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E PETIT LIVRE * écrit par Roger Burbach et Orlando Nunez - un sociologue nord-américa. in, directeur du Centre pour l'étude des Amériques (CENSA) et de la revue Strategie Reports, et un dirigeant sandiniste, collaborateur du ministère de la Réforme agraire au Nicaragua -constitue sans doute une contribution importante à la réflexion sur les perspectives du mouvement révolutionnaire et de la pensée marxiste aux Amériques. La dialectique existant entre les métropoles impérialistes et les pays dépendants, tout à fait évidente à l'époque des mobilisations aux Etats-Unis et en Europe contre la guerre du Viêt-nam, semble désormais échapper à la plupart des observateurs des années quatre-vingt. Burbach et Nunez nous rappellent qu'elle existe bel et bien et que tout projet de transformation socialiste et révolutionnaire de la société aux Amériques ne doit pas perdre de vue son horizon continental. La mobilisation aux Etats-Unis contre l'intervention militaire au Salvador et au Nicaragua (par l'intermédiaire de la Contra) est une condition essentielle pour l'approfondissement du processus révolutionnaire en Amérique centrale ; ainsi que ce même processus peut - sinon représenter un modèle - tout de même nourrir les espoirs de changement et la radicalisation politique des masses exploitées à l'intérieur des frontières des USA.
Or, réfléchir sur les perspectives de la révolution aux Amériques signifie aussi tirer un bilan des expériences passées, capable de prendre en compte autant les révolutions (du Mexique à Cuba et au Nicaragua) que les défaites (l'échec à la fois du foquisme et des tentatives de " transition pacifique " au socialisme : le Chili ! ). Dans ce bilan, Burbach et Nunez affirment clairement l'exigence de dépasser les limites de l'approche marxiste " classique ", incarnée aux Amériques surtout par la tradition du léninisme et de la lll • Internationale. Il ne s'agit pas de nier l'apport de ces courants, qui ont marqué l'histoire du mouvement ouvrier aussi bien aux USA (où les luttes ouvrières des années trente qui ont débouché sur le New Deal, furent dirigées par les communistes et les trotskystes) qu'en Amérique latine (où la première réflexion stratégique sur les parcours de la révolution socialiste fut amorcée par le dirigeant communiste péruvien José Carlos Mariàtégui). Il s'agit plutôt de constater que la réalité actuelle des rapports sociaux à l'échelle continentale pose le problème d'un dépassement de cette tradition, dont les contributions originelles et novatrices avaient déjà été défigurées, dès les années trente, par l'influence croissante du stalinisme. Dans l'après-guerre, écrivent-ils, " les partis communistes en place, que ce soit aux Etats-Unis, en Argentine, au Mexique ou au Pérou, n'avaient pratiquement rien à offrir, pas plus au niveau de la théorie que de la pratique révolutionnaire. Cela vaut également pour d'autres organisations communistes qui se sont formées alors, les plus significatives étant les organisations trotskystes. " (Page 4 7.) On pourrait objecter que ces dernières ont montré, malgré toutes leurs crises, une capacité de renouvellement bien supérieure à celle des partis communistes, mais il est évident que le marxisme américain issu de la Seconde Guerre mondiale - réprimé par le maccarthysme aux USA et par les régimes militaires en Amérique latine, étouffé partout par le stalinisme - était assez mal placé pour faire face aux tâches du jour.
Déjà la révolution cubaine, en 1959, et plus encore la révolution nicaraguayenne, vingt ans après, montraient qu'il fallait chercher des voies nouvelles, à la fois en renouant avec une tradition révolutionnaire et anti-impérialiste autochtone (les mouvements de libération nationale créés par J. Marti, C.A. Sandino, F. Marti) et en brisant les schémas eurocentriques qui ramenaient toute transformation radicale de la société à la catégorie de la " révolution bourgeoise antiféodale ". La critique de la politique des différents partis communistes latino-américains; de leur soutien honteux aux régimes de l'après-guerre jusqu'à la défaite du gouvernement chilien d'Unidad Popular ("cas particulièrement illustratif de l'échec que représente la voie électorale vers le socialisme "• p. 58), traverse comme un fil d'Ariane tout le livre. Les expériences cubaine et nicaraguayenne ont prouvé dans la pratique la stérilité de cette tradition du " marxisme-léninisme ". Dans le domaine de la
pensée marxiste, l'exigence d'interpréter le sous-développement latina-américain par la catégorie de la dépendance, et non plus à travers le concept de féodalisme , a été avancée à partir des années soixante par une série d'économistes et sociologues liés à la New Left aux USA et aux nouveaux mouvements révolutionnaires nés après la révolution cubaine dans plusieurs pays sudaméricains (André Gunder Frank, Teotonio Dos Santos, etc.).
Une autre limitation fondamentale, qui a marqué les pratiques de la gauche américaine dans la période de l'hégémonie stalinienne, a été l'abandon de la démocratie ouvrière et de toute conception pluraliste du mouvement révolutionnaire. Cela s'est traduit, comme nous le rappellent les auteurs, dans une idée de " dictature du prolétariat, conçue comme l 'exercice vertical du pouvoir par le parti au nom de la classe ouvrière, niant la nécessité de constituer progressivement l'hégémonie fondée sur le consensus général " (p . 67). Des pratiques antidémocratiques, relèvent Burbach et Nunez , ont marqué aussi les multiples expériences foquistes animées par des mouvements au fond authentiquement anti-autoritaires et non pas inspirés par les intérêts d 'un appareil conservateur au sein du mouvement ouvrier. " Le foquisme, écrivent-ils, la croyance qu'un petit groupe de guérilla pouvait renverser un gouvernement, a représenté la manifestation la plus extrême de cette tendance militariste dans les années soixante et soixante-dix . Aujourd 'hui encore, certaines organisations politico-militaires d 'Amérique latine se préoccupent exclusivement des opérations militaires et négligent l'importance du travail de masse. " (Page 68.)
A ce propos , la révolution sandiniste du Nicaragua est présentée, à juste titre , comme exemple de pluralisme et de démocratie dans un mouvement révolutionnaire anti-impérialiste. La force du
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FSLN a été sa capacité d'unifier et, dans une certaine mesure, de fusionner dans un front commun des composantes idéologiques, politiques et culturelles différentes, ce qui a permis à des marxistes et à des théologiens de la libération chrétiens de travailler ensemble, de concevoir ensemble un projet de société nouvelle et d'enrichir l'idée même de socialisme. Loin d'idéaliser la réalité actuelle du Nicaragua, les auteurs reconnaissent que même ici les " tendances autoritaires " connues par les révolutions antérieurs "sont à l'œuvre" (p. 83), à cause d'une aggression extérieure sans précédent qui oblige le régime sandiniste à consacrer la plupart des ressources du pays à l'auto-défense de la révolution, à cause de la pauvreté extrême du pays, produit de siècles de dépendance coloniale et semi-coloniale, à cause enfin de la faiblesse des traditions démocratiques qui favorise la montée d'une bureaucratie incontrôlée. Il s'agit des mêmes dangers de repli autoritaire et bureaucratique qui se sont désormais largement concrétisés à Cuba. Il est important de souligner, malgré toutes ces limitations objectives, le caractère profondément démocratique et pluraliste de la révo lution sandiniste, démontré désormais par une expérience décennale, où "coexistent des partis d'orientation chrétienne et d 'orientation trotskyste, tout comme des libéraux, des conservateurs et des communistes, dans le cadre d'un processus qui les rend tous chaque jour plus sandinistes " (p. 76). Si l'on peut tirer un enseignement de cette expérience à la lumière de la réalité sociale de l'Amérique latine d'aujourd 'hui, c'est que tout nouveau processus de transformation radicale de la société sera ici le produit d'un large mouvement de masse, composé non seulement par la classe ouvrière mais aussi par toutes les couches sociales exploitées (les femmes, les paysans , les indigènes, les pauvres des grandes concentrations urbaines), et dirigé par une force révolutionnaire fondée sur l'alliance stratégique entre les marxistes et les chrétiens (p. 93).
Les auteurs saisissent des tendances analogues dans le mouvement social qui est en train de se souder aux Etats-Unis dans la coalition Arc-en-ciel, dirigée par le pasteur Jessie Jackson. A notre avis, les élections présidentielles récentes aux USA prouvent que la direction actuelle de ce mouvement est complétement inapte à lui donner une perspective révolutionnaire, mais il est indéniable que cette coalition a représenté jusqu'à maintenant un cadre d'action commun pour tous les secteurs de la société nord-américaine orientés dans un sens anticapitaliste (avant-gardes politisées et radicalisées du mouvement ouvrier, minorités ethniques et raciales, féministes , homosexuels, pacifistes et écologistes). L'ouvrage de Burbach et Nunez est donc, tout d'abord , un produit de la révolution sandiniste, mais il soulève des interrogations et stimule une réflexion qui, comme le souligne Michaël Lowy dans son introduction, intéressent " tous ceux qui refusent de réduire le socialisme à sa caricature bureaucratique et cherchent une alternative révolutionnaire et démocratique au règne de l'argent et du capital"· * Orlando Nunez, Roger Burbach, Quand J'Amérique s'embrasera. Le Nicaragua au cœur d'un nouveau projet révolutionnaire, Introduction et annexe de Michael Lowy, La Brèche, 1989, 160 pages.