Kanaky: un seul vote, l'independance 1
CLAUDE GABRIEL ET VINCENT KERMEL
B
ERNARD PONS, ministre des DOM-TOM, n'est pas à une contradiction près. Soucieux de justifier sa politique répressive en Nouvelle-Calédonie, il répète à qui veut l'entendre que l'affaire se réduit à une tentative de déstabilisation de la part de la minorité kanake, évidemment manipulée de l'extérieur. En cette veille d'élection présidentielle, il déclare : • Nous avons arrêté toutes les dispositions permettant de donner aux forces de l'ordre les moyens de rapidité d'intervention pour neutraliser immédiatement toutes les menaces à l'ordre public 1 • • Ainsi, par définition, l'ordre public ne peut être troublé que par une minorité, puisque la démocratie républicaine est censée représenter l'intérêt général. Cependant, même le plus obtus des ministres ne peut en rester à de telles platitudes. De temps à autre, à l'occasion d'un énième débat sur le statut du territoire, même Bernard Pons consent à admettre qu'il faut • favoriser le retour à une coexistence harmonieuse des différentes composantes de la communauté calédonienne 2 •.
Propos contradictoires donc, qui illustrent le dilemme du gouvernement. Celui-ci veut trouver une solution, sans toucher aux intérêts majeurs de la bourgeoisie caldoche, sans compromettre l'ensemble de l'édifice colonial de la France dans le Pacifique et au-delà, sans céder trop de terrain au mouvement nationaliste kanak ... En d'autres terrnes: chercher un remède pour le long terrne, en commençant par s'attaquer au FLNKS, c'est-à-dire en rendant de plus en plus impossible toute conciliation au plan institutionnel. De ce cercle vicieux, Bernard Pons ne sortira jamais. Non seulement par vocation politique, mais aussi par conviction: lui aussi croit à la mission civilisatrice de la France. Son poste de ministre des DOM-TOM n'est en réalité que celui de vice-ministre de l'Intérieur chargé des colonies. Pour lui, en Nouvelle-Calédonie, l'ordre public est l'ordre des choses, • l'harmonie entre les communautés » pour reprendre ses propos ... Toute politique de réforrne passe par 1 . Le Monde, 1 7 mars la défense du bien contre le mal, par la 1988. 2. Le Monde, 24 novembre promotion, face à l'obscurantisme, du 1987. progrès qu'incarne à ses yeux la République française. Logique qui mène à l'acquittement des assassins de Hienghène. L'un de leurs avocats déclarant à la sortie du procès : • Justice a été rendue... Il faut maintenant que l'on s'achemine vers la réconciliation. • Toujours le même schéma: maintenir et sauver l'ordre colonial, afin, prétend-on, de l'améliorer, voire le dépasser.
Inégalitaire, la société calédonienne ? Allons donc ! Le gouvernement va faire un dernier geste : la loi Pons ouvre la possibilité de supprimer le statut civil de droit particulier accordé jusqu'à présent aux • indigènes •, suivant l'article 75 de la Constitution. Un • conseil coutumier " pourra ainsi présenter une demande de renonciation à ce statut. C'est prendre à contre-sens les revendications kanakes, notamment celles qui concernent la terre. Le ministre ne voit aucun inconvénient à ce que les réserves perdent progressivement leurs spécificités juridiques.
Sans leur accorder aucune perspective nouvelle d'accès à la terre, le gouvernement est en voie de retirer aux Kanaks les quelques moyens institutionnels dont ils disposent pour défendre leur agriculture et leurs ressources. Enfin, pour mieux brouiller les cartes, il a été décidé de faire coïncider sur le territoire le scrutin présidentiel et le vote de cette nouvelle loi !
LA QUESTION DE LA TERRE Depuis qu'il est question de "trouver une solution », l'hypocrisie est la marque de toutes les politiques françaises en Nouvelle-Calédonie. Rien, absolument rien, ne pourra être pris au sérieux tant que la question de la terre ne sera pas résolue. Non simplement le droit forrnel des Kanaks d'accéder aux terres détenues par des caldoches, mais le démantèlement de l'agriculture coloniale et de son statut foncier. Telle est, à nouveau, la leçon des derniers mois. Le plan Fabius, qui visait à intégrer le FLNKS dans les institutions régionales, ne pouvait cependant modifier les rapports de forces sociaux et économiques entre, d'une part, les communautés rurales kanakes et, d'autre part, l'écono-
mie coloniale, son système de crédit, ses réseaux commerciaux et son inégalité foncière. Ses visées politiciennes - réduire le radicalisme du FLNKS- n'ont pu aboutir faute de satisfaire la première des revendications kanakes : l'accès à la terre.
Cette revendication, dans les conditions calédoniennes, est une revendication révolutionnaire. Elle attaque à la racine l'accumulation capitaliste de la bourgeoisie caldoche : le cumul des terres, mais aussi les réseaux commerciaux qui lui sont liés. L'édifice politique de la colonie repose sur le système foncier. Or, le nationalisme kanak n'est pas près de renoncer à cette revendication : c'est le problème de la terre qui fait que les Kanaks ne supportent plus que la troupe, passant outre la coutume, entre dans les tribus comme bon lui semble. C'est aussi le problème de la terre qui, à Tiéti, a justifié l'action du Front contre les gendarmes qui campaient sur une terre revendiquée. Et, à cette occasion, Yeiwéné Yeiwéné, porte-parole du groupe FLNKS au congrès territorial, devait déclarer : " Il faut redire avec force la position des habitants de Tiéti. Ils ne sont pas contre l'hôpital. D'ailleurs qui de sensé pourrait être contre? Mais il s'agit pour eux d'affirmer qu'ils ont un besoin vital de cette terre, parce qu'ils sont cinq cents à être encastrés sur une étroite bande de terre, partiellement sur la zone maritime, entre la montagne et la mer. ( ... ) Et ces gens ont demandé la discussion parce qu'il y a eu des erreurs commises. ( ... ) Ce qui est nouveau, par contre, c'est la décision du haut commissaire de commencer les travaux et de faire expulser les gens le jour de la tenue du congrès du FLNKS ... L'objectif étant, bien entendu, de dire : "Voyez ces Kanaks qui ne veulent pas de l'hôpital !" La ficelle est bien grosse ! "
L'INDEPENDANCE S'ARRACHE!
Le peuple kanak se serait bien passé de ces nouvelles épreuves. Mais il doit à son courage et à sa haine du colonialisme de ne pas céder et de continuer sa lutte. L'indépendance telle que la veut la jeunesse kanake s'arrache. Elle ne sera jamais une prime de bonne conduite décernée par le colonisateur. L'Etat français se défend. La crise calédonienne ne s'explique pas par la seule mauvaise politique de Chirac ou de Pons. Est en cause l'irréductible opposition entre un Etat impérialiste, pour lequel la Nouvelle-Calédonie n'est pas un enjeu aussi mince qu'on a voulu le faire croire, et un peuple dont la revendication ne se limite pas à l'indépendance politique, mais implique une mise en question des rapports sociaux du capitalisme colonial.
Comment expliquer autrement qu'un peuple aussi démuni, aussi isolé, et aussi peu enclin à l'affrontement politique, ait pu et su répondre avec tant de détermination à tous les coups bas de Paris? C'est parce que les Kanaks veulent leurs terres que toutes les combines et tous les pièges qui leur sont tendus, finalement, échouent. Les clans et les tribus veulent cette terre qui, à quelques pas de leurs villages, leur appartenaient traditionnellement et dont les caldoches se sont emparés. Et c'est aussi le peuple kanak dans sa totalité qui exige le contrôle sur toute la terre de Kanaky. Ainsi se combinent une lutte pour l'accès à un terroir coutumier, sans lequel la tribu ne pourra survivre sur un territoire devenu trop exigu, et une lutte pour la réappropriation de l'espace national. Tant que la lutte du FLNKS exprimera cette double revendication, l'impérialisme français aura le plus grand mal à diviser ses adversaires et à manœuvrer.
C'est parce que l'adversaire des Kanaks est bien l'Etat français, et non la politique de tel ou tel gouvernement, que la gauche, en son temps, s'est révélée incapable de résoudre la crise calédonienne. Dans la mesure où ces partis n'étaient pas prêts à s'attaquer aux racines du mal, c'est-à-dire tout ce qui fait de la France une puissance impérialiste, rien de substantiel ne pouvait sortir des décisions gouvernementales. On ne peut pas, d'un côté, augmenter le budget militaire, satisfaire le lobby des casernes, envoyer des troupes au Uban et au Tchad et, de l'autre, se comporter en Nouvelle-Calédonie en libérateur éclairé. Le septennat a commencé par de bien belles promesses, s'est poursuivi avec des projets de réformes dont le but n'était autre que de gagner du temps et résorber le nationalisme kanak, et s'achève avec des petites phrases prési
UN SEUL VOTE: L'INDEPENDANCE dentielles, du genre pavés dans la mare de la cohabitation. Ainsi, le 23 novembre 1987, en prétendant polémiquer avec la droite, François Mitterrand engageait en fait une révision importante de tout ce qu'il avait précédemment dit sur le fait colonial et la marche vers l'indépendance. Il déclarait : " Des gens aussi peu sérieux que ceux du RPCR n'ont pas écouté avec assez d'attention mes déclarations précédentes. J'ai toujours dit que l'indépendance, maintenant, ce serait la loi du plus fort dans une situation où les armes risquent de parler. Je l'ai dit à M. 7]ibaou ... Si on doit traduire un choix politique par la domination d'un groupe ethnique sur l'autre, alors c'est la fin de tout 3 . " Evidemment Mitterrand n'avait jamais parlé d'indépendance " de suite " ... Le contraire eût été étonnant. Cependant, le célèbre plan Pisani n'allait pas sans ambiguïté concernant un possible processus d'indépendance à moyen terrne. Et, surtout - ce qui rendit Pisani aussi impopulaire aux caldoches-, l'argumentation de l'époque portait sur le caractère inégalitaire de cette société et sur le droit des Kanaks à l'autodétermination. Belle tartufferie sans doute ! Ce que le nouveau discours présidentiel révèle en suggérant que l'indépendance sera le chaos, et la domination d'un "groupe ethnique sur l'autre"· Brillante forrnule qui renvoie dos à dos colons et colonisés ! Quant à la violence, il est facile de demander à Mitterrand ce qu'il a fait pour empêcher les caldoches d'accumuler des arrnes de guerre, pour démanteler les réseaux fascistes, pour retrouver les auteurs des innombrables attentats à l'explosif de l'extrême droite, pour faire avancer une commission d'enquête sur l'assassinat d'Eloi Machoro. Il n'a rien fait, ni avant, ni après 1986. Quitte à jouer au chat et à la souris avec Chirac, il pourrait soulever les questions de l'extrême droite caldoche et du RPCR et exiger la plus grande lumière sur tout ce petit monde fasciste de Nouméa. Rien de tout cela n'a été entrepris. L'Elysée s'est même laissé "convaincre .. de la nécessité d'un renforcement spectaculaire des forces répressives envoyées en Nouvelle-Calédonie.
Tout ce qui peut se répéter en France sur les risques de violence en Nouvelle3. Le Monde, 25 novembre 1987. Calédonie n'est souvent qu'hypocrisie. On ne dira jamais assez ce qu'a représenté l'acquittement des assassins de Hienghène pour tous les Kanaks. Quelles que soient les entorses à la plus élémentaire démocratie auxquelles la justice coloniale de Nouméa les a habitués, la nouvelle de l'acquittement de Hienghène a été reçue comme une insulte, un drame. Une cour entièrement composée de caldoches venait de décider que l'on pouvait en toute impunité tendre une embuscade et abattre des hommes comme du bétail. C'est, concentrée et résumée, toute l'histoire coloniale de ce pays!
La population caldoche amasse fusils et munitions. Les groupes fascistes se préparent à l'inévitable, et la troupe " nomadise " dans la montagne et dans les tribus... Les affrontements autour de la tribu de Saint-Louis risquent fort d'être annonciateurs de l'avenir. On ne peut impunément laisser pourrir la situation, absoudre des assassins, couvrir le pays de flics et de militaires et, ensuite, s'étonner qu'un peuple réagisse et se défende, que sa jeunesse ne puisse plus supporter l'arrogance raciste des Blancs et veuille passer aux actes. Les bons samaritains, ceux qui pensent que les Kanaks devraient réfléchir et attendre des jours meilleurs, le retour aux charrnes discrètement démocratiques de la gauche, ont depuis des années joué aux apprentis sorciers. Les vertus de la pondération et du jugement " républicain " n'ont été que des arrnes données aux adversaires du peuple kanak. Aujourd'hui nous sommes peut-être au bord du drame : celui d'un peuple acculé à l'autodéfense face à un appareil militaro-policier démesuré et à une population coloniale surarrnée. Les Kanaks crient leur crainte d'un dénouement dramatique. Combien, en France, sommes-nous à les entendre? Ils en appellent une dernière fois à un soutien massif de tout le mouvement ouvrier et démocratique. Ils tentent une ultime tentative pour que des manifestations de dizaines de milliers de personnes soient organisées par les partis de gauche et les syndicats. Aidons-les ! Car, quel que soit l'avenir proche en Nouvelle-Calédonie, ils auront besoin qu'un second front s'ouvre en France afin de limiter les moyens de la droite et de l'extrême droite.
Claude Gabriel et Vincent Kerrnel