporatiste, catégorielle, qui importe. Nous lancerons une consultation pour savoir si nous devons construire une organisation syndicale démocratique. "

Mario Merlori, quarante-trois ans , de Civitavecchia, délégué de la CGIL et militant communiste, autre " leader " des conducteurs, conteste ce point de vue.

"Pour le momentje ne vois aucune hypothèse de nouveau syndicat à l 'horizon et le mouvement en deux. Il faudrait lui trouver une étiquette politique et stratégique. Mais laquelle ? De droite, de gauche, du centre ? On est plus fort ainsi. JI

Luigi di Paola, délégué CGIL des dockers de Gênes, est plutôt du même avis : "Le syndicat existe depuis qu'existent les ouvriers. Aujourd'hui, il y a une ligne fausse, il y a des hommes qui se trompent. La base, la base seule peut retourner la pyramide: on peut faire naître dès aujourd'hui mille sigles et petits sigles, mais on ne résoudra pas le problème ainsi. JI

"C'est différent pour nous, insiste un autre conducteur de train, des cobas de Rome. Vous avez réussi à renverser la pyramide. Nous aussi potentiellement nous l'avons fait. 96% des 25 000 conducteurs ont repoussé l'accord signé par les syndicats [et organisé huit grèves en neuf mois. NDLR). Mais il ne s'est vraiment rien passé. JI

"A l'occasion, note Il Manifeste, est arrivé d'outre-Alpes le conducteur français Michel Auffray, trente ans à peine, membre du Comité national de liaison des cheminots, et trois représentants de la grève historique de la SNCF. Conducteurs, dockers, personnel roulant, travailleurs des aéroports : le Gotha des rebelles était au complet. Pour tous, une seule vérité : le syndicat, celui qui est conféd éral, s'éloigne de plus en plus de la base. Mais quelle solution apporter au dilemme ? JI

"Rompre l'isolement et renforcer l'autoorganisation. JI C'est la solution ambitieuse qu'avance le journal des conducteurs de train Encora in marca, fil rouge des cobas des cheminots, revue politicosyndicalo-technique, qui ne compte pas moins de huit mille abonnés parmi les conducteurs de train. "La richesse de la coordination des conducteurs unis, c'est l'unité, souligne la revue. C'est une expression d e force mais égalem ent de faiblesse si elle ne réussit pas à éveiller un appui sur le terrain social, soutenant ses propres intérêts. Rompre l'encerclement qui pourrait nous affaiblir signifie se mobi-

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COBAS ET SYNDICATS liser pour améliorer les termes du débat avec les travailleurs qui, par proximité professionnelle, peuvent le mieux comprendre nos problèmes, afin de combattre la logique des corporatismes, alimentés par l'opportunisme syndical et la division des travailleurs."

Il faut "renforcer l'auto-organisation à la base, poursuit la revue, pour rejeter la reproduction, même à un petit niveau, de la bureaucratie syndicale, et le concept de délégation. Il est possible de développer par le bas des mouvements unitaires réellement représentatifs de l'immense majorité des travailleurs, pouvant agir comme des syndicats de fait. "

Assistant à la réunion des cabas des transports de Florence, Luigi Sarraceni, membre de Magistrature démocratique, conclura : " Vous êtes d~à un syndicat par la représentativité réelle que vous exprimez. Il n'est pas question de faire des cartes d'adhésion, point n'est besoin. Seulement, ceux qui refusent de vous reconnaître violent la Constitution, parce que le vrai rôle n'est pas d'être reconnu par les parties adverses mais de représenter les travailleurs. " La remarque est pertinente. Encore que les syndicats des chemins de fer, par exemple, n'ont pas accédé à la demande de la coordination des cheminots de participer à la discussion, à l'élaboration et à la signature des contrats auxquels les travailleurs du rail seront assujettis.

On mesure la malaise. A quoi sert d'être syndicat de fait, sans être reconnu de droit?

Les travailleurs des aéroports ont déclenché la grève immédiatement après avoir appris que " leurs , syndicats avaient signé un accord sans les consulter. Mais l'accord était signé.

Dirigée contre la politique des contrats la poussée des cabas s'exerce jusqu'au cœur même des organisations syndicales qui signent ceux-ci. Les animateurs des cabas sont souvent également des animateurs de l'organisation syndicale. Membres de la CGIL, des militants du PCl côtoient dans les cabas des militants de DP et de la LCR. Les membres de ces deux organisations, quant à eux, se retrouvent au sein de la CGIL dans la tendance lutte de classe

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COBAS ET SYNDICATS

Democrazia consiliare. Le lien cabas-opposition syndicale peut-il renforcer l'une et les autres, permettant ainsi de remettre en cause, de l'intérieur même du syndicat, la politique que sa direction met en œuvre ?

L'appréciation que porte Democrazia consiliare sur les cobas est positive. "L'état particulier de bureaucratisation, de structuration des organisations syndicales, et la pratique antidémocratique des contrats mise en œuvre dans le secteur public et les services ont poussé à des formes d'auto-organisation des travailleurs, à des mobilisations et à des luttes ayant des contenus alternatifs. Nous appuyons et soutenons dans ces secteurs la formation et la consolidation des comités de base qui peuvent représenter tous les travailleurs, inscrits et non inscrits au syndicat, et nous invitons les inscrits à la CGIL à y participer. " (Résolution adoptée à la dernière convention de DC.)

Cependant, Franco Grisolia, membre de la tendance Democrazia consiliare et militant de la LCR, dans une interview à Bandiera Rossa, explique : " Je crois qu'il manque à DC dans son ensemble une compréhension de la nature profonde du phénomène des comités de base comme expression d'une tendance générale à l'auto-organisation des travailleurs, après des années de défaites dues à la politique de la bureaucratie. Dans des formes aujourd'hui particulières, les comités de base représentent la tentative de secteurs de masse des travailleurs de se réapproprier un instrument d'auto-organisation pour soutenir leurs revendications, avec des formes de mobilisation, de lutte et des plates-formes répondant à leurs propres besoins objectifs. C'est seulement en comprenant cela qu'il est possible d'assumer, dans la pratique et non seulement formellement, une attitude cohérente à l'égard des potentialités de l'auto-organisation, dans certains secteurs du moins, dans un futur proche. "

La situation actuelle en Italie marque de son empreinte les bases de la tendance Democrazia consiliare ". Cette dernière défend trois thèmes principaux dans la CGIL : la défense du droit de grève en opposition aux projets d'autoréglementation avancés par le syndicat ; l'exigence du respect de la démocratie et de la représentatien des travailleurs ; la défense de l'Etat social attaqué par les capitalistes et par une série de propositions des organisations syndicales elles-mêmes.

Les deux mouvements, selon nous, se complètent. La force des cabas ne peut que nourrir le développement de l'opposition syndicale. Même s'il ne faut pas sous-estimer les réticences que peut entraîner au sein même de l'opposition syndicale le développement des comités de base. Le leaderisme syndical, oppositionnel ou pas, a toujours tous ses dangers. Tel est visiblement le cas dans les comités de base de l'école où le groupe dirigeant de Democrazia consiliare apparaît, en ce qui concerne le rôle des organismes de base, en retrait par rapport aux militants de DP, de la LCR, du PCI. ..

Les cabas de l'école connaissent un autre problème majeur qui a conduit à une scission au début de l'année, entre les " unitaires " et les " corporatistes " pour parler rapidement. Les premiers développaient une plate-forme unifiant les catégories des travailleurs de l'éducation, de l'agent de service au professeur; les seconds regroupant essentiellement des enseignants du supérieur lorgnaient vers leur assimilation catégorielle aux professeurs d'université. Comme quoi le développement de l'auto-organisation et des comités de base ne garantit en rien les revendications : la division catégorielle peut également y produire ses ravages .

Les cabas de l'école " unitaires " (qui sont largement majoritaires) redoublent actuellement d'efforts pour reconstituer une unité des salariés de la profession mise en danger, et ce à la veille des batailles que devraient connaître les écoles italiennes au cours de ce printemps. Le développement des cabas en Italie, leur irruption sur la scène politique et sociale ont, sur le terrain des luttes, produit une bouffée d'air salubre dans un climat morose. Plus largement, ce mouvement participe d'un redéploiement des luttes à l'échelle du continent européen, de l'Italie à l'Angleterre en passant par la Belgique et la RF A. Ce qui, sans doute, explique que les acteurs des grèves de l'hiver 1986-1987 en France aient rencontré un tel accueil lors de leurs visites dans différents pays de la CEE.

Michel Morel

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