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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

NOTES DE LECTURE

Rédemption et utopie

· Critique communiste, n° 73, avril 1988 · p. 31-32 · 1 249 mots

D ENZO TRAVERSO

ANS son dernier livre, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale*, Michael Lôwy reconstruit l'itinéraire spirituel d'une génération d'intellectuels juifs allemands et autrichiens, les derniers représentants d'un univers culturel aujourd'hui disparu, effacé par le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. La synthèse dialectique entre l'idée messianique de rédemption et l'utopie révolutionnaire/libertaire était l'élément commun de cette génération de la Mitteleuropa juive. Karl Mannheim et Gershom Scholem avaient déjà remarqué l'existence d'une homologie structurelle entre le messianisme juif (ou le chiliasme chrétien) et la pensée libertaire. D'après Lôwy, ces deux courants partagent trois aspects fondamentaux : a) une tension utopique/restauratrice vers un ordre totalement nouveau, mais capable en même temps de rétablir une harmonie originaire brisée (un concept exprimé en hébreu par le mot tikkoun); b) un élément apocalyptique/catastrophique : l'idée libertaire de révolution sociale et la conception juive qui voit la transition du présent historique au futur messianique comme un cataclysme, comme une irruption violente, comme une apocalypse; c) finalement, le refus de l'autorité, traduit par le principe anarchiste de l'abolition de l'Etat et par l'aspiration messianique au dépassement de toute forme de pouvoir temporel, à l'accomplissement du royaume de Dieu qui délivrera les hommes et les femmes des obligations de la Torah. Sur la base de ces homologies structurelles, une relation d'affinité élective (dans le sens goethien de Wahlverwandschaft) tend à s'établir entre le messianisme juif et la pensée libertaire dans le cadre d'une aire culturelle et d'une conjoncture historique précises : la Mitteleuropa au tournant du siècle. Dans cette période de tensions et d'espoirs révolutionnaires - Russie 191 7, Hongrie 1919, Allemagne 1918-1923- l'orientation culturelle dominante dans les pays de langue allemande est le romantisme, conçu dans un sens large comme une critique de la modernité industrielle au nom d'un passé précapitaliste, où l'harmonie des rapports humains n'avait pas encore été remplacée par un système rationnel/bureaucratique, la " communauté • par la • société • (Tônnies) et la Kultur par la Zivilisation. Si le romantisme anticapitaliste est l'horizon culturel qui permet la fusion du messianisme et de l'utopie libertaire, le • lieu • de cette rencontre est l'intelligentsia juive. En reprenant une intuition de Hannah Arendt, Lôwy développe une sociologie de cette couche d'intellectuels parias. Assimilés et imprégnés de culture allemande, mais en même temps marginalisés et discriminés, exclus de l'enseignement universitaire et frappés par la montée de l'antisémitisme, entrés en conflit avec la génération des pères - la bourgeoisie juive, libérale et Au{klârer, issue de l'émancipation- ces intellectuels développent une sensibilité romantique/anticapitaliste où la redécouverte de la dimension religieuse de l'identité juive s'unit à la révolte contre la société bourgeoise. Cette orientation se traduit dans un engagement révolutionnaire qui voit un grand nombre d'intellectuels juifs combattre en première ligne pendant le soulèvement spartakiste et les républiques des conseils ouvriers de Bavière et de Hongrie.

L'articulation de l'élément religieux/ messianique et de l'élément anarchique/ libertaire peut varier considérablement dans la pensée et dans l'œuvre des différents auteurs. Lôwy propose une typologie dans laquelle l'on distingue deux catégories principales : a) les Juifs • religieux/ anarchisants • : le philosophe Martin Buber, le théologien Franz Rosenzweig, le grand historien du judaïsme et de la kabbale Gershom Sholem ; b) les Juifs assimilés " athées/religieux ", dont la sensibilité garde toujours une dimension religieuse • souterraine " : l'écrivain et critique littéraire anarchiste Gustav Landauer, les philosophes Ernst Bloch et Gyôrgy Lukâcs (chez lequel cependant l'adhésion au marxisme comporte l'abandon de toute référence au messianisme), le sociologue et historien de la psychanalyse, Erich Fromm. En dehors de ces courants, se situent deux auteurs : Franz Kafka et Walter Benjamin. La dimension religieuse, sans jamais paraître explicitement, traverse toute l'œuvre littéraire de Kafka sous

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1939, Prague :

le pont Charles.

Les nazis démantèlent la Tchécoslovaquie.

*Michaël Lëwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale,

Presses universitaires de

France, Paris, 1988.

la forme d'une " théologie négative ". Ses romans expriment un sentiment d'horreur pour le monde moderne, vu comme une machine bureaucratique, anonyme et opprimante, mais ils présentent en même temps une vision du monde où l'utopie est " radicalement absente " (ou mieux, selon les mots de Lôwy, se manifeste en tant qu'« utopie négative"). Mais l'auteur dans lequel le messianisme juif et l'utopie libertaire se fondent totalement en créant une nouvelle conception de l'histoire est Walter Benjamin. Dans ses Thèses de philosophie de l'histoire ( 1940), le conflit traditionnel entre matérialisme historique et messianisme est dépassé dialectiquement dans une synthèse où, d'après Lôwy, " c~est la révolution prolétarienne qui peut et doit opérer l'interruption messianique du cours du monde" (p. 155).

Ce n'est pas dû au hasard si le romantisme anticapitaliste, le messianisme juif et parfois le marxisme (W. Benjamin, E. Bloch, le jeune G. Lukacs, E. Fromm, L. Lôwenthal, M. Sperber, E. Leviné) trouvent un lieu de rencontre dans l'intelligentsia juive d'Europe centrale. En France, où l'émancipation remonte à la Révolution de 1789, il n'y a pas d'intelligentsia juive paria, mais une élite " israélite " bien intégrée dans les institutions (malgré la persistance de l'antisémitisme, éclaté à la fin du x1x• siècle dans l'affaire Dreyfus). En Europe orientale, il y a une communauté juive opprimée - un réservoir inépuisable de recrutement pour les mouvements révolutionnaires - qui, en revanche, n'est pas assimilée. Les intellectuels juifs de l'Est découvrent la dimension nationale - la Yiddishkeit- mais non pas la dimension religieuse du judaïsme. Ils sortent du ghetto et non pas de la bourgeoisie libérale et, à leurs yeux, la religion n'apparaît pas comme une valeur spirituelle, mais comme une réalité obscurantiste incarnée par les rabbins.

L'intelligentsia juive révolutionnaire/ messianique est donc une spécificité d'Europe centrale ; en France et dans l'Empire tsariste, on peut trouver seulement des figures isolées d'intellectuels juifs imprégnés de messianisme révolutionnaire. Lôwy consacre un chapitre de son livre à une de ces exceptions : l'anarchiste français Bernard Lazare. A mon avis, il y a aussi une exception russe : Nachman Syrkin, le père du sionisme socialiste, un mouvement qu'il interprétait, selon les mots de l'historien Jonathan Franker, comme "une nouvelle version de l'ancien messianisme juif" (Prophecy and Politics. Socialism, Nationalism and the Russian Jews 1867-1917, Cambridge University Press, 1984, p. 306). Cette" étude d'affinité élective ", comme l'auteur définit Rédemption et utopie, est un travail unique en son genre pour l'originalité de la thèse, la rigueur analytique et la richesse de la documentation. On pourrait la comparer peut-être à l'œuvre de Frederic Grunfeld, Prophets without Honour (MacGraw Hill, New York, 1979), mais à la différence de Grunfeld, qui se limite à présenter une galerie assez hétérogène de portraits intellectuels - de Mahler à Freud, de Kafka à Tucholsky, de Einstein à Benjamin-, Lôwy sélectionne et étudie ses auteurs sur la base de leur communauté spirituelle profonde. On peut lire son livre comme la tentative fascinante de faire la lumière sur un aspect important de la culture judéoallemande, qui " nous apparaît aujourd'hui comme un monde disparu, un continent effacé de l'histoire, une Atlantide engloutie sous l'océan avec ses palais, ses temples et ses monuments " (p. 7). Mais on s'aperçoit enfin que cette recherche pose aussi une interrogation actuelle, concernant le statut de la religion dans la théorie marxiste. Le matérialisme historique peut-il être enrichi par une dimension religieuse? Est-il possible de se contenter de répéter la critique athée/rationaliste que traditionnellement les marxistes ont adressée à la religion ? La réponse de Lôwy est implicite dans sa revalorisation de Walter Benjamin.

Enzo Traversa

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