Les derniers mois du mandat Sarney
Le Brésil à la dérive
Michel DUPONT
A
LORS QUE s'engage enfin la campagne électorale en vue de l'élection présidentielle de novembre 1989, la première depuis vingt-sept ans, la situation économique et sociale brésilienne se dégrade à un rythme accéléré. Le gouvernement Sarney, honni par la totalité de la population, ne dispose plus d'aucun appui politique hors des forces armées ; il a affronté la plus importante vague de grèves qu'a connu le pays depuis les années soixante, grèves qui visent à arracher des hausses de salaires pour récupérer au moins partiellement les effroyables pertes de pouvoir d'achat subies depuis trois ans. L'interrogation majeure à court terme : alors que le spectre de l'hyperinflation, momentanément écarté par un énième plan de blocage des prix et des salaires (le plan Verao de janvier 1989), revient en force, comment Sarney pourra-t-il tenir jusqu'à 1990, date prévue constitutionnellement pour la transmission du pouvoir à son successeur? Face à la crise du système de domination des classes privilégiées, quelle alternative réelle commencent à proposer les partis ouvriers, principalement le PT? Pour comprendre l'impasse tragique dans laquelle la bourgeoisie brésilienne s'est fourvoyée, un retour en arrière s'impose. Les trois phases du gouvernement Sarney
Bénéficiant du décès invraisemblable de Tancredo Neves - des suites d'une opération de l'appendicite, juste à la veille de son intronisation -, Sarney, ex- président du parti de la dictature et vice-président de Tancredo par la grâce d'une manœuvre subtile de ce dernier destinée à rassurer les militaires, accède au pouvoir en mars 1985. La première année de son mandat est occupée par des efforts de rééquilibrage du jeu d'alliances entre démocrates " authentiques " et ralliés de la dernière heure, sur fond d'agitation sociale croissante et d 'inflation en hausse accélérée. Cette première phase immobiliste se termine avec l'instauration du plan Cruzado : destiné à briser les mécanismes qui entretiennent l'inflation et empêchent tout recul de son rythme (" inflation d'inertie "), ce premier plan de blocage des prix et des salaires, après des succès initiaux et un boom de la consommation populaire qui permettent au parti gouvernant, le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), de remporter largement les élections à l'Assemblée constituante de novembre 1986, échoue de manière fracassante 1 : les patrons, insatisfaits de leurs marges de profit, organisent la pénurie, et l'absence de toute politique de réduction du poids de la dette ne permet pas de limiter la véritable saignée que celle-ci impose au pays. L'échec dramatique de cette tentative d'implanter un régime d'accumulation tourné vers la consommation populaire sonne le glas des politiques " hétérodoxes " ; après un " moratoire" (suspension du paiement des intérêts de la dette extérieure de février à décembre 1987) bien trop tardif et mal administré, le Brésil revient dès fin 1987 dans le giron du FMI. S'ouvre alors la troisième phase du gouvernement Sarney : celle de la conclusion des travaux de l'Assemblée constituante 2 et du début de la campagne électorale présidentielle.
Cette troisième phase commence par une campagne acharnée au sein même de la Constituante entre les partisans d'une élection dès novembre 1988, et les amis de Sarney qui veulent prolonger son mandat jusqu'au bout de sa cinquième année. La corruption la plus effrénée garantit à Sarney, grâce à l'appui des principaux gouverneurs d'Etats du PMDB, une large majorité en faveur des cinq ans de mandat, et du régime présidentialiste de gouvernement. Mais les fruits de cette victoire risquent d'avoir un goût bien amer si la situation du gouvenement Sarney continue d'empirer au cours de cette cinquième année ... Le plan Verao
Les élections municipales de novembre 1988, marquées par la puissante poussée électorale du PT, qui gagne les mairies de dizaines de grandes villes, notamment Sâo Paulo et Porto Alegre, soulignent l'exaspération de la population et l'obliga-
tion pour Sarney de sortir de sa passivité (la politique économique routinière et conservatrice de son ministre des Finances Mailson a été surnommée par le ministre lui-même : "arroz com feüao "• c'est-à-dire "riz et haricots "• la banalité même). Cette politique, pratiquée depuis l'échec du plan Cruzado, visait :
1. La " normalisation des relations avec la communauté financière internationale "• c'està-dire le paiement strict et respectueux de la dette et des intérêts ; une absurdité au moment même où, chez les banquiers et les gouvernants des principaux pays créanciers, on commence à murmurer que décidément la dette est impayable, et qu'il va falloir trouver une autre solution de long terme.
2. la " réduction lente et graduelle de 1 'inflation "• à travers une politique salariale restrictive et une réduction sensible du déficit public : reprenant
L'(( HYPERINFLATION
RAMPANTE))
BRESILIENNE
On définit traditionnellement l'hyperinflation comme un processus d'emballement incontrolé et imprévisible de l'inflation. Dans une telle situation, les agents économiques n'ont aucun moyen de savoir quelle va être la hausse des prix lors du mois ou de la semaine qui vient ; ils se débarrassent donc de tout ce qui ressemble à de la monnaie, et se précipitent vers les " actifs réels , : immeubles, marchandises, métaux précieux, devises étrangères, etc.
Le Brésil réussit jusqu'à présent à échapper à l'hyperinflation ouverte grâce à un mécanisme légal appelé " correction monétaire "• qui garantit que les placements en monnaie nationale seront rémunérés à un taux supérieur au taux d'inflation. Les épargnants, vu que l'Etat garantit le maintien du pouvoir d'achat de l'épargne, ne déclenchent pas de fuite éperdue devant la monnaie. La contrepartie de cette indexation parfaite est qu'elle rend l'inflation absolument indolore pour les détenteurs de capitaux, et en fait peser tout le poids sur les salariés. Les salaires, en effet, ne sont indexés que partiellement et avec retard. Résultat : quand la crise économique (résultat de l'épuisement du modèle de croissance brésilien et du service écrasant de la dette intérieure) menace les profits capitalistes, une accélération inflationniste résoud le problème ; elle provoque immédiatement un transfert de revenus des salariés vers les entreprises.
C'est cette fonction du transfert de revenus qui est à la base de la curieuse " hyperinflation rampante , que connaît le Brésil depuis
1 985 : hyperinflation parce que les taux mensuels atteignent 20 à 30 % ; rampante parce qu'ils demeurent à peu près prévisibles d'un mois sur l'autre, et ne dégénèrent pas encore en explosion.
le refrain du FMI sur le "déficit, père de tous les maux "• les libéraux brésiliens entreprennent à leur tour de " réduire l'Etat " : les investissements publics sont drastiquement coupés (le réseau routier fédéral , par exemple, n'est plus entretenu, les crédits de recherche et développement sont divisés par deux, etc.) . Mais comme, parallèlement, le gouvernement Sarney distribue de façon effrénée des crédits aux maires, députés, gouverneurs, dont il veut acheter les votes pour garantir sa cinquième année de 'm andat ; comme, en outre, il ne menace absolument pas et, au contraire, accentue la structure clientéliste de l'administration publique, où des dizaines de milliers de fonctionnaires perçoivent des salaires parfois importants sans jamais s'être présentés à leur travail ; et comme, surtout et enfin, il continue à rémunérer les titulaires de la dette publique, gratifiés par des taux d'intérêt réels formidablement élevés; il n'arrive finalement , en aucune façon , à réduire tant soit peu le déficit public. Celui-ci s'élèvera, en 1989, aux alentours de 5% du PIB, dont l'essentiel (4 %) est dû à la charge d'une colossale dette publique (qui s'élève, en stock, à 25% du PIB).
La politique économique " arroz com feüao " révèle très vite sa nullité ; entre mai et décembre 1988 les taux mensuels d'inflation s'élèvent lentement mais sûrement de 15 à 25 %, s'approchant inoxérablement d'un emballement hyperinflationniste (cf encadré 1 ). L'économie stagne (croissance de -0,2% du PIB en 1988 selon I'IBGE, l'Institut de statistiques). Le gouvernement ne trouve qu'un motif de satisfaction officielle, qui est l'excédent commercial fantastique que le pays réussit à dégager (près de vingt milliards de dollars en 1988). Il n'y a malheureusement pas de quoi se réjouir, car la totalité de ces ressources sert à honorer le paiement de la dette, et rien ne reste dans les caisses de la Banque centrale brésilienne, dont les réserves en devises atteignent des niveaux étonnament bas pour un pays au commerce si excédentaire.
Face à l'emballement hyperinflationniste, le gouvernement est forcé d'agir. Jetant aux orties ses innombrables déclarations sur le caractère grotesque des " chocs hétérodoxes "• 1~ · ministre Mailson décrète le 15 janvier 1989 le plan Verao (ou " Plan d'été " par référence au " Plan de printemps" lancé trois mois plus tôt en Argentine). Prix et salaires sont à nouveau bloqués, l'économie est désindexée, et une nouvelle monnaie (le Cruzado Nova) est créée ; mais, cette fois, les taux d'intérêts sont portés à des niveaux inégalés (25 % par mois alors que les prix sont bloqués, ce qui représente un taux réel de 1 355 % par an ! ) .
L'idée avancée est de convaincre les / patrons de vendre leurs produits, au lieu de les stocker comme pendant le plan Cruzado : avec des taux aussi élevés, il n'est pas rentable de conserver ses marchandises, mieux vaut vendre et placer l'argent. Ce raisonnement quelque peu simpliste " oublie " deux détails : d'abord, l'effet puissamment récessif d'une mesure qui rend l'endettement totalement hors de prix (tant pour le consommateur que pour le producteur), mais aussi le fait qu'un taux d 'intérêt nominal aussi élevé représente un coût énorme pour les entreprises endettées, et donc une pression insupportable à la hausse des prix. De fait, sachant qu'un taux d'intérêt de 25%
par mois n'est possible qu'avec une inflation presque aussi élevée, les entreprises anticipent dès le début du plan le retour en force de l'inflation. Comme ils avaient anticipé début janvier le blocage des prix en réalisant des hausses préventives (l'inflation du 15 décembre 1988 au 15 janvier 1989 a été de plus de 70 % ! ) , les patrons peuvent d'abord se permettre de " respecter., le blocage des prix (inflation de 3 % en février) ; mais , dès mars, l'envolée s'amorce à nouveau (6% en mars, 9% en avril, près de 20% en mai ... ). L'échec du plan Verao est donc immédiat , à la différence du plan Cruzado qui avait tenu plus de six mois. Les économistes bourgeois, qui, pour la plupart, ont soutenu le plan , expliquent son échec par l'incapacité du gouvernement à réduire le déficit public : le ministre avait promis de licencier 60 000 fonctionnaires recrutés sans concours, mais le Congrès n'a pas laissé faire. Cette pseudo-explication néglige deux choses : d'abord que la réduction du déficit ne garantit en rien une baisse de l'inflation (cf encadré 1) ; ensuite, que les licenciements prévus auraient eu un effet dérisoire sur le niveau du déficit, en regard du surcoût que les taux d'intérêt astronomiques du plan Verao ont réellement occasionné aux finances publiques uia le service de la dette publique.
La cause réelle de l'échec du plan vient simplement de ce qu'il ne s'attaquait pas aux causes principales de l'" hyperinflation rampante ., que cannait le Brésil (cf encadré 2). Il ne saurait y avoir de réduction de l'inflation sans redistribution des revenus, tant il est vrai que l'" hyperinflation rampante ., manifeste principalement la tentative de plus en plus illusoire des capitalistes de maintenir des taux de profit imcompatibles avec l'état de crise profonde dans lequel est plongé le régime d'accumulation, inventé par Delfim Netto dans les années soixante. Ce régime " delfinien ., basé sur la croissance des secteurs de biens de consommation durable et de luxe, et sur le processus de concentration des revenus nécessaire à l'expansion des marchés en question, entre en crise au milieu des années soixante-dix : crise de légitimité politique d'abord, puis, à partir de 1979, crise économique ouverte. Crise d'une gravité sans précédent, aux multiples dimensions, et qui menace de dégénérer en processus de décomposition sociale généralisée. La crise sociale brésilienne
A l'image de tous les autres pays latina-américains, la société brésilienne s'enfonce depuis la fin des années soixante-dix dans une régression sociale profonde ; simultanément à l'effondrement des régimes d'accumulation mis tant bien que mal en place dans les années cinquante et soixante et qui avaient permis dans plusieurs pays de légitimer des dictatures militaires, se sont déclenchés des proccessus de " transition démocratique ., vers des gouvernements élus: plus tôt en Argentine, plus tard au Chili ; mais, en aucun cas , les nouveaux régimes n'ont pu freiner le processus de dégradation sociale et économique engagé sous les militaires. Au Brésil comme ailleurs, cela signifie : poursuite de la concentration de la terre ; accélération de la croissance des mégalopoles ; développement (parfois vertigineux comme au Pérou, plus modéré au Brésil) de l'économie " informelle ., , c'est-à-dire des emplois non légalisés, en marge des lois, des réglements et du fisc.
Le PNB par habitant du Brésil n'a strictement pas augmenté depuis dix ans ; mais la situation réelle de la grande majorité s'est incontestablement dégradée, par suite de l'aggravation du processus de concentration des revenus. La poursuite de l'actuel processus signifie, à brève échéance, l'effacement des acquis de la croissance des années soixante et soixante-dix sur tous les plans. Tous les indicateurs sont alarmants : la mortalité infantile recommence à augmenter (dépassant à nouveau 8 %), la consommation de viande par habitant a reculé de 21 kg par an et par personne en 1970 à 7 kg en 1988 ...
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AUX RACINES
DE L'« HYPERINFLATION RAMPANTE>>
Une curieuse unanimité a présidé, en janvier 1 989, au lancement du plan Verao : la quasi-totalité des économistes brésiliens, " hétérodoxes" ou "orthodoxes", ont, en effet, désigné le déficit de l'Etat comme l'infâme monstre à abattre. Les explications, plus élaborées, qui faisaient auparavant recette, telle la thèse de l'« inflation d'inertie " (selon laquelle l'inflation progresserait de palier en palier à cause de chocs exogènes, et ne reculerait jamais à cause des mécanismes de correction monétaire qui entretiennent " inertiellement , la hausse des prix), ou celle de l'« inflation par anticipations"
(selon laquelle les prévisions pessimistes des agents économiques sur le taux futur d'inflation tendent à se réaliser par un phénomène psychologique d'auto-persuasion), ont perdu leurs adeptes. On en est revenu à l'imagerie libérale traditionnellle, véhiculée notamment par le FMI, selon laquelle le déficit de l'Etat oblige celui-ci à la fois à émettre du papier-monnaie pour solder ses comptes (" la planche à billets"), et à élever les taux d'intérêts pour attirer les prêteurs. Il suffirait donc d'éliminer le déficit pour liquider les pressions inflationnistes. Cette thèse se heurte d'abord à l'évidence des faits: en 1983 au Brésil, le gouvernement (sous la houlette du tristement célébre ministre du Plan Delfim Netto) a réduit drastiquement le déficit : il en est résulté une énorme et prévisible récession, mais surtout, de façon inattendue pour les économistes du pouvoir, un doublement du taux d'inflation (de 100% par an en 1 982 à 200 %en 1 984), en l'absence de tout " choc exogène , ...
C'est que la réaction du patronat brésilien en période de récession n'est pas de baisser les prix pour vendre plus, mais d'augmenter les prix pour maintenir ses marges de profit. La structure très
Mais la crise ne se traduit pas seulement par des indicateurs économiques. La tendance à la décomposition et à l'éclatement du tissu social brésilien impressionne. Qu'il s'agisse des favelas de Rio, où les gangs de trafiquants de cocaïne font désormais la loi; des confins de l'Amazonie, où les chercheurs d'or et de diamants clandestins massacrent les Indiens et défient impunément police et armée confondues dans la même passivité ; ou de la contrebande à la frontière Sud du pays, qui prend des dimensions effarantes (deux-tiers de l'or extrait dans le pays en sortent illégalement!), l'impression est la même : un Etat qui a de moins en moins prise sur la société.
La violence urbaine atteint chaque année de nouveaux sommets : plus de quatre cents assassinats par mois à Sao Paulo ; 462 à Rio en avril. Une grande part de ces crimes est due aux " escadrons de la mort " ou " justiciers ", bandes para-militaires qui torturent et exécutent sommairement quiconque les indispose ou leur semble suspect. Là aussi, la police est impuissante, quand elle ne ferme pas les yeux sur la participation de ses membres. On ne peut négliger l'aspect moral de cette crise somonopoliste des marchés et le caractère élitiste de la demande de la plupart des produits industriels permettent ce comportement, incompréhensible pour des économistes libéraux qui raisonnent toujours en termes de concurrence pure et parfaite. Voilà pourquoi l'effet inflationniste de la réduction du déficit est toujours compensé par un effet inflationniste, beaucoup plus fort et immédiat, de la récession inéluctablement provoquée par les coupes budgétaires et les hausses de taux d'intérêt. Ceci ne veut pas dire que le déficit public ne contribue pas aux pressions inflationnistes ; mais simplement que sa réduction déclenche des pressions encore plus fortes ...
L'autre source principale des tensions inflationnistes, outre cette pression patronale pour le maintien des profits, réside dans le service de la dette extérieure : l'énorme excédent commercial brésilien signifie une entrée massive de dollars dans le pays à travers les entreprises exportatrices ; celles-ci revendent leurs dollars à la Banque centrale, laquelle les réexpédie à l'étranger pour payer la dette. Bilan de l'opération : les exportateurs se retrouvent les mains pleines de cruzados, mais leurs produits sont sortis du pays. Plus de monnaie, moins de marchandises: l'effet inflationniste est évident.
Une lutte réelle contre l'inflation doit s'attaquer non seulement au déficit public, qui devrait être réduit par une lutte un peu sérieuse contre l'énorme fraude fiscale que particuliers et entreprises pratiquent à découvert. Elle doit surtout traiter les deux questions essentielles : supprimer la correction monétaire pour que l'inflation cesse d'être un instrument de hausse des profits et de concentration des revenus et mettre un terme à l'hémorragie de richesses que représente le paiement de la dette extérieure.
ciale : le sentiment généralisé que tout est permis, que corruption et impunité sont synonymes, que tous les politiciens sont pourris, etc., nourrit puissamment la popularité des politiciens populistes,
Janio Quadros, Fernando Collor, et même Brizola, réputés " propres " (bien à tort, mais leurs discours convainquent encore). Le spectacle d'un gouvernement qui, après avoir acheté littéralement son maintien, s'empresse de violer la Constitution à peine imprimée, avec l'assentiment tacite d'un
Congrès qui n'arrive plus à réunir le quorum de députés (sauf quand il s'agit de réévaluer les indemnités parlementaires ... ) , n'est pas pour améliorer l'impression générale. Sur des questions aussi diverses que les taux d'intérêt (que la Constitution limite à 12 %), le droit de grève, le salaire minimum, etc., Sarney ne respecte même pas le peu d'avancées que contient la Constitution, et ne s'en porte pas plus mal.
Pendant ce temps, les ventes d'automobiles de luxe ne se sont jamais aussi bien portées ; les agences de tourisme international sont débordées de demandes ; la spéculation financière se déchaîne : un rapport de la Banque mondiale signale
que les bourses de valeurs du Brésil, du Mexique et de la Corée du Sud ont eu, en 1988, les meilleures performances du monde, croissant de huit à dix fois plus que Wall Street. De janvier 1988 à avril 1989, la Bourse de Sao Paulo a augmenté de 200 % (en dollars) contre 1 00 % " seulement " pour celle de Mexico. Brésil, terre de contrastes, disent les dépliants touristiques ... Jusqu'à quand et jusqu'où cela peut-il durer? Cette question angoisse plus d'un privilégié brésilien ... Une bourgeoisie divisée et désorientée
La bourgeoisie brésilienne est certainement une des plus puissantes du tiers monde ; elle dispose d'un parc industriel remarquable, d'un système financier hyper-modeme, d'un Etat puissamment centralisé ... Son indépendance politique et diplomatique à l'égard des USA n'est certes pas totale, mais elle existe indiscutablement. Cependant, l'épuisement du régime d'accumulation " delfinien " et la montée en puissance d'un mouvement ouvrier rénové et combatif ont cruellement révélé ses points faibles : une absence de traditions politiques démocratiques, et une incapacité chronique à enclencher une stratégie de développement intensif tourné vers les marchés de consommation de masse.
La tradition politique brésilienne rend fort difficile la consolidation d'une démocratie parlementaire bourgeoise : le clientélisme, la corruption, l'absence totale de convictions idéologiques, la migration instantanée d'un parti à l'autre au gré des " amitiés " ou des avatars de la vie politique locale, empêchent la stabilisation de partis réellement ancrés dans la société. Hormis les PC (le PCB " gorbatchévien " et le PC do B " albanais ") et le PT, il n'existe pas, au Brésil, de partis au sens strict, mais plutôt des "légendes" (c'est le nom utilisé pour désigner l'étiquette d'un candidat) qui se font et se défont en fonction des impératifs de la conjoncture et des leaders charismatiques du moment. Le PMDB, parti actuellement majoritaire, héritier du MDB (Mouvement démocratique brésilien, front d'opposition à la dictature), regroupe des politiciens allant de l'extrême-droite au " sociallibéralisme " (tels Miguel Arraes et Waldir Pires, gouverneurs de Pemambuco et de Bahia, ce dernier candidat du PMDB à la vice-présidence); ce n'est pas la désignation d'Ulysses Guimaraes, vieux routier du MDB et expert en conciliation, comme candidat du PMDB à la présidence, qui va contribuer à clarifier les positions politiques du parti ... Identifié par l'électorat à la Nova Republica et par conséquent au gouvernement Sarney, le PMDB va avoir beaucoup de mal à démontrer son indépendance vis-à-vis du pouvoir, après avoir profité pendant cinq ans des largesses de celui-ci ...
Reste à la bourgeoisie brésilienne l'option pour un candidat populiste " charismatique " ; et il n'en manque pas ! A " gauche ", Brizola, lié à la social-démocratie européenne, mais considéré comme autoritaire et nationaliste ; au " centre ", Collor, jeune gouverneur du petit Etat d'Alagoas dans le Nordeste, et populaire dans tout le pays grâce à sa campagne démagogique contre les fonctionnaires et les " maharajas " (fonctionnaires absentéistes aux énormes salaires) ; à droite, Janio Quadros, ex-président démissionnaire en 1962, démagogue et autoritaire ... Si Collor semble avoir pour l'instant l'avantage dans les sondages, la bourgeoisie est encore très loin d'avoir confiance en lui, et continue à se diviser sur l'essentiel.
En effet, la solution apparemment logique pour un pays dans la situation du Brésil - assurer une redistribution massive des revenus pour garantir l'essor du marché intérieur et enclencher une croissance auto-entretenue, à l'image du " fordisme " des pays développés - n'est, en réalité, absolument pas praticable. Si certains secteurs, limités, de la bourgeoisie brésilienne soutiennent ce type de projet (incarné par le PSDB de Mario Covas et Fernando Henrique Cardoso ), la plupart des dirigeants bourgeois ont conscience des énormes difficultés auxquelles il se heurte. Comment réaliser une vraie réforme agraire qui léserait les intérêts de ces indispensables alliés que sont les propriétaires fonciers , face à un mouvement ouvrier désormais puissamment organisé ? Or, la réforme agraire est la clé de tout programme économique visant à stopper et inverser le processus de concentration croissante des revenus : on ne peut pas limiter l'exode rural, augmenter les salaires urbains, imposer un minimum de règles à la gestion de la main-d'œuvre par les grandes entreprises capitalistes, sans commencer par une redistribution radicale de la propriété foncière. Cela signifie une collision frontale avec les latifundiaires et leur organisation politico-militaire, l'Union de défense ruraliste (UDR) ; choc que la bourgeoisie industrielle n'a absolument ni l'envie ni les moyens d'assumer. Prisonnière de cette alliance pour des raisons politiques - outre leur pouvoir de feu, les propriétaires fonciers disposent d 'un capital de votes encore plus colossal vu le type de relations clientélistes qui se perpétue à la campagne- , la classe dominante ne parvient pas à formuler un projet doté d'un minimum de cohérence. Cette impasse stratégique coïncide avec l'énorme pression que la dette extérieure fait peser sur le pays, pour boucher les perspectives prévisibles de solution à la crise profonde que traverse le Brésil depuis dix ans.
Comment sortir de l'actuelle récession (recul de 10% de la production industrielle en un an, malgré les records historiques à l'exportation) , sans basculer dans l'hyperinflation, et en poursuivant le paiement de la dette (qui représente plus de 5 % du PlB)? Comment augmenter les débouchés intérieurs , sans redistribuer la terre , ni les revenus? Comment, enfin, contenir la poussée ouvrière des dernières années sans retomber dans les ornières de la dictature? Les divers candidats conservateurs s'efforcent d'éviter ces questions délicates, qui représentent pourtant le véritable casse-tête du patronat brésilien. L'ascension du mouvement ouvrier
Depuis 1978, avec l'affirmation du syndicalisme combatif des faubourgs industriels de Sào Paulo, puis la création par ces mêmes syndicalistes du Parti des travailleurs, le mouvement ouvrier brésilien n'a cessé de progresser en niveau de conscience et d'organisation . Le PT, ainsi que la
centrale syndicale sœur, la CUT, détiennent une écrasante hégémonie politique dans les grands centres industriels du pays, principalement dans les Etats de Sào Paulo, Rio et Minas Gerais. Leur influence à la campagne n'est pas négligeable, notamment à travers les communautés de base et l'Eglise. L'écrasante victoire du PT aux municipales de novembre 1988 dans la plupart des grandes villes de l'Etat de Sào Paulo, et ses excellents scores dans de nombreux autres Etats, montrent comment sa position d'indépendance vis-à-vis des combines de la " transition démocratique " lui a permis de capitaliser le mécontentement et la frustation créés par le gouvernement Sarney et le PMDB. La perspective d'une victoire de Lula, can -didat du PT aux présidentielles de novembre 1989, en est devenue crédible. La récente vague de grèves qui a marqué l'échec du plan Verao (avril-mai 1989) témoigne du haut niveau de combativité des travailleurs.
Cependant, bien du chemin reste à faire pour que le mouvement ouvrier représente une alternative réelle et puisse accéder au pouvoir. La politisation demeure à un niveau encore superficiel, comme l'atteste l'envolée dans les sondages -et au détriment de Lula - d'un personnage aussi creux que Collor. Par ailleurs, les militaires conservent toute leur influence institutionnelle et politique, sans trace pour l'instant de divisions en leur sein. Le niveau d 'organisation du PT, hors de l'Etat de Sào Paulo, est encore très inégal. La direction du parti n'a pas de ligne claire sur la nature d'un éventuel gouvernement Lula : modernisation d'un capitalisme attardé ou amorce d'une transition au socialisme? Bref, la situation n'a pas fini de mûrir ; mais, indiscutablement, face à la désorientation politique et à l'abîme économique et social dans lequel la bourgeoisie brésilienne a plongé le pays depuis dix ans, l'initiative revient de plus en plus aux travailleurs. Le moment se rapproche où un changement radical des priorités du développement deviendra non plus seulement nécessaire, mais d'actualité immédiate.
1. M. Dupont, " Le Brésil sur la corde raide ", Critique communiste, n° 66, septembre 1987.
2. Sur le bilan de la Constituante, cf lnprecor n° 270 du 18 juillet 1988.