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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'illusion démocratique

· Critique communiste, n° 76, juillet 1988 · p. 24-26 · 1 901 mots

A lutte contre le Front national, contre le racisme et le fascisme qu'il véhicule, est à l'ordre du jour. Tout le monde voit bien que ce parti prolifère, tels ses prédécesseurs de l'entre-deux-guerres avec les principes et l'idéologie desquels il renoue 1 , sur le terreau du chômage et de la misère que génèrent la crise et la stratégie des capitalistes face à elle.

Lutter contre le Front national veut dire résoudre, de manière urgente, ces problèmes du chômage et de la misère qui produisent le racisme. Et actualiser les revendications démocratiques, tel le droit de vote des travailleurs immigrés et, plus généralement, l'égalité des droits. Sur ce plan, le retard de la société française est clairement perceptible. Il faut même parler de reculs.

Mais beaucoup, parmi les commentateurs de gauche, confondent la nécessité des revendications démocratiques et la naïve croyance dans les valeurs de la démocratie abstraite, voire dans les institutions • démocratiques • de la ye République. Où trouver le fin du fin de ces analyses • modernes •? Forcément dans Libération ! L'ANALYSE DE G. DUPUY

Dans Libération du 5 mai 1988, G. Dupuy a proposé une analyse transcendante (sinon « transcendentale », pour parler comme le célèbre pince sans rire, Dali) pour « comprendre et combattre efficacement Le Pen». Il réfute d'abord l'analogie historique avec les ligues du colonel de La Rocque, et plus généralement avec la période de l'entre-deux-guerres. Pourquoi ? «Une telle comparaison, écrit-il, est dangereuse car elle fait l'impasse sur une évolution fondamentale de la vie politique française depuis un demi-siècle : la démocratisation des opinions démocratiques elles-mêmes. » Il ajoute : « La culture démocratique française a acquis aujourd'hui une maturité qui lui avait longtemps été refusée [par qui, on ne le sait pas !J, et cela à gauche aussi bien qu'à droite. Voilà qui change tout, et c'est à partir de là qu'il faut essayer de ressaisir le lepénisme. »

Au cours de la démonstration, G. Dupuy revient très rapidement sur 1936, le souci de réduire le lièvre qu'il a lui-même levé l'amène à poser une question légitime: • N'est-ce pas "en défense de la République" que le Front populaire a bàti ses prémices?» C'est bien davantage: le Front populaire a fait de la défense de la République face aux bandes factieuses l'alpha et l'oméga de son programme. Cela sonne actuel : Mitterrand ne justifie-t-il pas l'ct ouverture •, la constitution d'un Front républicain face au Front national, dans des termes parents, indiquant que la ligne de partage passe entre ceux qui acceptent l'alliance avec le Front national et ceux qui la refusent ?

G. Dupuy balaie d'un revers de main cet argument: • C'est oublier la prégnance alors du marxisme, ou plutôt, Marx n'étant guère lu [ouf !J, du postbolchévisme recyclé façon Komintern. » La conceptualisation avance à grands pas ! Cette prégnance expliquerait un franc mépris pour les institutions démocratiques. Réécriture totale de l'histoire ! Le Parti socialiste de Blum, comme le Parti communiste français de Thorez, ont respecté les institutions de la démocratie bourgeoise. Faut-il rappeler la différenciation instaurée entre l' • exercice • et la • prise • du pouvoir? Et, ajoutait Blum, il n'était pasquestion de • prendre • le pouvoir lorsqu'on • l'exerçait •, sous peine d'être • déloyal •. Son biographe, Jean Lacouture, qui ne cache pas son admiration, écrit : • L 'expérience Blum allait permettre de constater que l'ingénieuse distinction de 1926 entre "exercice" et "conquête" devait être encore nuancée : car si la conquête peut bien être celle du véritable pouvoir, "l'exercice" ne saurait concerner que le "gouvernement".» (page 127) Comment mieux dire que Blum a ct habillé • de cette distinction son acceptation du cadre de la démocratie bourgeoise? De plus, il n'a pas vraiment exercé le pouvoir, il s'est contenté de gouverner. Le véritable pouvoir est resté propriété des corps constitués au sein de l'Etat.

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L'échec du Front populaire est bien à rechercher dans son refus d'affronter la logique du capital et d'aller jusqu'au bout de la mobilisation populaire. Curieusement, sous la plume de G. Dupuy comme sous celle d'autres analystes, la mobilisation est gommée. Ses impératifs, sa force, ses revendications, sa démocratie, rayés de la carte! C'est pourtant en son sein que se font jour des formes démocratiques profondes, avec l'émergence de comités de grève, d'assemblées générales du personnel où se décide la poursuite de l'action. La représentation parlementaire se trouve alors en retrait : elle manifeste son retard ...

L'expérience des années trente pourrait permettre d'éviter de rééditer les mêmes erreurs. A l'inverse, certains auteurs, dont G. Dupuy, cherchent à dissimuler la réalité afin de faire accepter la stratégie politique du Parti socialiste. A les en croire, celle-ci serait étayée par une analyse historique et sociale de la réalité française.

Au reste, ces commentaires se confinent aux frontières françaises : pas un mot sur les expériences allemande ou italienne, ni sur les conditions politiques qui ont permis l'accession de Hitler au pouvoir, et ce par la voie des urnes. N'en déplaise à Serge Bernstein qui, dans un article intitulé " D'une extrême droite à l'autre 2 •, se contentant de décrire l'attitude des ligues en France, écrit: • Leur ambition ne dépasse pas celle du groupe de pression et leur domaine d'action est la rue. Le triomphe de leur stratégie, c'est, le 6 février 1934, une pression assez brutale pour contraindre le gouvernement de gauche à céder la place. » C'est volontairement réduire la place du 6 février 1934 qui se donnait pour objectif de renverser le gouvernement par la rue ! Ce que La Rocque a réussi. Il ne faut pas oublier, si l'on veut comprendre l'arrêt des manifestations de l'extrême droite, que, dès le 9 février, la réaction de la classe ouvrière s'organise ; et que, le 12 février, elle parvient à imposer l'unité à ses organisations. La réponse des directions sera le programme de Front populaire, dans lequel - faut-il le rappeler ? - ne figurait pas la revendication des quarante heures.

Les conditions politiques auxquelles nous faisons allusion sont, bien sûr, la division profonde de la classe ouvnere, organisée par le Parti communiste et le Parti socialiste. Rappelons que, pour lutter contre l'ennemi principal, le social-fascisme (c'est-à-dire le Parti socialiste), le Parti communiste allemand (KPD) appelle à voter pour ... les fascistes ! Une telle lecture de l'histoire permet, à S. Bernstein comme à G. Dupuy, de limiter la signification de la montée de Le Pen. Ainsi S. Bernstein écrit en conclusion de son article : • Mais en canalisant la protestation dont il est le porte-parole dans les voies de l'élection, il l'intègre au jeu politique classique, le détournant des chemins de la violence. » N'est-ce pas justement la sauce avec laquelle Le Pen lui-même nappe ses déclarations fascistes, racistes et antisémites, ainsi que ses appels à la violence ? Le développement des skinheads, comme la multiplication des bavures policières liées à la prégnance lepéniste dans les forces dites de l'ordre ne constituent-ils pas de ce point de vue des phénomènes inquiétants ?

QUELQUES LECONS

POUR L'AVENIR Sans forcer les comparaisons historiques, il est possible de tirer quelques leçons pour le futur. Par exemple en ce qui concerne la lutte pour l'unité de l'ensemble

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1 . Cf. le programme du colonel de La Rocque, publié le 1er octobre 1 933 par le Flambeau : " L'allégement immédiat et rationnel du poids de la fiscalité, la défense de l'économie nationale contre les procédés abusifs de la concurrence étrangére, l'élimination de la mainmise de l'Etat dans les domaines appartenant à l'activité privée, la garantie effective des droits de la main-d'œuvre française, la limitation et l'adaptation de la main-d'œuvre étrangére aux stricts besoins de la production. "Cité par Serge Bernstein, in Libération du 26 avril 1988. 2. Libération du 26 avril 1988. 3. Cf. Francis Sitel : «La troisième crise ", in n° 7 4, mai 1 988.

des travailleurs qui nécessite l'unité de leurs organisations. Afin d'éviter le décalque des années trente auquel on a parfois le sentiment d'assister.

Dans la suite de sa démonstration, G. Dupuy n'évite pas Mai 68. Ne résistons pas à la tentation de le citer : « Action purgative exemplaire, qui donne à postériori raison à Raymond Aron d'avoir vu dans Mai 68 principalement un affrontement entre le PCF et les gauchistes, et dont l'élan refroidi s'est redéployé dans l'espace mitterrandien et démocratique. Le lyrisme de la démocratie directe a conduit à la démocratie tout court. • Extraordinaire mystification qui n'a rien à voir avec Mai 68, mouvement de masse gigantesque qui a posé le problème de la révolution.

G. Dupuy conclut : « Que la translation des votes en direction du Front national se fasse principalement en provenance des secteurs les plus réactionnaires de la nébuleuse gaulliste [sic] mais aussi de la {range des électeurs communistes la plus réactionnelle [sic] (et donc la moins politisée) se comprend dès lors assez facilement, à partir de l'antidémocratisme latent de la culture politique française. • Hormis le jeu de mots, sur quel fait précis repose une telle conclusion ? Une partie de l'électorat de droite a rejoint Le Pen. Pourquoi ? En ce qui concerne les professions libérales et les paysans, par peur de l'Europe. Pour ce qui est d'une partie de la classe ouvrière, il faut parler de désespoir, ce qui témoigne des reculs de la conscience de classe que la politique de la gauche a occasionnés. Il s'agit d'un électorat composite, qui apporte à Le Pen et à ses thèses une légitimité nouvelle dont il saura faire usage. C'est une des conséquences de l'acceptation par les larges masses des règles de la démocratie bourgeoise. Indication que la lutte contre Le Pen appelle d'autres armes : les méthodes de la lutte des classes. Option que refuse G. Dupuy qui propose une autre voie: «Il est permis d'espérer raisonnablement que la culture démocratique est désormais suffisamment ancrée à droite pour que celle-ci se bouche efficacement les oreilles aux Pasqua-couacs, à charge pour elle d'assumer une possible fracture, bon investissement au demeurant. »C'est faire fi et des conditions matérielles qui ont permis la montée de Le Pen, qui ne peuvent que s'aggraver s'il n'y a pas mobilisation des travailleurs pour imposer leurs revendications, et de la profonde crise politique, comme crise de domination, qui secoue la bourgeoisie 3 •

La politique de Mitterrand et du Parti socialiste par rapport au Front national est fondamentalement la même que celle qui, jadis, fut engagée avec le Front populaire : la défense des valeurs et institutions " démocratiques .. face au fascisme. Or, si l'idéal démocratique est aujourd'hui profond, le rejet des institutions politiques, tant celles de l'Etat que des partis, est une donnée tout aussi profonde, précisément parce qu'elles sont tout sauf un modèle de démocratie. En se coulant au moule de ces institutions, et en valorisant leurs supposées vertus, le mouvement ouvrier se met précisément dans la situation que souhaite l'extrême droite: sur le terrain de la défense d'un système qui est tout aussi incapable d'assurer une réelle démocratie de masse que d'empêcher la crise capitaliste de poursuivre ses ravages. L'aspiration à la démocratie sociale et économique ne peut précisément plus passer par les institutions bourgeoises mais par le socialisme démocratique et autogestionnaire.

Hier comme aujourd'hui, l'illusion démocratique ne peut que conduire à l'échec et au désastre face à l'extrême droite.

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