La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Du plomb à l'octet, le défi de la modernisation

· Critique communiste, n° 73, avril 1988 · p. 21-22 · 1 201 mots

E forrnidable progrès technique qui a perrnis de numériser les images et le son a des conséquences directes sur la fabrication des journaux : l'inforrnatique perrnet aux journalistes de saisir directement leurs articles ; la sélection numérique aide à mieux contrôler une impression déjà très perforrnante ; enfin, la répartition des journaux à expédier peut être gérée automatiquement (imprimerie du Monde à Ivry). Les gains de productivité qui résultent de la disparition - ou de la transforrnation - de métiers autrefois essentiels sont importants. Le patronat du livre les utilise pour contraindre l'organisation syndicale à accepter le chômage pur et simple des catégories de personnels " surnuméraires " et la remise en question des accords et conventions. Alors que l'horizon 1992 voit les Britanniques (Maxwell avec l'ACP, Pearson avec les Echos), les Américains (l'association Wall Street Journal-l'Expansion) et les Allemands (Bertelsmann, Axel Ganz) prendre pied surie marché français de la communication multimédias, on est en droit de se demander comment le Syndicat du livre va relever ce défi, alors que le bras de fer Murdoch-syndicats anglais, qui s'est soldé par le licenciement de cinq mille personnes, est encore cruellement présent dans les esprits.

GRANDEUR ET DECADENCE

DE LA FFTL La Fédération française des travailleurs du livre (depuis peu Fédération des industries du livre, du papier et de la communication-FILPAC) est le produit d'une histoire et d'une structuration originales. Elle occupe une place particulière dans la CGT. On a coutume de dire qu'on négocie beaucoup à la FFTL. Cette tradition de concertation - de collaboration -remonte aux premiers ateliers qui ont suivi l'invention des caractères mobiles. Le maître imprimeur ne pouvait travailler qu'avec des gens qui connaissaient la langue et l'orthographe, ce qui, à l'époque, n'était pas si fréquent.

Quand l'imprimerie est devenue une industrie, le fait syndical fondé sur la bonne entente ouvriers-maîtres imprimeurs s'est perpétué. On en trouve encore trace aujourd'hui avec le " label ", ce logo que l'on voit dans les journaux et qui stipule qu'un travail a bien été effectué par des ouvriers syndiqués. L'idée fut acquise en 1900 et repose sur l'affirrnation que l'employeur utilise une main-d'œuvre appartenant à un syndicat envers lequel il a pris des engagements de qualification, de rémunération, de respect de certaines conditions de travail.

Organisée en " groupes " - aujourd'hui " régions"-, la FFTL ou FILPAC fédère des syndicats nationaux et régionaux. Seul Paris est encore organisé en grande partie sur la base de syndicats de métiers (typographes, correcteurs, impression et catégories annexes), coordonnés par le Comité intersyndical du Uvre parisien.

Jusqu'au début des années soixante-dix, le taux de syndicalisation est extrêmement élevé. En effet, avec la composition au plomb, la fédération occupe une place stratégique dans la production. Les typographes forrnent l'essentiel de sa base, tout le système de forrnation (cinq ans d'apprentissage) est délégué par le patronat à l'organisation syndicale. De plus, la FFTL exerce un contrôle sur l'embauche dont, d'ailleurs, les maîtres imprimeurs tirent également avantage. Sur le plan technique, l'impression d'un journal ne pose pas de problème particulier, mais le quotidien est une matière périssable dont le tirage est susceptible d'une augmentation brutale et imprévisible. La mort soudaine d'une personnalité, un événement international particulièrement important, et il faut, en quelques heures, doubler le tirage. L'employeur, par le canal des chefs de service, fait connaître ses besoins en main-d'œuvre, exprimés en "services" représentant le temps de travail nécessaire à la fabrication du journal. Les syndicats, par le truchement de leur bureau de placement, fournissent le personnel nécessaire. Ce système est toujours en vigueur en presse parisienne.

L'introduction de la photocomposition et de l'inforrnatique réduit le nombre de typographes au profit d'un personnel moins qualifié, essentiellement féminin, avec des traditions tout à fait différentes. La collaboration syndicat-patronat se trouve, de fait, remise en question ; ce nouveau personnel est jugé par les syndiqués, la plupart du temps, responsable de tous les maux. Deux problèmes essentiels vont occuper le Syndicat du livre : - les innovations technologiques réduisent considérablement sa puissance face au patronat et le contraignent à des combats défensifs pour sauvegarder des emplois objectivement condamnés par ces technologies; - la presse est attaquée de front lors du conflit du Parisien libéré, les grandes entreprises traditionnelles (Chaix, Néogravure, etc.) sont démantelées, ce qui

Page 22

Manifestation des ouvriers du livre en 1982. porte un coup mortel aux principales bases syndicales de la FFTL. A cette époque d'ailleurs, pour des raisons qui tiennent à la fois à la situation politique (Programme commun) et à une mécompréhension profonde de la nature et des effets de la modernisation en cours, la direction du syndicat (qui passe au PC) n'exploitera pas un rapport de forces social qui reste pourtant considérable, et ce malgré les pressions de la base syndicale.

Aujourd'hui, les effectifs ont littéralement fondu, le paysage syndical est désertifié et la bataille fait rage entre Paris et l'actuelle direction nationale pour le contrôle de la Fédération.

NOUVEAU PANORAMA TECHNIQUE

Dans la presse quotidienne, du moins à Paris, c'est une véritable mutation qui se produit, d'un système de production classique vers la rédaction électronique. De quoi s'agit-il ? Une chaîne de fabrication qui intègre textes et images numérisés se constitue autour d'unités centrales informatiques reliées aux agences de presse et à des centres serveurs. Les rédacteurs élaborent et saisissent leurs articles, puis les placent en mémoire . Les documents photographiques sont analysés par scanner et mémorisés. Des travailleurs mettent en forme le texte, puis images et texte sont montés en même temps sur un écran graphique. Une plaque offset peut alors être gravée automatiquement.

Si peu de changements autres qu'une augmentation des capacités de production sont prévisibles pour l'impression, en revanche, pour les typos, les correcteurs et les photograveurs, le bouleversement est complet. C'en est fini de la sacre-sainte séparation entre tâches d'élaboration et exécution technique. Les nouvelles qualifications seront rédactionnelles et techniques. Cela signifie que les corporatismes volent en éclats : le statut des professionnels qui participent à la confection d'un journal où il n'y a plus de dissociation entre la rédaction et l'atelier ne peut être qu'unifié autour et au sein de la rédaction. Pour quel type de tâches ? Essentiellement un travail sur le texte, le montage des pages et le contrôle de qualité. Avec quel personnel ? Des secrétaires de rédaction et des ouvriers du livre en nombre très réduit par rapport aux effectifs actuels. Pour l'instant, exceptés les fameux plans " sociaux " de réduction des effectifs par départs en préretraite , il n'y a pas de solution de masse à l'emploi des ouvriers du livre en presse, étant admis qu'il est hors de question d'accepter le chômage. La quadrature du cercle, en somme.

Cela fait bien longtemps que le type d'organisation syndicale que nous impose aujourd'hui le patronat aurait dû prédominer. Un syndicat de la communication réunissant ouvriers, employés et journalistes, c'était une nécessité, pas un slogan. Arriverons-nous à rattraper le temps perdu ? Il s 'agit maintenant, à partir des nouveaux métiers, de savoir quel type d 'organisation il faut, et d'établir des bases revendicatives communes pour développer une force significative dans le secteur.

Paul Cassetin

Une erreur sur cette page ?