La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les difficultés de la transition au Nicaragua

· Critique communiste, n° 87, juillet 1989 · p. 57-64 · 5 505 mots

A

URE les commentaires d'une grande presse -qui n'a souvent d'oreille que pour les représentants du Conseil supérieur de l'entreprise privée (COSEP) -sur le Nicaragua dix ans après la révolution, on tire l'impression d'une banqueroute et d'une décomposition économiques complètes, ce qui permet aux journalistes de conclure allègrement à la " faillite du modèle ", comme si " modèle " il y avait.

L'affirmation est d'autant plus grave, elle ressort d'autant plus de la guerre idéologique, que la révolution est bel et bien à un tournant : l'agression militaire, même si elle n'a pas disparue, comme le montre le vote récent par le Congrès des Etats-Unis des crédits " humanitaires" à la contra, marque le pas. L'enjeu pour les sandinistes est bien aujourd'hui de mener de front la reconstruction - pour laquelle une aide économique internationale est nécessaire - et la poursuite du processus révolutionnaire.

Or, la situation est autrement plus complexe que les reporters du Monde ou de Libération cherchent à le faire croire. Elle est très critique voire catastrophique, ce que reconnaissent les dirigeants sandinistes. Mais elle possède sa logique, celle d'une transition vers le socialisme, c'est-à-dire d'une situation où l'ancien système n'existe plus dans sa cohérence, sans être encore remplacé par le nouveau ; et où les contradictions des deux se cumulent, dans ce pays dominé, en guerre, et où le secteur privé capitaliste, s'il n'a plus le pouvoir,

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conserve ses bases propres de reproduction. Il est important de tenter de distinguer dans les déséquilibres actuels les causes " exogènes .. (la guerre, l'embargo, la détérioration des termes de l'échange) des causes qu'on pourrait appeler" endogènes .. , c'est-à-dire les effets propres des politiques économiques suivies à partir de 1980 et leurs contradictions internes, dans le cadre d'une structure d'économie mixte.

Un bilan exhaustif des effets jirects et indirects de l'agression avait été effectué à la fin de 1984, et publié dans la revue Envia de l'Institut historique centra-américain en août-septembre 1985. Il donnait le décompte suivant : - 97, 1 millions de dollars de dégâts matériels ; - 282,6 millions de pertes de production par destruction directe ; - 199 millions perdus à cause des prêts internationaux bloqués sous la pression des Etats-Unis ; - 521,3 millions d'impact direct sur la balance des paiements, en particulier à cause du recul de certaines productions agricoles.

Mais pour évaluer les effets de l'agression sur le développement du Nicaragua, il faudrait aussi, comme le note la revue Envia, estimer "ce qui aurait pu être réalisé en matière d 'investissement, de croissance de la production, de transformation de l'organisation économique, de formation d'un potentiel humain, de relations économiques internationales "·

Cela étant rappelé, cet article s'attache à analyser essentiellement l'aspect " interne .. des contra -dictions auxquelles vient se heurter le processus de transition. Le problème de l'approvisionnement

Les difficultés et les contradictions auxquelles se heurte l'économie nicaraguayenne ne sont pas apparues toutes à la fois, mais successivement, en s'enchaînant depuis 1983. Il en va de même en ce qui concerne leur prise en compte par les politiques économiques suivies. Les problèmes d'approvisionnement commencent à prendre de l'importance à la fin de 1983. Viennent s'y ajouter les effets d'un premier blocage de l'investissement, à la fin de 1981 et au cours de 1982, qui résulte pour l'essentiel des réticences d'une fraction importante du secteur privé capitaliste. Ces comportements ont conduit à l'adoption de la loi d'urgence économique et sociale de septembre 1981, puis de la loi sur la décapitalisation de 1981. A cela s'ajoutent encore les retards de productivité constatés dans le secteur public, I'APP 1 , ainsi que les effets de la guerre, qui permettent d'expliquer une chute importante en 1982 de l'investissement et de la production, cette dernière reculant de 5,6 %.

La question de l'approvisionnement va cependant cristalliser plusieurs débats portant sur les " termes intérieurs de l'échange .. entre la ville et la campagne -autrement dit, sur l'évolution relative des prix industriels et des prix agricoles - , sur l'alliance ouvriers-paysans, sur la priorité accordée aux campagnes. C'est d'emblée un problème politiquement sensible au sein de la population urbaine, et particulièrement celle de Managua. En effet, celle-ci subit de plein fouet les pénuries et les hausses des prix, sans en vivre directement une des principales causes -la guerre- ; et c'est à Managua que se développe un énorme " secteur informel urbain .. , qui vit de cette situation à des titres divers et dont la place dans la transition économique est loin d'avoir été définie. Le problème de l'approvisionnement constitue ainsi le premier révélateur des effets indésirables et des contradictions engendrées par la politique menée depuis 1980 en matière de contrôle des prix et de distribution des marchandises.

De 1980 à 1983, les prix à la consommation des produits de première nécessité sont bloqués, grâce à un système de subventions étatiques. La collecte et la distribution sont assurées par MICOIN (ministère du Commerce intérieur) et par un organisme spécialisé, ENABAS. Les subventions sont donc " un des principaux instruments de planification utilisés par le gouvernement afin de dynamiser la production et défendre le salaire réel des secteurs populaires 2 "· Aussi ces subventions -dont les deux-tiers vont aux produits alimentaires - connaissent-elles une augmentation constante, passant de 499 millions de cordobas en 1980 à 1 355,3 en 1983. Mais, dès le début, ce système de distribution se heurte à plusieurs obstacles dont le manque de moyens matériels qui pénalise le réseau étatique de " distribution garantie ... Surtout la dualité des systèmes de distribution et de prix va être source de dysfonctionnements dans la mesure où le secteur privé continue à exister et prospère à côté du réseau de " distribution garantie .. .

Les premières pénuries sont liées à des insuffi -sances de la production ; certaines conjoncturelles, d'ordre saisonnier ou climatique (été 1982 par exemple); d'autres plus structurelles, notamment dans le cas de l'approvisionnement en viande qui pâtit du retard pris par le secteur de l'élevage à la suite de l'abattage incontrôlé et du passage de troupeaux au Honduras en 1979, à la veille de la révolution. Ces pénuries sont aggravées par un nouveau facteur de distorsion entre offre et demande : des secteurs de la population qui n'avaient pas accès auparavant à des produits comme le poulet ou les œufs en consomment désormais, alors que la production n'a pas augmenté en conséquence.

Néanmoins, c'est seulement en 1983 que le problème de l'approvisionnement se transforme en phénomène global.

Il s'exprime sous forme de hausse des prix : l'écart se creuse entre les prix officiels des produits de base et les prix sur le marché " libre .. , les prix officiels de certains produits pouvant d'ailleurs augmenter eux-mêmes. Le gonflement du secteur informel

Le gonflement incontrôlé du secteur informel urbain constitue le second sy mptôme du problème d'approvisionnement. Il s'agit d'un phénomène complexe qui pose un problème de définition. Ce terme englobe à la fois une grande partie du secteur commercial non enregistré, mais aussi tout un secteur hétéroclite de " services .. divers (répa-

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ration, cireurs de chaussures, etc.) et enfin une grande partie de l'artisanat; comme le note, en effet, une étude très détaillée 3 de I'UCA (Université centra-américaine), il existe aussi un secteur in -formel productif (ateliers de couture, de mécanique, fabrication de tortillas , etc.). Le développement du secteur informel apparaît ainsi comme le produit de deux évolutions distinctes : d'une part une tendance à la désalarisation et à la déprolétarisation de la population active, d'autre part un transfert continu de force de travail vers des activités improductives.

La première tendance date d 'une vingtaine d'années, mais s'est accentuée avec la révolution. Il faut rappeler qu'en 1979 le prolétariat au sens strict ne représentait qu'une minorité de la population active. Le prolétariat industriel reste numériquement faible : entre 60 000 et 80 000 travailleurs selon les statistiques, soit 16 à 18% de la population active. Si 52% de la population est urbanisée, ce n'est donc pas en raison de l'attraction qu'aurait exercé la croissance industrielle sur la main-d'œuvre, mais parce que, dès les années cinquante et jusqu'au milieu des années soixante-dix, le développement du capitalisme dans l'agriculture, axé sur le coton, a entraîné l'expulsion de leurs terres d'un grand nombre de paysans. L'extension des rapports capitalistes de production à la campagne a provoqué en revanche, à la même époque, un développement du prolétariat et du semi-prolétariat agricoles (entre 260 000 et 310 000 travailleurs). Mais l'accès aux moyens de production reste très complexe et différencié : beaucoup de semi-prolétaires sont aussi de petits producteurs indépendants, " minifundistes ", à travers le métayage , le fermage, ou différentes formes de relations " précaires " de production. Certains d'entre eux possèdent eux-mêmes un lopin, insuffisant pour vivre, qui les oblige à s'embaucher comme saisonniers. Et la révolution ne fera qu'accentuer cette tendance à la diminution numérique du prolétariat.

Ainsi, entre 1981 et 1982, le nombre de travailleurs indépendants augmente-t-il de 15,2 %. A partir de 1983-1985, le salaire va progressivement perdre sa fonction exclusive de reproduction de la force de travail : l'enquête de I'UCA montre qu'à Managua très rares sont les familles dont la seule source de revenu soit salariale. Cette constatation peut être étendue au secteur rural.

A ces deux évolutions s'ajoute le caractère incontrôlable de l'urbanisation. La politique de répression et de concentration des terres menée par le somozisme a alimenté l'exode rural depuis de nombreuses années. Mais, souvent, ces migrations se font en deux étapes, passant d'abord par une ville petite ou moyenne, pour se concentrer massivement à Managua au début de la décennie quatre-vingt.

On peut réellement parler de Managua comme d'une ville de commerçants : en 1982, 92 000 personnes - soit 32 % de la population active de la capitale - appartiennent au secteur commercial et, parmi elles, 85 % font partie du secteur informel urbain. Toutefois, comme l'a montré l'enquête de I'UCA, il ne s'agit pas d'un groupe social clairement déterminé et facilement identifiable. Il existe des différenciations, voire des divergences d'intérêts à l'intérieur du secteur informel et, de plus, des liens multiformes se sont tissés entre les diverses strates

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de ce secteur et les autres couches sociales : d'où la difficulté pour l'Etat révolutionnaire de définir une politique cohérente à son égard. Inflation et recul du pouvoir d'achat

Le problème de l'inflation et de la distorsion des prix relatifs constitue le troisième symptôme des contradictions présentes. Jusqu'en 1985, le problème reste souterrain : l'inflation est " contenue ", autour de 25 à 35 % par an. Mais elle bondit brutalement à 235% en 1985, puis à 680% en 1986, et 1000 % en 1987 ! Le rythme de croissance des prix à la consommation au cours de l'année 1987 donne une idée de l'ampleur du problème (voir tableau ci-dessous) .

Tableau 1

Indice des prix à la consommation en 1987

Déc. Janv. Fév. Mars Avril Mai Juin Juil. Août

1986 1987 1987 1987 1987 1987 1987 1987 1987 100,0 91,7 93,7 104,3 165,4 293,9 364,5 557,4 776,2 Source: /NEC (Institut national des statistiques).

Les salaires ne suivent pas, méme si à partir de 1985 les programmes économiques prévoient des augmentations de rattrapage, et le pouvoir d'achat connaît une baisse marquée qu'illustre bien le tableau ci-après.

Tableau 2

Salaires Pouvoir d'achat Indice % Augm. Indice % Augm.

Mai 87 100 - 100 -

Juin 87 130 30 90,5 9,5

Juillet 87 201,5 55 91,8 + 1,4

Août 87 241,8 20 79,1 - 13,8

Source : /NEC

Cette baisse du salaire réel alimente à son tour le gonflement du secteur informel. La perte de valeur du cordoba conduit, dans certains secteurs, à une démonétisation et à un retour au troc, et à la " dollarisation " croissante de l'économie : le dollar sert souvent de monnaie de référence, même pour des transactions s'effectuant en cordobas.

Le tournant de 1985

C'est donc à partir de 1985 que la politique économique amorce un mouvement de réorientation qui ne semble pas achevé et dont il importe d'apprécier la portée réelle, même si c'est aujourd'hui difficile. Le programme économique de janvier 1985 marque la première reconnaissance officielle de l'échec des méthodes employées jusqu'alors pour réformer le système de distribution des marchandises. Une loi de mai 1984 avait constitué une première mise en question du système de subventions à la consommation, pour essentiellement trois raisons : aggravation du déficit budgétaire, prix trop faibles payés aux producteurs, existence d'un double système de prix alimentant la spéculation.

Mais c'est seulement en janvier 1985 qu'apparaît une critique systématique de la politique de relance par la consommation menée à partir de 1980, qui insiste sur l'absence de la base matérielle nécessaire à une telle politique.

Les principales mesures du plan de 1985 portent sur la libération des prix, l'augmentation des salaires et la suppression de subventions. Les résultats en sont difficiles à apprécier. La lutte contre le déficit budgétaire n'aboutit pas, malgré les réductions drastiques des dépenses, notamment en raison des pertes liées à l'évolution du taux de change. Les prix augmentent en moyenne de 54 % au cours des six premiers mois de l'année, et les salaires ne suivent pas, ce qui se traduit par une chute globale de 5,1 % de la production, et de 1 %de la consommation de base.

Le plan de juin 1986 se situe dans l'exacte continuité de celui de 1985. Mais la distorsion des prix relatifs comme l'écart entre prix et salaires se sont accentués. A partir de 1986 est décrétée l'orientation vers une " économie de survie ". Plusieurs " paquets " de mesures vont se succéder, en juin 1987, février 1988, et juin 1988 : ils comportent tous dévaluation, libération des prix, élimination de subventions, diminution des dépenses publiques, avec notamment de nombreuses suppressions d'emplois dans l'administration. Aujourd'hui la situation reste caractérisée par l'hyperinflation, et par le recul continu du pouvoir d'achat des salariés, sans que par ailleurs les déficits parviennent à être réduits de manière significative. La nature des réformes

Deux questions complémentaires peuvent se poser à propos de ces mesures : la première est de chercher à identifier leur cohérence, leur logique interne, la seconde de préciser quelles contradictions de la transition économique elles cherchent à résoudre, quels sont les problèmes auxquels elles s'attaquent en priorité. Commençons par l'interrogation la plus immédiate : s'agit-il d 'un tournant vers une politique économique " orthodoxe " made in FMI, autrement dit d'un pas en arrière dans la transformation révolutionnaire, par le biais d'un retour aux lois du marché? La question a été abordée au Nicara -gua même. Effectivement, une grande partie des mesures appliquées de puis 1985 semblent aller dans ce sens : libération des prix, dévaluation, stimulation en dollars à la production et aux agro-exportations qui sont réalisées dans leur grande majorité par le secteur privé, sup-

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pression de subventions - bref, passage d'une politique de soutien de la demande à une politique de soutien de l'offre. La réalité apparaît cependant plus complexe ...

Il s'agit certes d'une politique d'austérité, mais qui comporte une hausse des salaires, et une tentative pour les indexer sur les prix, mesures qui n'ont jamais figuré dans les recommandations du FMI. Et surtout, cette austérité est sélective : le souci de garantir l'approvisionnement des produits de première nécessité est toujours présent. Il s'agit d'une politique de stimulation de l'offre , visant à encourager l'activité du secteur capitaliste agro-exportateur (primes, avantages en dollars, etc.) mais aussi à accorder des avantages aux petits producteurs privés paysans, ce qui est dans la ligne de la réforme agraire. On peut constater néanmoins, au cours de la période 1985-1988, un changement qualitatif, marqué en particulier par l'arrivée sur la place publique des débats sur la " réforme économique , . En 1988, l'objectif explicite est bien de limiter la demande, jugée trop élevée par rapport à l'offre , et de donner la priorité au développement du secteur agro-exportateur. Une telle politique économique comporte donc, tout à fait consciemment, des risques politiques par rapport à une fraction de la base sociale de la révolution : les salariés urbains.

Ces réformes économiques cherchent à répondre à quatre problèmes différents : 1. Maîtriser, non pas tant l'inflation , considérée comme impossible à vaincre à court terme, mais plutôt la structure des prix relatifs qui ne reflète plus correctement celle des coûts de production. En particulier, l'industrie et le secteur capitaliste agro-exportateur sont incités à utiliser de manière disproportionnée des équipements et des fournitures importés, sur la base de prix artificiellement bas. Il s'agit donc ici de rendre à la loi de la valeur son efficience. 2. Enrayer la chute de la productivité résultant de l'absence de rationalité de l'investissement dans l'agro-exportation et dans l'industrie. Ce problème est lié au précédent mais renvoie également à la perte de substance économique du salaire qui rend difficile l'intensification des processus de travail. 3. Renforcer, voire même créer, une alliance ouvriers-paysans. Cet objectif est poursuivi au moyen de deux instruments de politique économique : la fixation des termes intérieurs de l'échange et la poursuite de la réforme agraire. Deux réponses sont ainsi données : distribution massive de parcelles individuelles de terres en 1985-1986, puis nouvelle loi de réforme agraire en 1986, et libération des prix à la production. La quadrature du cercle consiste alors à continuer à satisfaire les revendications des salariés de l'industrie et du tertiaire, notamment par le maintien de réseaux d'approvisionnement garantis, avec les "comisariatos "• boutiques d'entreprises. 4. Contrôler le secteur commercial informel, puisque sa suppression s'avère impossible. Certes des opérations " coup de poing " ont été menées sur le " marché oriental" de Managua, afin de repérer et de sanctionner les spéculateurs, mais leur effet a été de courte durée. De plus, les spéculateurs , au sens précis du terme, ne représentent qu'une petite partie du secteur informel. L'enquête de l'UCA a

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montré que les commerçants qui, en fonction de la place qu'ils occupent dans les réseaux de distribution, sont contraints de vendre cher, ne sont pas assimilables aux spéculateurs qui, eux, disposent de l'infrastructure nécessaire au stockage. Dans ces conditions, la seule alternative possible qui reste au gouvernement est de tenter de légaliser le plus grand nombre possible de commerçants, afin de les intégrer et les soumettre à l'impôt. Où trouver des fonds pour l'accumulation?

Toutes ces difficultés de l'Etat révolutionnaire à maîtriser le fonctionnement de J'économie au cours de ces quatre dernières années posent à nouveau la question de l'articulation entre économie mixte et transition révolutionnaire.

La réforme économique se fonde, on l'a vu, sur une critique explicite des premiers programmes de relance par la demande. Faut-il également voir dans ces programmes une ponction insuffisante de l'excédent du secteur privé, renvoyant en dernière analyse aux alliances de classes choisies par le FSLN, qui auraient favorisé la petite bourgeoisie et les classes moyennes des villes au détriment des secteurs populaires et fait preuve de trop de ménagement à l'égard du secteur privé capitaliste ? C'est l'explication avancée dès 1981 -c'est-à-dire au moment où se mettait en place l'économie mixte- par Oscar René Vargas 4 • Celui-ci critique les éléments suivants du programme économique de 1980 : 1. une relance de la consommation trop globale, gonflant excessivement la demande par rapport à l'offre et finançant à fonds perdus la consommation de la bourgeoisie par le biais des subventions. 2. Une politique de crédit trop facile, sans contrôle suffisant de son utilisation par le secteur privé, donc sans contrepartie productive garantie. 3. Des rapports de prix intérieurs défavorisant le secteur étatique au profit du secteur privé, à la suite du blocage des prix : " Le secteur économique qui a le plus contribué à la réduction de l'inflation a été le secteur public dont les entreprises ont fonctionné sur la base de prix quasiment bloqués. Aussi les excédents dégagés au départ se sont annulés presque complètement, et la reproduction élargie du secteur étatique a été mis en grand danger. Pour être plus précis, nous nous trouvons de fait face au modèle de Préobrajensky, mais appliqué à l'enverS'. " Ce transfert en direction du secteur privé se traduit par une baisse de l'excédent du secteur public. La faiblesse de l'investissement public qui en résulte entraîne alors la pénurie et la spéculation, qui viennent à leur tour renforcer la tendance au rétrécissement du surplus disponible pour Je secteur public. Il est intéressant en 1989 de se référer à cette analyse qui ouvrait des pistes d'analyse largement explorées dans le débat actuel, même si, compte tenu de l'évolution de l'appareil productif, une partie des solutions avancées alors apparaissent aujourd'hui dépassées.

Il est indéniable que les particularités de l'appa -reil productif et de la structure de classe de la société nicaraguayenne ne sont apparues que progressivement aux dirigeants. L'extension du secteur public fut ainsi surestimée : "Avant la révolution et immédiatement après, tout le monde au Nicaragua pensait que le secteur public agricole serait beaucoup plus important. Implicitement et parfois explicitement, on imaginait que 50% des terres passeraient aux mains de l'Etat. Au cours de la préparation du plan de 1980, l'équipe du MIPLAN (ministère du Plan) partait de l 'hypothèse selon laquelle 50% de la terre appartiendrait au secteur public. Ensuite nous nous sommes rendus compte que nous n 'avions que 18 % de la surface cultivée, et que la production du secteur public en 1980 ne représentait que 15 % de la production nationalé. "

L'incapacité du secteur public à atteindre un niveau de productivité suffisant se manifesta assez rapidement, surtout dans l'agriculture, ce qui incita le pouvoir révolutionnaire à chercher une définition plus précise des modalités des alliances de classe, notamment dans les campagnes . C'est ainsi qu'en avril 1981 est créée l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAC), organisation indépendante regroupant les petits et moyens paysans, les détachant ainsi de l'influence de l'UPANIC, organisation patronale affiliée au COSEP. En août 1981 , la loi de réforme agraire fixe les conditions des confiscations de terres (absence d'exploitation effective au-dessus d 'une certaine superficie) garantissant ainsi la propriété privée, sous réserve d'exploitation effective. Loi à double sens : il s'agit certes de rassurer les capitalistes agraires qui détiennent l'essentiel du secteur agro-exportateur, mais aussi de préciser les modalités de la transformation de la structure productive, non plus au travers d'une extension de I'APP, mais plutôt par des distributions de terres à des individus ou à des coopératives. La loi sur les coopératives vient d'ailleurs compléter en septembre la loi de réforme agraire.

Cependant, la transformation effective est trop lente, et laisse à l'écart trop de paysans, les rendant ainsi vulnérables à la propagande de la contra dans certaines régions isolées. C'est pourquoi la pression sur la terre conduit à partir de 1985- 1986 à un nouvel approfondissement de la réforme agraire, au travers de distributions massives de titres individuels de terres sanctionnées par une nouvelle loi en janvier 1986.

" En m ême temps que nous exagérions le poids du secteur public, nous nous fabriquions une vision dualiste de l 'économie nicaraguayenne: secteur public et secteur privé. Le secteur privé était synonyme de bourgeoisie, et, d 'une certaine manière il a fallu que surviennent des événements désagréables du point de vue historique, comme le fait qu'un secteur de la paysannerie rejoigne la contre-révolution, et qu'on observe également la défection d'une bonne partie du secteur privé par rapport au projet d'unité nationale, pour qu'on commence à percevoir la signification non seulement sociale, non seulement politique, mais aussi économique de cette fraction de petite et moyenne production 5 • "

Evolution lente par conséquent : " Les politiques agraires de ces années se sont concentrées fondamentalement sur le processus d'accumulation à partir de grands projets d'investissements intensifs en capital. Ceux-ci étaient pour la plupart situés dans la région du Pacifique, tandis que leur

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impact a été plus faible dans le reste du pays. Les politiques de l'Etat -délibérément ou non- ont concentré leur attention et focalisé leurs objectifs sur le secteur public, quelques grandes entreprises du secteur privé, et le secteur coopératif des (CAS), Coopératives agricoles sandinistes. " La difficile articulation public/privé

On a également sous-estimé le poids économique et les potentialités de la petite et moyenne production, alors même que l'importance de ce secteur dans l'agriculture constitue une spécificité du Nicaragua par rapport à d'autres pays d'Amérique centrale. Il n'était donc pas possible d'appliquer un " modèle de Préobrajensky " à l'endroit, autrement dit de ponctionner à travers la politique de prix le secteur privé agricole en faveur d'un secteur public " industriel " qui aurait constitué la base de l'accumulation socialiste primitive. En effet, au Nicaragua, les petits et moyens producteurs ne sont pas assimilables à des " koulaks ", même si localement des risques de différenciation sociale accrue peuvent exister comme conséquences de la politique des prix. Le secteur public est présent dans l'agriculture au même titre que le (ou les) secteur(s) privé(s) et, en l'absence d'une industrie importante, la seule base d'accumulation possible semble être le secteur agro-exportateur, source de devises, qui reste majoritairement aux mains de propriétaires privés. La seule solution consiste donc à les inciter à produire, à la fois par la carotte et le bâton. La carotte, ce sera la politique de crédit, et les primes en dollars à l'exportatian ; et le bâton, la loi sur la décapitalisation, et un rapport de forces potentiellement amélioré par l'alliance avec les petits et moyens producteurs.

Cette hétérogénéité du secteur privé nicaraguayen n'est que l'aspect complémentaire de la diversité des formes de revenus, examinée plus haut, qui fait que très peu de familles, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, sont exclusivement composées de salariés et que presque toutes sont liées à la petite production, voire au secteur informel. Dans les campagnes, y compris dans certaines coopératives, un certain nombre de femmes vivent à la fois de leur travail agricole et d'une activité commerciale (" tortillas ") qui parfois constitue leur revenu principal.

La critique du programme économique de 1980 et de la politique de relance par Oscar René Vargas annonce directement certaines remises en question effectuées à partir de 1985. On a déjà noté les effets pervers de la politique de subventions. Plus généralement, les considérants des réformes économiques de 1988 se réfèrent à deux problèmes surgissant dans la sphère de la production : la distorsion entre l'offre et la demande, et une politique d'investissement jugée irrationnelle.

Le premier problème conduit au cercle vicieux bien connu pénurie-spéculation-inflation, mais aussi à une modification, à l'intérieur des activités principales de l'économie, du rapport importations/exportations. "Les politiques expansives du gouvernement ont causé une augmentation de la demande effective, et cette augmentation a constitué une pression sur des produits comme la viande, de telle manière que si auparavant (à la fin de la décennie passée), la proportion destinée

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au marché intérieur était de 45 % et celle destinée à l'exportation de 55 %, cette relation a été inversée, à tel point qu'en 1985, la production destinée à la consommation intérieure était de 90 % et celle destinée à l'exportation de 10 %, alors même que les résultats sur le cheptel de la contrebande et de l'abattage indiscriminé de 1979 n'étaient pas effacés, et que sa reconstitution était compromise par les effets de la guerre dans les régions d'élevage6."

Comme seul le secteur agro-exportateur peut permettre un début d'accumulation, et qu'il apparaît même, dans la période actuelle, comme le garant d'une simple survie grâce aux indispensables devises que lui seul permet d'obtenir, il faut bien finir par limiter la consommation privée à l'intérieur: la boucle est bouclée.

L'investissement, qui constitue l'autre composante de la demande, se porte surtout sur le marché international dans la mesure où les " grands projets d'investissement ", pour la plupart agro-industriels, font largement appel à des équipements importés. Outre le problème de leur logique sociale, évoqué plus haut, les critiques qui sont adressées sur le plan " économique " à ces projets portent sur deux aspects. Leur contenu élevé en capital importé renvoie à la distorsion des prix relatifs : c'est la multiplicité des taux de change qui, en baissant artificiellement le coût de ces biens de capital et d'autres fournitures agricoles importées comme les insecticides, encourage leur utilisation irrationnelle, que l'on constate par ailleurs dans la plupart des unités de production agricoles.

Même en laissant de côté le fait que le rendement de tels projets d'investissement se situe à moyen ou long terme, et qu'ils répondent mal aux exigences d'une économie de survie, leur efficacité intrinsèque est douteuse : les rendements agricoles moyens, en dépit d'un taux de mécanisation élevé, ont connu une chute dans pratiquement toutes les branches. Ce constat souligne la nécessité d'unifier les taux de change afin d'aboutir à des coûts de production plus réalistes, et ainsi à une rationalité mieux assurée du calcul micro-économique. Conclusion : une marge de manœuvre étroite

La marge de manœuvre du gouvernement est donc étroite : il s'agit de rompre avec l'anarchie monétaire, de rétablir un mode de formation des prix et des salaires plus rationnel. La seule référence pour l'instant, en l'absence d'une planification centralisée , reste jusqu'à un certain point la loi de la valeur. Il ne s'agit pas du tout cependant d'un retour tête basse aux lois du marché " après échec de la planification " : s'il s 'agit bien de baser le salaire sur la productivité du travail, il n'est pas question de chercher à ajuster les prix sur l'offre et la demande mais sur les coûts de production, l'objectif prioritaire étant de restaurer l'efficacité de la production et de parvenir à retrouver un excédent productif. De plus et surtout, il faut bien comprendre que jusqu'à présent il n'y a pas eu à proprement parler de planification au Nicaragua, mais seulement des " programmes économiques ", des tentatives locales d'articulation plus efficace des moyens de production et de distribution (sous le nom d'" organisations territoriales ") et des plans sectoriels.

" Un des problèmes principaux est que l'Etat a perdu la capacité de régulation de l'économie ... L'un des objectifs centraux d'un plan de stabilisation est de récupérer la capacité de l'Etat à la régulation de l'économie. Mon opinion est que nous devons remettre à leur place, restituer le rôle des mécanismes de marché. Il existe une insubordination de ces mécanismes 7 • "

Les dirigeants sandinistes entendent donc utiliser la loi de la valeur, tout en la contrôlant. En ce sens, il y a continuité avec le pari de 1979 sur l'économie mixte. Un tel pari est difficile pour plusieurs raisons : les distorsions introduites par des décennies de capitalisme dépendant et par huit années de guerre et d'encerclement impérialistes sont telles que les mesures instaurées pour pallier un déséquilibre vont forcément en accentuer d'autres. Cela apparaît clairement dans les différentes analyses du débat préalable à la réforme économique. Ainsi la lutte contre la distorsion des prix relatifs doit entraîner une aggravation de l'hyperinflation. Une étude prospective du comportement productif des différentes branches agricoles face au plan de stabilisation montre que, par exemple, tous les produits à forte composante de fournitures importées, comme le maïs ou le sorgho, connaîtront une hausse de leurs coûts de production, ce qui aura un effet certain sur le panier de base des consommateurs.

Toute décision de politique économique implique donc forcément que l'on donne en pratique la priorité aux revendications d'une fraction du " bloc populaire" -en l'occurence les producteurs paysans - au détriment d'autres catégories, ici les salariés urbains.

Un risque politique existe donc, dont les sandinistes sont assez conscients, risque d'autant plus grand que nombre de mesures sont conçues pour favoriser le secteur capitaliste agro-exportateur et l'inciter à produire, et ceci dans une situation de conflit larvé avec une part importante de la bourgeoisie.

Enfin il ne faut pas oublier que la reprise d'une activité productive régulière, comme le fonctionnement régulier des organisations de masse, conditions indispensables à la reprise du contrôle de l'économie, ne pourront être acquis sans un arrêt total de la guerre d'agression. l.Le secteur public (APP: Area de Propriedad del Puebla) représente en moyenne moins de 20 % de la surface agricole. Il a été constitué essentiellement à partir des biens confisqués à Somoza et aux somozistes. 2. Institut historique centra-américain , le Défi de l'approvisionnement, Envia, n° 40, janvier 1985, p . 5 . 3. UCA Enquête sur le secteur informel 1986. 4.0scar René Vargas Economia y revolucion , 2, Coyoacan, n° 12, 1981. 5. Eduardo Baumesteir, Commentaires in El debate sobre la reforma économica p. 226-230 , Centra de lnvestigaciones y Estudios de la Reforma Agraria (CIERA) 1988. 6. Arturo Grygsbi , directeur de politique économique de la direction générale d'économie du MIDINRA, ministère de l'Agriculture et de la réforme agraire , " Des implications d'un réajustement monétaire dans le secteur agricole " in El debate ... , op. cit. p . 208 . 7. Alvaro Diaz , Commentaires, in El debate .... , op. cit. p. 281.

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