La transparence, ce doit être aussi le retour sur les débats des années vingt afin de rendre l'histoire intelligible et rompre les fausses alternatives.
" ( ... ) Malheureusement, après la mort de Lénine, ( ... ) la régulation étatique s'était étendue à une sphère relativement large de l'activité sociale( ... ). La proclamation des principes démocratiques en paroles et l'autoritarisme dans les faits, les incantations sur le pouvoir du peuple proférées du haut des tribunes, ( ... ) et la profanation réelle des normes du mode de vie socialiste, le manque de critique et de transparence ( ... ). La punition pour de telles méthodes a été sévère : indifférence, relâchement de l'activité sociale des masses, aliénation des travailleurs vis-à-vis de la propriété et de la gestion sociale. C'est bel et bien au système pétrifié du pouvoir, à sa structure de commandement et de pression, que se heurtent aujourd'hui les problèmes fondamentaux de la perestroïka ( ... ). "
Avec un tel discours en URSS, voilà peu, on était passible de goulag pour "trotskysme •. C'est à présent le discours officiel, celui tenu par Gorbatchev lors de la dernière conférence du parti, en juin dernier, retransmis à la télévision et reproduit dans la Pravda et les lzvestia ... On comprend pourquoi aujourd'hui on fait la queue pour lire les journaux soviétiques : les débats y portent sur la nature de cette " régulation étatique .. , sur l'ampleur de ses dégâts, ou encore sur la signification du stalinisme.
LE STALINISME, UN SYSTEME ET UNE USURPATION DU POUVOIR
Les simples "déviations du socialisme "• le " pouvoir personnel et ses abus " qualifiaient il y a peu le passé stalinien. La dynamique de la glasnost est telle qu'on a rapidement débouché sur l'analyse d'un système dont il s'agit de savoir s'il a quelque chose à voir avec le socialisme. Ce que font le philosophe Anatoli Boutenko et l'historien Youri Afanassiev (cf. documents).
Le socialisme. Le mot était utilisé par les bolcheviks pour qualifier la révolution et l'URSS dans sa dynamique, dans ses objectifs ; certainement pas dans sa réalité. En 1934, Staline le décréta réalisé, dans un seul pays, par le moyen de la collectivisation forcée, de la liquidation physique des • koulaks •. Et c'est pour la défense de ce • socialisme .. que le mouvement ouvrier mondial devait se soumettre "aux intérêts de l'URSS» tels que les voyait le Kremlin ; qu'il s'agisse de la lutte contre le social-fascisme, brisant le front unique nécessaire avec les sociaux-démocrates contre le fascisme, ou par le pacte avec Hitler, ou encore par les fronts populaires disciplinant les luttes ouvrières dans le cadre des démocraties bourgeoises. Krouchtchev, lui, décréta que l'URSS serait non seulement socialiste mais communiste dès 1981. Brejnev admit qu'il s'agissait seulement d'un " socialisme avancé .....
Les dégâts de tout cela sont incommensurables dans la pratique et dans la conscience. Les staliniens ou néo-staliniens maintiennent ce mythe ; de même que les plus farouches partisans de Mm• Thatcher:
l'URSS est socialiste et il n'est pas possible d'envisager un autre socialisme que celui-là.
Voilà pourquoi la bataille pour la transparence totale sur les années vingt, sur Trotsky et le trotskysme, est si vitale. Elle ne concerne pas seulement les " trotskystes ". Elle est menée en URSS par ceux qui, même sans bien connaître toutes les idées de Trotsky ou sans les partager pleinement, savent qu'il y a là un enjeu essentiel. On ne pourra pas dire "personne n'a dénoncé, personne n'a résisté, personne n'a proposé une autre voie"· Quelqu'un -et quelques-un(e)s avec lui- ont résisté, défendant la révolution d'Octobre, l'avenir socialiste contre Staline. Ils ont dit, il y a cinquante ans, qu'il y avait usurpation bureaucratique du pouvoir, et que l'URSS n'était pas et ne pourrait pas devenir socialiste sans une nouvelle révolution. Et ils se sont organisés pour que soit préservé l'avenir - aujourd'hui.
UNE REVOLUTION, SOIT, MAIS CONTRE QUI?
Il est désormais courant -c'est officiel- de parler de la perestroïka (restructuration) comme d'une " révolution ". Gorbatchev nous dit même qu'elle doit être à la fois d'en haut et d'en bas (voir son livre). Mais contre qui ?
En fait, les " mécanismes de freinage " désignent, chez Gorbatchev, essentiellement des " comportements " hérités du passé : le " bureaucratisme " est alors pris comme un défaut psychologique, lié, certes, au système antérieur " de commandement ", mais qui pourrait être remis en cause par l'introduction de stimulants adéquats - et d'un peu de pression par en bas. Ne pas désigner de cible, d'ennemi irréductible : telle est de ce point de vue la fonction de la mise à l'écart de Eltsine, qui avait le défaut " gauchiste " d'" antagoniser " les choses puisqu'il visait une cible : l'ensemble des privilèges bureaucratiques. " L'unanimité " des instances dirigeantes, poussée à la plus traditionnelle des caricatures lors de l'éviction de Gromyko -qu'on se souvienne des adieux de Gromyko, remerciant le comité central qui venait de l'écarter en quelques minutes, et affirmant son plein accord avec la " ligne .... . -, a également cette fonction : il faut, certes, encourager l'initiative d'ero bas, mais sans désigner nettement " d'opposants •. L'ampleur constatée de l'obstacle bureaucratique fait évidemment osciller l'argument : apparemment, il n'y a pas seulement en jeu de mauvaises habitudes, de mauvais comportements, mais aussi des avantages matériels et de pouvoir. C'est pourquoi la propagande officielle reste faite de demi-vérités, pour en appeler à des demi-révolutions, car les réformettes ne suffiront pas à sortir le système de son bourbier : " Il convient, nous dit encore le secrétaire général, de s'arracher au marécage conservateur et de rompre l'inertie de la stagnation. C'est quelque chose que l'on ne peut pas faire par une simple évolution, par des réformes timides et furtives. 11 (Perestroïka, p. 66)
C'est ce réalisme devant l'ampleur des dégâts, et des obstacles à vaincre pour dynamiser le système,
qui a poussé à la différenciation des réponses "d'en haut"·
L'« ERE DE LA STAGNATION »: LE BREJNEVISME
Le " brejnevisme " a été la première forme de gouvernement " collégial " de la nomenklatura, cette bureaucratie nommée à tous les postes clés de l'appareil fusionné de l'Etat, de la planification, du parti, régnant dans l'arbitraire le plus total, sans Etat de droit. Mais les piliers d'un tel règne n'ont pas seulement été la répression sélective et l'absence globale de démocratie. L'" ère de la stagnation " (comme on désigne le brejnévisme dans le discours officiel en URSS) a, en fait, pendant dix ans (de 1965 à 1975), assuré un certain calme social grâce à une croissance continue du niveau de vie, au moins et surtout pour le gros de la classe ouvrière. La stabilité de la nomenklatura (à l'encontre des vagues de promotions sociales verticales dans l'appareil qui appuyaient les gouvernements antérieurs) s'est accompagnée de la sécurité d'emploi pour les travailleurs (avec le renoncement aux réformes marchandes), d'une longue stabilité des prix subventionnés, d'une réduction considérable des écarts de revenus industriels, au bénéfice des ouvriers et au détriment des employés et des ingénieurs. Les écarts de revenus entre ouvriers sont très faibles (de 1 à 1 ,86 dans les mines, de 1 à 1,58 dans les industries légères, cf. Alec Nove, l 'Economie soviétique, p. 244 qui donne beaucoup d'autres informations dans ce sens). Les salaires des contremaîtres sont voisins du salaire moyen ouvrier. Les enseignants et les médecins généralistes ont des rémunérations inférieures à celles des ouvriers (et ce n'est pas par hasard s'il s'agit, en outre, de professions très féminisées ... ).
L'effondrement du brejnevisme, " par en haut ", est lié à l'impossibilité de continuer à régner dans la stabilité sur les mêmes piliers. Le " système de commandement" (comme on l'appelle en URSS) perdait de plus en plus le contrôle de ce qui se passait dans la société : la terrible dégradation morale d'un système de combines et de corruption généralisée se traduisait par le développement d'une véritable mafia ; la " bureaucratie criminelle " pénétrant tout l'appareil, de haut en bas. La chute de productivité du travail était de son côté la revanche sociale d'un travail aliéné, et le prix croissant de gaspillages et de malfaçons que rien ne sanctionnait. Le plein-emploi ne signifie évidemment pas le bon emploi ; la sécurité du travail ne signifie pas la démocratie économique et le contrôle ouvrier sur les choix effectifs de production et de gestion du surplus ; les prix bas des biens de consommation courants, des transports et des logements, la gratuité des médicaments, ne signifient pas à leur tour une quantité et une qualité satisfaisantes. L'épuisement dans les queues , le caractère dégradant des bakchichs qu'il faut donner et des combines qu'il faut s'épuiser à trouver pour se procurer quoi que ce soit de qualité ... Tout cela (vécu de façon particulièrement dramatique par les femmes) est l'héritage du brejnevisme, du règne de la bureaucratie. Et pas du " socialisme ", contrairement à ce que les PC du monde entier ont affirmé avec les dirigeants de l'URSS et, avec eux, tous les anticommunistes .. .
La tendance effective vers la stagnation des investissements à la fin des années soixante-dix fut le résultat de la chute de la productivité; et l'a en même temps accélérée : incapable de faire front simultanément aux besoins de la course aux armements, au maintien de la consommation et des investissements productifs, le dernier plan quinquenna l de 1975 sacrifia les investissements. Le choix ne pouvait être que de court terme. Andropov le remit en cause. L'exaspération des catégories sociales brimées sous le brejnevisme - grosso modo, les couches qualifiées de la bureaucratie et de l'intelligentsia - allait entrer
en résonance avec la claÎivoyance d'Andropov, chef éclairé du KGB, sur la gravité de la crise. Le temps des réformes radicales était venu, faute de quoi c'était le suicide politique.
LES PERESTROIKAS
• En haut •, trois • courants •, au départ issus d'un même cours de promotion (Gorbatchev, Eltsine, Ligatchev ... ) sous Andropov, se sont progressivement dissociés face à l'ampleur des obstacles rencontrés. Trois points principaux constituaient en fait le programme de départ des réformateurs, au début des années quatre-vingt: la lutte contre la mafia, la recentralisation du système par la suppression d'intermédiaires (ministères de branche) entre le centre et les unités de base, l'appui sur les • brigades ouvrières • autogérant leurs fonds de salaires (elles étaient censées comprimer leurs effectifs et introduire plus de discipline au travail pour mieux se partager le fonds de salaires aux dépens des paresseux ; disons tout de suite que ça n'a pas marché).
On peut dire que la fronde Eltsine exprime une dynamique de lutte radicale contre les privilèges bureaucratiques - et pas seulement contre la mafia - comme condition d'une restructuration réellement populaire. La mise à l'écart du premier secrétaire du parti à Moscou a suscité des protestations dont on mesure mal l'ampleur, tant la presse les a cachées : les pétitions d'intellectuels et d'ouvriers ont afflué. Et dans les sondages organisés par les responsables de la mise en place du Mémorial contre les victimes de Staline, Eltsine est la seule personnalité émanant de l'appareil qui a été littéralement plébiscitée. Reste à savoir quels seront les lendemains de cette fronde: Eltsine (ou d'autres à sa place) sera-t-il prêt à prendre la suppression de tous les privilèges bureaucratiques comme point de départ d'un projet de perestroïka démocratique ? Ce qui est aujourd'hui présenté par beaucoup de gorbatcheviens comme • une impatience gauchiste •, faisant le jeu des conservateurs, risque de devenir bientôt la condition d'une victoire contre les conservateurs de tous bords.
De tous bords, car les différenciations se restreignent entre les anciens brejnéviens et les néo-conservateurs, ces derniers souhaitaient certainement les réformes, mais ont une peur lucide... • de l'anarchie • . Ligatchev ne s'est dissocié de Gorbatchev qu'en fonction de cette crainte. Crainte de la glasnost et de ses dynamiques politiques. Mais crainte aussi des explosions ouvrières si la réforme marchande s'applique. Les conservateurs ayant tout autant besoin de légitimation politique et sociale que les autres, on comprend leur langage de • classe • et • internationaliste • en matière de politique intérieure et extérieure, contre une certaine reconnaissance de l'efficacité capitaliste que recouvre le langage gorbatchevien. Il ne faut pas se tromper sur le fond et prendre au mot comme • meilleurs • ou • plus socialistes • les conservateurs. On sait quels sont les buts de l' • aide • internationaliste et de la valorisation de • l'égalitarisme ouvrier • : assurer la perpétuation du règne de la bureaucratie et couvrir ses privilèges. Mais le retrait de l'aide, comme le retrait des protections sociales au nom du • chacun pour soi ., sur la base de rapports marchands, ne vaudraient pas mieux.
REFORME MARCHANDE
REFORME POLITIQUE
C'est précisément • l'égalitarisme ., , la distribution des revenus largement déconnectée du travail effectif et de ses résultats, et l'ampleur du salaire • social ., (prix bas des transports, des logements, de la santé) que les réformes veulent remettre en cause aujourd'hui, au profit d'une distribution • selon le travail ., (en fait, selon ses résultats marchands). La· cohérence de la réforme - bien qu'elle soit peu appliquée- et de ses stimulants exige donc qu'on restreigne les subventions et qu'on laisse les prix davantage refléter les coûts et les rapports offre/demande. Pourquoi? Parce que le système de planification bureaucratique n'a pas réussi à définir les mécanismes de réduction des coûts et des gaspillages, d'enregistrement et de satisfaction de besoins croissants. L'hypothèse des réformes est que les stimulants monétaires (un salaire meilleur pour un travail mieux fait), au travers d'une certaine compétition marchande (avec ses risques en termes de contrainte pour forcer à améliorer la qualité et réduire les coûts), résoudraient ces problèmes. Il s'agit, en outre, pour dynamiser le système, de s'appuyer sur les couches qualifiées brimées antérieurement par le règne de ceux qui restaient en poste jusqu'à leur mort naturelle (et la médecine a fait des progrès pour la nomenklatura ... ). La réforme des grilles salariales, et l'appel aux compétents par la procédure des candidatures, s'accompagnent d'un élargissement des marges d'initiative privée.
Les obstacles rencontrés expliquent la dynamique politique des réformes gorbatcheviennes : on ne peut briser le conservatisme sans une certaine mobilisation • en bas •. Et c'est pourquoi il faut trouver des lieux (qu'en haut on espère contrôlables) d'expression de cette initiative : revitaliser le rôle des soviets, introduire une certaine autogestion, accepter (plus ou moins) les Fronts populaires nationaux et (également plus ou moins) les associations informelles qui ont proliféré depuis deux ans. La purge actuelle de l'appareil économique du parti - et des relais conservateurs d'en haut- doit encourager l'initiative et si possible redorer le blason d'un parti auquel on attribue toujours le • rôle dirigeant ., d'un parti unique ... Il faut en même temps s'engager vers un Etat de droit pour protéger l'initiative privée contre l'arbitraire bureaucratique (le passé pèse : pourquoi prendre des risques si les retournements bureaucratiques demeurent menaçants?), et protéger les bureaucrates contre les initiatives intempestives.
Mais tant que tout reste politique -en l'absence du règne du marché, tout est décidé • en haut • - , chaque mouvement d'en bas est terriblement dangereux : la moindre revendication sur les prix ou sur l'accès à l'enseignement a une dynamique de contestation du pouvoir. Voilà la fonction fondamentale de la réforme marchande : émousser les conflits (les tourner vers des cibles locales, ou les confronter à des • lois anonymes., du marché), élargir les marges de
manœuvre bureaucratique, remplacer les privilèges trop visibles de fonction par ceux de l'argent, et les ordres par la dictature de la cc main invisible ., du marché ... Bref, rendre tolérable l'initiative dans un système bureaucratique. Les charmes discrets de la bourgeoisie ne cessent de ravir ceux qui, au Kremlin, apprécient l'élégance du beau monde et méprisent tout ce qui est inculte. Mais dont le règne a la fragilité d'une nomination politique. Un rêve hante tous les bureaucrates de ce type à l'Est : fonder leur pouvoir sur le libéralisme marchand. Le syndrome yougoslave le transforme en cauchemar ...
ET LE SAUCISSON ?
La distance entre les épopées de la glasnost et la vie quotidienne des soviétiques est là, dans les questions simples lancées à Gorbatchev lors de ses tournées : • Et le saucisson ? • Les blagues sont de w_, _.z.. J..-<. , /"""<: f~.J ~.; f~'"-' ,;1'
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Ecrit de Trotsky en allemand.
bonnes synthèses du climat, en voici deux significatives:
Un citoyen entre dans un bar et demande une bière.
- C'est un rouble, lui dit le barman.
-Quoi? Un rouble! Mais c'était cinquante kopecks avant.
- Oui, mais maintenant, tu as le droit à la glasnost et à la perestroïka.
-Bon, bon, ça va, dit-il en donnant son rouble. Le barman revient de la caisse et lui tend cinquante kopecks.
- Qu'est-ce que c'est? Pourquoi me rends-tu cinquante kopecks ?
- Parce que maintenant tu as la glasnost et la perestroïka, mais il n'y a plus de bière ...
Une seconde histoire porte sur les coopératives.
Elle est brève :
- Veux-tu savoir ce qu'est une coopérative?
-Oui.
- Alors donne moi dix roubles .. .
La hausse des prix - sans améliorer les approvisionnements -, voilà la réalité prédominante à l'heure actuelle. Les produits d'Etat sont achetés par les coopérateurs à bas prix, puis revendus plus cher.
Le trafic et la corruption sont plus visibles. La mafia s'empare des offres d'enrichissement privé pour tout simplement • blanchir • ses gains frauduleux de l'époque antérieure et opérer des rackets au détriment des coopérateurs. Le paiement des services de santé légalise les bakchichs sur une échelle nouvelle. Les réformes se font dans le sens d'une baisse des salaires ouvriers (par les réajustements de qualification) et d'une hausse des prix, sans guère changer l'approvisionnement, sinon l'aggraver.
UN VERITABLE
ENJEU POLITIQUE
Voici comment l'économiste G. Popov, gorbatchévien assez populaire à Moscou, résumait la r?
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l' situation dans une interview pour Ogoniok (n° 18,
Avril 1988) :
G. Popov: • Le sort de la perestroïka n'est pas encore joué. Il dépend du camp que choisiront les travailleurs qui sont actuellement sur une position neutre. •
Le journaliste (V. Vyjoutovitch) : • Pour le moment, tout porte à croire que l'appareil a pas mal de chances de les attirer de son côté. Sa variante (de perestroïka) repose sur un rythme lent de la perestroïka avec lequel on peut se permettre de conserver les tendances égalitaristes dans la rémunération du travail, en rassurant ceux qui ont prix l'habitude de travailler à la va-comme-je-te-pousse. Des décennies de stagnation ont tout simplement désappris aux gens de travailler dur. Il s'est formé tout une couche de demi-spécialistes, de dilettantes et même carrément de bousilleurs. •
G. Popov: "C'est bien là que réside la principale contradiction de la variante révolutionnaire et démocratique de la perestroïka. D'un côté, elle exige des différences sensibles au niveau de la rémunération pour stimuler les meilleurs. De l'autre, pour réussir, elle doit attirer à elle la majorité, c'est-à-dire ceux à qui non seulement elle ne promet pas d'argent en sus du travail, mais au contraire un travail plus dur pour le même salaire. Qu'est-ce qui permet de sortir de cette contradiction ? Eh bien le fait que le sens des responsabilités ne se forme pas seulement au niveau économique. Et si nous ne pouvons pas pour le moment promettre à la masse des travailleurs moyens une augmentation fabuleuse de leur salaire, nous avons les moyens de créer une situation où ils se sentiront responsables. Cette situation, c'est la démocratie politique qui l'amène( ... ) »
Cela n'est vrai que si la démocratie politique en question est suffisante pour rendre crédible l'appel à l'initiative ouvrière, c'est-à-dire si elle est aussi démocratie économique, ce qui est contradictoire avec la menace de chômage et le maintien d'un travail aliéné.
LES FAUSSES ALTERNATIVES
La sympathie pour les réformes gorbatcheviennes vient évidemment de ce qu'elles brisent l'image agressive de l'URSS et introduisent un formidable dégel de la société soviétique, l'indifférence à cet égard serait criminelle : tout retour en arrière serait un drame. Quand Gorbatchev dit « transparence ", il faut lui dire • chiche ! » et élargir la possibilité pour les populations soviétiques de s'emparer de leur histoire, d'exiger la clarté la plus totale sur elle et de redéfinir démocratiquement leurs rapports. Quand Gorbatchev dit • il faudrait bien que les syndicats commencent à s'intéresser aux travailleurs ", il faut dire • chiche ! ", et soutenir le droit d'organisation syndicale indépendante. Quand le mot d'ordre officiel est de redonner • le pouvoir aux soviets ", il faut évidemment dire • chiche ! " et discuter quelles sont les mesures qui peuvent rendre un tel mot d'ordre effectif : la séparation du parti et de l'Etat, le pluralisme réel des choix.
Mais il ne faut pas accepter le terrorisme qui cache ses choix sociaux derrière les arguments de la • realpolitik " (pas de gauchisme) ou des • lois objectives du marché ", ou qui voudrait nous imposer une fausse alternative : plan bureaucratique ou marché, en proclamant ce dernier socialiste comme ille faisait pour le premier hier.
Soyons clairs : nous n'avons pas dans notre poche et on ne trouvera pas chez Marx les réponses toutes faites aux impasses de la planification bureaucratique. On peut même affirmer que les marxistes révolutionnaires ont beaucoup à en apprendre ainsi que des réformes tentées. La transition au socialisme est manifestement plus compliquée qu'elle pouvait apparaître dans les textes classiques, et l'idée que la démocratie directe pourrait tout décider et résoudre est évidemment naïve. Les bolcheviks n'avaient aucune idée de la façon d'organiser l'économie de la société postcapitaliste. Dans un premier temps, l'hypothèse qu'on pourrait se passer de marché marquait les consciences. L'idée que la planification pourrait fonctionner comme une simple machine s'est aussi combinée à l'autre vision fausse d'un Etat ouvrier qui dominerait les monopoles capitalistes pour la meilleure satisfaction du prolétariat. La bureaucratie était absente des textes de Préobrajensky des années vingt, portant sur la • loi d'accumulation socialiste primitive " qu'il voulait découvrir.
Bref, heureusement, il est possible d'apprendre de l'expérience. Mais on a quelques points d'appuis et pas des moindres. Trotsky ne s'est pas contenté de dire « A bas la bureaucratie ! ". Il s'est élevé contre la collectivisation forcée, la socialisation de l'agriculture aurait dû évidemment passer par l'association libre de coopérateurs. Il s'est opposé à la vision naïve d'une NEP (Nouvelle politique économique faisant appel au marché) qui assurerait spontanément la résorption des conflits avec les paysans riches. Mais il avait proposé une NEP un an avant que cela ne soit finalement décidé, et il s'est évidemment élevé contre la • liquidation physique des koulaks ", contre l'industrialisation brutale, et déséquilibrée, à rythmes forcenés, sur le dos des ouvriers et de leurs besoins.
La transparence, ce doit être aussi le retour sur les débats des années vingt, afin de rendre l'histoire intelligible et rompre les fausses alternatives d'hier qu'on nous présente pour faire accepter celles d'aujourd'hui : NEP ou collectivisation forcée ; • socialisme à pas de tortue " de Boukharine ou industrialisation forcenée de Staline (et, aujourd'hui à nouveau, pseudo-NEP mais, cette fois, présentée non comme un recul mais comme une avancée socialiste) ou plan bureaucratique.
LA REVOLUTION REALISTE
JI est malheureusement beaucoup plus facile d'imaginer d'autres choix dans les années vingt que de restaurer en pratique aujourd'hui une agriculture qui a été sacrifiée pendant des décennies, avec des régions entières qui ont perdu leur paysannerie, avec un pays privé de son savoir-faire paysan, avec des campagnes sans infrastructures culturelles, matérielles, sociales dignes d'attirer des populations jeunes, avec des transports et des moyens de conservation alimentaire dramatiquement sous-développés ... L'appel à l'initiative et au démantèlement de kholkhozes bureaucratiques ne suffiront malheureusement pas à résorber aisément le drame de la collectivisation forcée, du gigantisme bureaucratique, des ordres absurdes dont l'agriculture soviétique a pâti, sans parler des dégâts écologiques.
Mais les résistances sociales aux réformes, d'une part, le drame de la crise yougoslave actuelle et les impasses des réformes hongroises, d'autre part, doivent aider à poser des jalons pour ne pas reproduire les mêmes pseudo-réponses aux impasses de la planification bureaucratique 1 • Encore faut-il pouvoir en tirer le bilan au lieu d'imposer les mêmes réformes. La seule chance d'une victoire radicale contre les conservateurs, c'est une glasnost dont les travailleurs pourraient s'emparer pour redéfinir la perestroïka, la réforme économique, en s'appuyant à la fois sur la responsabilité de chacun(e) et la solidarité de
tou(te)s. Encore faut-il un véritable droit d'expression Les gâchis de la crise capitaliste sont tout aussi et d'organisation de chaque communauté pour colossaux que ceux du bureaucratisme. Sauf que les défendre son point de vue, le confronter à celui des critères marchands dominants mesurent le chômage autres, et faire des choix en présence de projets non pas comme un gâchis, mais comme le pendant d'ensemble alternatifs. nécessaire de l'" efficacité , et de la " productivité ,
(plus l'on comprime les effectifs, meilleur on est) ; et
Le socialisme est à inventer en tant que système de surcroît à la condition qu'il n'y ait pas trop d'allocaéconomique réellement existant. Mais la source nou- tions ... Il s'agit aujourd'hui en URSS et dans le monde velle de productivité qu'il peut proposer à l'humanité de balayer l'idée absurde selon laquelle une société est le plein épanouissement des savoir-faire des qui veut abolir l'exploitation et l'aliénation du travail " producteurs associés , , avec comme stimulant en assurant le plein-emploi, résorber les inégalités matériel la transformation de la nature du travail, le sociales (pas les différences ! ), assurer le contrôle des développement du temps de loisir. Il est irréaliste de grands choix d'avenir par les communautés direccroire que cette source de productivité pourrait naître tement concernées, pourrait emprunter au capitade gains fragiles et de responsabilités pour lisme ses recettes de productivité et d'efficacité .. . Le quelques-uns sur le dos de la masse des exclus, ou socialisme ne se construira que consciemment en encore de l'esprit d'entreprise à la mode bourgeoise : tant qu'objectif émancipateur international. C'est la si tel est le cas, alors autant le repli sur la défense des réhabilitation d'un tel objectif qui est l'enjeu des acquis, si peu satisfaisants soient-ils. bouleversements à l'œuvre en URSS.
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