LORS QUE LE GOUVERNEMENT tentait de convaincre l'opinion publique qu'il n'était pas nécessaire d'envisager des mesures spécifiques pour l'intégration des immigrés, l'explosion de l' " affaire des foulards " a été à l'origine d'une ca mpagne extrêmement violente contre une immigration immédiatement assimilée aux pires intégristes et aux terrroristes islamiques. En obligeant l'ensemble des forces politiques à se position -ner sur la situation et les droits des immigrés dans notre société, l'exclusion des trois adolescentes de Creil , pour "port d e foulard islam iqu e incompa tible auec la laïcité de l 'établissem ent" a malheureusement montré que l'exploitation des fantasmes racistes n'était pas l'apanage exclusif du Front national. En quelques semaines, on a assisté à un déchaînement médiatique sans précédent, suscita nt une atmosphère de violence anti-immigrés, dont on a constaté les t erribles conséquences avec l'élection de Marie-France Stirbois lors des législatives partielles de Dreux.
La décision d'exclusion des adolescentes, en créant la situation d'affrontement, a transformé ce qui n'était qu'un problème local en une " affaire d'Etat " . Qu'aujourd'hui Fatima et Lei la aient décidé de baisser leur foulard ne peut en aucun cas légitimer une mesure discriminatoire qui n'a que trop servi la propagande des racistes et des intégristes . Dans cette affaire, en effet, "l'exclusion éta it la pire d es solutions "• comme l'ont affirmé un certain nombre de militantes féministes et antiracistes regroupées autour de l'appel " Le pari de l'école " . Pourtant, au nom de la laïcité, de la lutte contre l'intégrisme ou contre l'oppression des femmes, des responsables politiques, des " intellectuels ", des militants révolutionnaires s'en sont fait les défenseurs.
Quand on parle d'égalité des droits entre Français et immigrés, cela inclut la liberté religieuse et le droit à l'école. Il est évident que, en tant que révolutionnaires, nous combattons le rôle réactionnaire et sexiste des idéologies religieuses . Mais nous ne reconnaissons pas le droit aux autorités scolaires d'exercer un chantage sur des élèves pour changer leurs pratiques relig ieuses. Nous ne saurions admettre une discrimination, qui considérerait certaines religions, le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme, comme " civi lisées " et bannirait l'islam comme symbole d'obsc urantisme et d'intégrisme. Quand, à Lyon ou à Marseille, le Front nationa l mobilise contre la construction de mosquées, quand, à Dreux, la ca ndidate lepéniste imprime sur ses bulletins de vote " ni tchador à l'école, ni mosquée " , s'attaquer à la religion de ceux qui subissent quotidiennement les pires discriminations n'est qu'un prétexte au service d'une propagande raciste.
L'islam, comme toutes les religions , prône l'infériorité des femmes ; le port du foulard est un symbole de cette oppression. Mais, dans cette affaire, si l'on considérait que l'objectif était de libérer ces adolescentes des pressions de la famille et des imams, si l'on voulait qu'elles jettent définitivement leur foulard aux orties, il fallait convaincre et non contraindre. Et, là aussi, l'exclusion était la pire des solutions. Nous n'avons pas d'illusions sur la " pseudo -n eutralité " de l'école laïque, mais il est inadmissible qu'on exclue des adolescentes pour lesquelles l'école représente justement le seul moyen d'échapper à l'oppression familiale et de remettre en cause un certain nombre de " va leurs " qui leur ont été imposées par une éducation intégriste. Il est insensé, au nom de la libération des femmes, d'ajouter la répression à l'oppression , d'oublier que, pour elles, le pire serait l'enfermement à la maison ou la légalisation d'écoles coraniques, et que la politique de l'exclusion ne peut qu'alimenter la propagande intégriste et conforter les familles dans leur optique de ségrégation sexiste. Alors qu'à Montfermeil, à Beaucaire ou à Priziac, des enfants sont exclu s de l'école parce qu'ils sont fils d'immigrés ou de tziganes, nous ne saurions tolérer aucune remise en cause du droit à l'école pour les enfants de l'immigration .
Très spontanément d'ailleurs, la jeunesse, avec un sens très sûr des droits démocratiques, a refusé le harcèlement de ces jeunes filles. Ce qui ne signifie pas que les jeunes se prononcent en faveur du foulard ou de tel autre signe religieux, mais qu'ils ont une autre conception de la laïcité. Celle-ci est à défendre bec et ongles dans ses principes et sa pratique: non-ingérence des religions, interdiction de tout prosélytisme ou de toute influence cléricale dans l'enseignement. Mais comment une vra ie laïcité pourrait-elle justifier l'exclusion ou le confinement dans une bibliothèque ? Que périssent les droits démocratiques au nom de la laïcité, voilà oû voudrait nous entraîner une intransigeance qui manque sa cible.
Le véritable enjeu dans cette affaire n'est pas la défense de l'école laïque, ni le combat contre l'oppression des filles musulmanes, puisque ceux qui veulent aujourd'hui arracher les foula rds à l'école se moquent bien que les adolescentes continuent de le porter à l'extérieur et demeurent soumises à la loi coranique. Ce qui est réellement en cause, c'est le statut global de l'immigration.
La droite, profitant des tergiversation s des socialistes, l'a fort bien compris. En faisant taire ses divergences, elle est deven ue l'apôtre d'une laïcité qui lui importait peu en 1984, alors qu'elle défendait le maintien du financem ent des écoles privées par les fonds publics. A gauche, d'ailleurs, certains de ceux qui se sont tant mis en avant contre le foulard acceptent très bien les v ingt milliards lourds que l'Etat verse chaque année aux écoles confessionnelles. Face à cette droite unie contre l'immigration , le Parti socialiste est apparu divisé, empêtré dans ses débats internes, champion du double langage. L'ambiguïté des déclarations de
Lionel Jospin et de la décision du Conseil d'Etat, qui affirme qu'il n'y a pas en soi " incompatibilité entre la laïcité et le port d'un signe religieux " mais renvoie l'appréciation du cara ctère " ostentatoire " et les éventuelles décisions au niveau des établissements scolaires, illustre parfaitement ce qu'a été durant cette affaire l'attitude de la direction du Parti socialiste. Aujourd'hui, alors que l'extrême-droite se déchaîne dans une hystérie xénophobe contre les tchadors et les mosquées et que RPR et UDF mon - tent au créneau contre l'immigration, le gouvernement socia - liste essaie d'apparaître comme le meilleur rempart contre l'immigration clandestine, et de rivaliser avec la droite sur le terrain des discriminations. Pour Rocard ou Mauroy , répondre au Front national, c'est serrer un peu plus la vis aux immigrés, en propo - sant de pseudo-mesures d'" intégration ", en allant rném e jusqu'à s'attaquer au droit d'asile, jusqu'à envisager, en écho aux sirènes de la droite, la possibilité d'une réforme restrictive du
Code de la nationalité. Comment pourrait-on encore croire que, à Creil, il n 'était question que de laïcité et d'oppression sexiste, alors que se met en place un dispositif de harcèlement contre les immigrés.