D MICHAEL LOWY
ES centaines de milliers d'opposants ont dû s'exiler après l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Parmi eux, un grand nombre d'intellectuels, parmi les plus connus : des écrivains, des poètes, des philosophes, des scientifiques, des journalistes, communistes, socialistes, juifs, anti-fascistes et démocrates ont souvent continué, à l'étranger, leur combat contre la peste brune.
Le magnifique livre de Jean-Michel Palmier, Weimar en exil, est un véritable monument à la mémoire de ce combat. Il trace en deux volumes (Exil en Europe et Exil en Amérique) les différents moments de cette histoire oubliée, en examinant à la fois les organisations collectives (revues, partis politiques, comités anti-fascistes) et certains destins individuels: Bertolt Brecht, Hans Eisler, Walter Benjamin, Willi Münzenberg, Thomas Mann ...
Beaucoup ont payé de leur vie l'engagement anti-fasciste, que ce soit dans la guerre civile en Espagne ou dans la Résistance en Europe occupée. D'autres, désespérés par la montée irrésistible du nazi-fascisme, se sont suicidés, notamment en 1938-1941, quant il faisait • minuit dans le siècle" : Ernst Toiler, Walter Benjamin, Carl Einstein, Ernst Weiss, Alfred Wolfenstein, Stefan Zweig.
Leur principale préoccupation dans l'exil était d'alerter les peuples sur la menace que faisait peser le nazisme sur l'avenir de l'Europe et de l'humanité. Jean-Michel Palmier constate avec amertume : « quoi de plus désolant que ce contraste entre tous les efforts des émigrés pour faire connaître la vérité sur le danger hitlérien et cet acharnement à ne pas les écouter? »
Dès 1934, des intellectuels marxistes allemands vont constituer en France I'INFA, Institut pour l'étude du fascisme, première tentative rigoureuse d'analyse du fascisme et de ses mécanismes. Ué au Komintern, mais relativement indépendant, l'INFA comptait parmi ses collaborateurs Arthur Koestler, Manès Sperber et Walter Benjamin ... Dans les publications de I'INF A et dans de nombreuses autres revues, brochures et livres, les réfugiés allemands vont dénoncer les crimes hitlériens et les préparatifs de guerre du Ille Reich.
On a fréquemment comparé ces exilés à Cassandre : en effet, comme les prémonitions de l'héroïne troyenne, celles des anti-fascistes allemands n'ont pas été entendues par les futures victimes du fascisme. Leçon historique à retenir: ceux qui sous-estiment le fascisme, qui l'ignorent, qui le banalisent ou qui • ne font pas de politique , risquent de se réveiller quand il est trop tard ...
Parmi les aveugles, la palme revient à la France et à l'URSS. En 1939, lorsque la guerre éclate, le gouvernement français fait interner tous les anti-fascistes allemands dans des camps (Le Vernet, Gurs) comme • citoyens d'un pays ennemi •. Comme le disait l'écrivain Hermann Kestem dans une lettre de septembre 1939, « la France commence sa guerre contre Hitler par une guerre contre les ennemis de Hitler qui s'étaient réfugiés en France». Plus tard, un grand nombre de ces réfugiés seront livrés par Vichy à la Gestapo et périront dans les camps de concentration nazis. Parmi eux, deux des principaux dirigeants de la social-démocratie allemande, Rudolf Breitscheid, le président du groupe parlementaire du SPD dans le Reichstag et Rudolf Hilferding, le célèbre économiste marxiste, auteur du Capital financier.
Quant à l'URSS de Staline, lors des purges des années trente, environ 70 % des militants communistes allemands réfugiés dans la • patrie du socialisme " ont été déportés ou emprisonnés - notamment ceux qui, comme Heinz Neumann, avaient toujours insisté sur la priorité de la lutte contre le nazisme. Pire, lors du pacte Molotov-Ribbentrop, le GPU en profite pour se débarrasser de quelques communistes allemands encombrants - dissidents, ou simplement soupçonnés d'hostilité envers le pacte - en les livrant directement dans les mains de la Gestapo. Parmi eux, la femme de Heinz Neumann, Margarete Buber-Neumann, qui sera déportée d'abord en Sibérie et après expédiée en Allemagne, où elle sera internée à Ravensbrück. Comme le souligne à juste titre Palmier, il s'agit là «d'un des crimes
INTELLECTUELS ALLEMANDS CONTRE LE NAZISME les plus absurdes et les plus révoltants de l'époque stalinienne " .
L'Amérique du Nord ne s'est pas non plus illustrée par une générosité excessive à cette époque: pendant les années cruciales (1939-1940), les visas d'entrée ont été délivrés au compte-gouttes, à une petite minorité de réfugiés pouvant satisfaire aux exigences de l'administration. Le sous-secrétaire d'Etat Breckinridge Long Hans Ba/uschek. Les lumières de la ville, 1931 . s'efforça de limiter au maximum les visas sous prétexte qu'ils risquaient de faciliter l'accès du territoire américain aux espions nazis et aux • agents totalitaires " (lire les intellectuels ou militants de gauche). Les interventions d'Eleanor Roosevelt, de Thomas Mann ou d'Einstein ne purent fléchir l'administration. Par égoïsme et mesquinerie politique, on condamna à mort des milliers ou des millions de personnes. Ce n'est qu'à partir de 1940 que la politique américaine va commencer à changer, mais pour beaucoup il était trop tard.
En conclusion de ce livre émouvant et d'une extraordinaire richesse, Palmier observe que la défaite n'a pas été tant celle de cette intelligentsia en exil, dont la vérité ne put changer l'histoire, que du monde qui refusa de l'accepter et de se l'approprier. Cet hommage à la mémoire d'une génération de • vaincus de l'histoire " est aussi un document de la plus grande actualité dans la France d'aujourd'hui. Parce qu'il est encore fécond, le ventre d'où est sortie la bête immonde ... * Sur le livre de Jean-Michel Palmier, Weimar en exil, Paris, Payot, 1 98 7.