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ITALIE

La montée des comités de base

· Critique communiste, n° 73, avril 1988 · p. 23-27 · 2 592 mots

D MICHEL MOREL

Italie

La montée

EPUIS le printemps 1987, les cobas, ou comités de base, animent le paysage politique et social italien.

Dans les pages qui suivent, nous faisons le point sur leur naissance, leur développement, les débats - en particulier leurs relations avec les syndicats - qui les traversent.

Faute de place, deux effets directs et indirects ne sont qu'évoqués. Les grandes centrales syndicales italiennes ont d'abord entamé l'offensive contre le développement des cabas en organisant le 25 novembre 1987, et au cours du mois de février 1988, deux grandes manifestations, unitaires, rassemblant des dizaines de milliers de travailleurs. Ces manifestations étaient dirigées contre la politique budgétaire du gouvernement, particulièrement contre la pression fiscale. Il faut se souvenir que le gouvernement et le patronat avaient fait miroiter aux organisations syndicales, en échange du renoncement à l'échelle mobile des salaires, la promesse d'une baisse des prélèvements fiscaux sur les salaires. Les syndicats et les travailleurs ont bien évidemment été les victimes directes de ces promesses sans lendemain, véritable jeu de dupes. C'est le développement vigoureux des comités de base qui a contraint les organisations syndicales à organiser ces manifestations, et à renouer avec une pratique " unitaire " qu'elles avaient mise de côté.

Ces mobilisations massives ont eu des conséquences politiques directes. Le débat sur le budget au Parlement italien a été des plus agités, entraînant une crise des rapports instaurés entre la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste et le Parti communiste qui n'est pas résolue aujourd'hui.

Pas de doute : le développement des luttes à la base a eu des effets rapides au sommet. Les cabas n'ont pas fini de faire parler d'eux! -

Nous avons voulu faire un tour d'horizon du mouvement social de la Péninsule. Franco Turigliatto, membre de la direction de la LCR italienne et Fabrizio, membre de la CGIL et enseignant à Rome, répondent à nos questions.

+Critique communiste. - Essayons d'abord de définir ce que sont les comités de base. On peut les confondre en effet avec les comités d'usine, les conseils ouvriers, les traditions d'auto-organisation étant très vivaces en Italie. Il faudrait préciser également les liens ou les contradictions entre les cobas et les syndicats. Puisque ceux-ci ont su 11 intégrer 11 les conseils nés dans les usines. Franco. - Tout d'abord, une remarque : on parle des cabas en général, mais ils ne représentent pas la même chose dans tous les secteurs à l'heure actuelle. Ces structures sont plus développées chez les cheminots et chez les enseignants. Ce sont des organismes déjà très représentatifs des travailleurs du milieu, susceptibles de diriger les luttes. Il existe des cabas dans d'autres secteurs. Mais ils sont peu développés nationalement et leur représentativité n'est pas du même ordre.

Les cabas sont nés en dehors des usines où les travailleurs de l'industrie ont connu de très graves défaites, en ce qui concerne les licenciements d'abord, les salaires ensuite. L'échelle mobile des salaires constituait un acquis pour l'unité des travailleurs qui a été gelé dans les années 1983-1984. Il y a eu ensuite une période de trois ans de paix sociale. Les confédérations syndicales ont mené une politique cautionnant l'austérité. Elles ont renoncé à se battre sur le terrain salarial. Dans l'industrie, les contrats ont été renouvelés au cours de l'année 1986. Ils n'ont rien donné aux travailleurs et beaucoup aux patrons.

Au sein de la fonction publique, les enseignants d'un côté et les cheminots de l'autre- les conducteurs de train principalement - ont réagi. Les cheminots avaient déjà une tradition de lutte, d'organisation à la base, en dépit des consignes des dirigeants syndicaux. Ce qui n'est pas le cas des enseignants. Mais le renouvellement de leur contrat catégoriel a été négatif sur le plan salarial. Il accroissait les différences entre catégories. Ses conséquences allongeaient également la durée du travail, qui ne se limite pas aux heures d'enseignement pour les travailleurs de

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Structures de lutte fondées pour la bataille des contrats, les cabas ne sont pas des conseils d'usine. Mais ils peuvent Je devenir.

l'Education nationale. Les premières réactions sont nées dans des villes comme Rome, Turin, Florence. Les animateurs de ces mouvements étaient notamment des membres actifs des syndicats, qui ont commencé à réunir les enseignants au niveau de villes ou d'écoles. Ils posaient deux problèmes: la non-représentativité de la plate-forme de lutte élaborée par les dirigeants syndicaux et la nécessité d'avancer des revendications basées sur une forte augmentation salariale, égale pour tous. Ils avançaient également la revendication de vingt élèves par classe, au maximum, et la défense de l'école publique.

Les cabas enseignants se sont développés comme des structures de base dans l'école avec une coordination au niveau des villes, puis au niveau national. Avec des délégués contrôlés. Ce ne sont pas des conseils comme les conseils d'usine de 1969 en Italie, ni de nouveaux syndicats. Les propositions allant en ce sens ont été battues en brèche. Ce sont des structures démocratiques, des assemblées de lutte, de mobilisation fondées pour la bataille des contrats. Ils peuvent certes devenir demain des conseils.

Les cabas ont été capables d'organiser des manifestations de masse - cinquante mille enseignants en mai dernier par exemple - qui refusaient les accords signés par les dirigeants syndicaux et mettaient en avant leur propre plate-forme. On ne peut pas dire cependant qu'ils soient majoritaires, hégémoniques au niveau de l'ensemble de l'école. S'ils représentent l'ensemble des catégories dans certaines écoles, dans d'autres établissements, les cabas sont encore des structures restreintes qui cherchent à gagner du poids. Il existe également des structures syndicales autoconvoquées. +Les autoconvoqués de la CGJL de J'école représentent quoi exactement par rapport aux cobas ? Fabrizio. - Nous participons aux cabas en tant que travailleurs, mais nous ne constituons pas un mouvement fractionnel dans les cabas. Nous avons dénoncé dans la CGIL l'attitude de la direction vis-à-vis

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du mouvement des comités de base. Celle-ci n'est pas à la hauteur pour entrer en relation avec un mouvement aussi large. La CGIL a eu une attitude complètement défaitiste à son égard. Et le mouvement s'est construit sur l'opposition aux augmentations individuelles, contre les contrats signés. La CGIL en avait fait un de ses chevaux de bataille, avec bien d'autres forces dans la catégorie des travailleurs de l'Education nationale. Le mouvement a donc vu dans la CGIL même un adversaire. Le regroupement des autoconvoqués de la CGIL a un terrain spécifique de travail dans les rangs du syndicat, dans ses structures où nous avons construit une opposition radicale à la direction, pour un changement d'orientation.

Nous avons appelé à un congrès extraordinaire en utilisant un article des statuts de la CGIL stipulant que si un dixième des adhérents du syndicat demande un congrès il faut le convoquer tout de suite. Nous avons collecté à Rome 1 100 signatures de membres de la CGIL sur 7 000 inscrits. Plus d'un dixième des adhérents .. . Un congrès va donc se tenir dans les mois qui viennent.

Nous avons continué notre bataille dans la CGIL à partir du mouvement qui s'est construit ici à Rome. Des membres de la CGIL se réunissent en dehors des structures normales du syndicat au niveau national. Notre but est de changer le profil du syndicat dans l'Education nationale, de construire un syndicat qui puisse représenter vraiment les travailleurs. Des militants de tous les courants, du Parti socialiste, du Parti communiste, de Democrazia proJetaria, de la LCR et d'autres tendances membres de la CGIL se retrouvent dans les autoconvoqués. Franco. - Il faut signaler une certaine difficulté de Democrazia consiliare [tendance de gauche combative dans la CGIL, animée par la LCR et DP. NDLR] à se mettre sur la première ligne de bataille, à l'école. Certains représentants de DC avaient toujours beaucoup travaillé avec la bureaucratie, acceptant de fortes concessions en ce q•1i concerne le travail des enseignants notamment. Ils ont eu beaucoup de mal à se " recycler ". Si, dans les faits, Democrazia consiliare a gardé ses capacités d'initiative politique au niveau général, elle est plutôt carente au niveau de l'éducation. Une partie de la CGIL de l'école a également défendu une idée-clé: les dépositaires de la négociation avec le gouvernement ne doivent pas être seulement les trois syndicats, mais également les délégués des travailleurs en lutte.

Ces camarades défendaient en même temps le droit pour chaque membre des cabas de défendre ses points de vue dans son propre syndicat et de tenter de lui faire prendre des positions correctes. Certains secteurs dits radicaux des assemblées des cabas ont d'ailleurs eu du mal à accepter cette composante en leur sein. Le dernier écho de ces réticences s'est exprimé dans une assemblée à Naples, où est passée dans la confusion une motion " contre les autoconvoqués " soutenue par la droite des cabas enseignants et des ultra-gauche. Ces positions ont été formellement condamnées par la commission nationale des cabas. +Comment l'affaire des cobas s'est-elle développée, maintenant, chez les cheminots? Franco. - Chez les cheminots, il existait déjà une tradition de lutte plus grande. Il y avait déjà des structures permettant la coordination. Le journal Encora in marca

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est un fil rouge de la mobilisation chez les conducteurs. Il y a eu une série d'assemblées autoconvoquées. Les coordinations des cheminots, à la différence des enseignants, ont une hégémonie totale sur le milieu des conducteurs, et arrivent maintenant à l'hégémonie en ce qui concerne le personnel voyageant, les agents de train.

Toutes les grèves ont été majoritairement suivies. Il y a trois mois, les gens pensaient que 80 % des trains rouleraient. Ce fut exactement l'inverse. Lors de la dernière grève, le 12 décembre, seuls les convois que les cheminots avaient décidé de mettre en marche ont circulé.

Chez les conducteurs, encore, ce sont les assemblées autoconvoquées qui ont décidé de leurs plates-formes de lutte, contre les propositions des syndicats et le contrat déjà signé. Fin décembre les conducteurs avaient organisé sept journées de grève, les agents de train deux journées. Il faut remarquer que l'existence de deux coordinations ne répond pas aux souhaits des militants les plus avancés dans les chemins de fer, des animateurs du mouvement membres de Democrazia consiliare par exemple. Mais elle correspond à l'état d'esprit de la base, sans laquelle il n'y aurait pas de coordination du tout. ..

L'exemple des transports aériens est aussi très intéressant. Au départ, il n'y a pas de cobas. A Fiumicino, le grand aéroport de Rome, les dirigeants, les militants syndicalistes, la base ont affirmé : " Nous ne faisons pas de cobas. Nous sommes les militants de l'U/L, de la CJSL, de la CGIL. .. Mais nous ne sommes pas d'accord avec la politique de nos confédérations. Nous luttons quand nous le voulons, quand nous le décidons. " Et cela a marché. Les trois dirigeants confédéraux ont appelé les ouvriers de Fiumicino, les travailleurs de l'air, à ne pas faire grève un dimanche. Pas un seul avion n'est parti. Défaite totale pour les bureaucrates contestés, non par des " extrémistes ., , mais par la base. Le gouvernement avait chargé deux ministres, dont celui des Transports, de mener une médiation avec les syndicats et la direction d'Alitalia. Les deux ministres, dont l'un est socialiste, avaient proposé une réglementation acceptée par les trois organisations syndicales. Mais elle a été repoussée par le chef du gouvernement. Et cela a renforcé la lutte et obligé les trois confédérations à réagir plus nettement.

Celles-ci avaient dit aux cobas : vous ne pouvez pas négocier, légalement c'est impossible. Avec cette prise de position du gouvernement, il semblait que les trois confédérations n'avaient plus la possibilité de négocier non plus ... +Comment expliquez-vous cette distorsion entre les cobas qui se développent dans Je secteur public et Je gel des conseils ouvriers dans Je privé ? Franco. - Dans l'industrie aussi les contrats ont été très contestés. La majorité des travailleurs de la chimie a voté contre les contrats signés dans la branche. Mais dans le secteur privé, la défaite ouvrière pèse et il manque la capacité de dire non aux contrats, de s'organiser pour continuer la lutte. Il n'y a pas eu les mêmes défaites dans le public que dans l'industrie. Il n'y a pas eu d'expulsion de l'avant-garde. Il existe une situation de stabilité de l'emploi et un sentiment de sécurité plus fort. Cela inquiète beaucoup les journaux bourgeois qui estiment qu'il faudrait aussi pouvoir licencier dans le public ... Trentin, l'un des plus grands dirigeants de la CGIL, a lui aussi fait cette proposition.

L'autre différence entre le privé et le public réside dans le poids des organisations syndicales et du Parti communiste. Le contrôle de la bureaucratie syndicale est beaucoup plus fort dans l'industrie. Dans ce cadre, il est très difficile pour un animateur du syndicat d'organiser la lutte : les travailleurs sont assez démoralisés, il y a tout à craindre des patrons et le barrage de la bureaucratie syndicale est terrible. Des capacités d'encadrement de la CGIL et du Parti communiste beaucoup plus faibles dans la fonction publique ont indéniablement facilité la naissance des cobas.

Souvenons-nous qu'en 1969 les conseils d'usine sont apparus pour la première fois à la Fiat où les organisations syndicales étaient faibles. Face à ce vide, les ouvriers s'étaient donné une structure de masse pour organiser leur lutte. + En ce qui concerne Je Parti commu-

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niste, les mouvements en cours et le développement des cobas risquent-ils d'induire ou d'aggraver la crise en son sein ? Franco. - Le Parti communiste a perdu des voix aux dernières élections. II est en crise, mais sans les phénomènes que l'on a pu voir en France ou en Espagne. Le centre contrôle le parti. La droite veut s'entendre avec le Parti socialiste, s'intégrer de manière toujours plus large dans le système. Elle organise des cercles, des rencontres avec les socialistes. Si elle ne contrôle pas le PCI, c 'est sa ligne politique qui est appliquée par le centre. Un grand malaise règne dans le parti, des sections ne marchent plus. Mais la direction ne se préoccupe pas tellement de cela. Elle est d'autant plus à l'aise que la base a une moindre activité.

Des secteurs de gauche se retrouvent autour des positions de Cossuta, traditionnellement prosoviétique. Mais la gauche du PCl regroupe aussi d'autres sensibilités composites. On peut prévoir que la crise du Parti communiste se poursuivra avec des rythmes difficiles à prévoir.

Là, nous en revenons au rapport de la crise du PCl avec la question sociale. Beaucoup de choses dépendent du mouvement des cabas. S'il rend les travailleurs responsables de leurs luttes, si ce mouvement influe sur ce qui se passe dans les usines, cela peut modifier la situation sociale et politique. Si le mouvement des cabas est écrasé dans l'œuf, alors ...

Les batailles de renouvellement de certaines conventions vont débuter maintenant. C'est une échéance très importante pour Democrazia consiliare. DC doit s'élargir, parler à la masse des travailleurs, des syndiqués, impulser des tendances plus larges, intéresser des secteurs du Parti communiste. Si les luttes se développent, cela aura des répercussions sur le Parti communiste. On pourra peut-être vérifier ici ce qui se passe dans le Parti communiste français, ce remue-ménage des " communistes rénovateurs " qui s'est nourri des luttes de l'hiver 1986.

Nous avons toujours expliqué que la situation politique serait débloquée par les luttes. Sinon, la situation resterait gelée et rien ne changerait. La situation actuelle justifie pleinement cette approche. Mais s'il y a défaite des luttes, tout sera différent ...

Rome, le 12 décembre 1987 Propos recueillis par Michel Morel

Le mouvement des cabas peut modifier la situation sociale et politique ...

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