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Imposer l'« universel » à coups d'exclusions ?

· Critique communiste, n° 91, décembre 1989 · p. 25-28 · 2 397 mots

N

OUS AVONS EU DROIT dans le débat dit des ct foulards " à un appel de cinq professeurs, initié par M. Alain Finkielkraut, auteur du best seller de 1987, La Défaite de La pensée. Avec une emphase inégalée, Finkielkraut dénonce par avance le "Munich de L'école républicaine"· Il ne s'agit plus de savoir si l'on va capituler devant le nazisme, mais si l'on va - ou non - exclure quelques jeunes filles portant foulard à l'école, en France , en 1989.

ETRE « DIPLOMATIQUE »

AVEC LEILA, C'EST BRULER

SALMAN RUSHDIE? D'un ton martial, et en s'abritant derrière Mohammed Harbi, M. Finkielkraut affirme d'emblée : "il est permis d'interdire. " Certes, il est non seulement ct permis " mais nécessaire de combattre l'intégrisme, le racisme, l'inégalité, l'exploitation de l'homme et de la femme, le sexisme, le colonialisme, la destruction de l'environnemment, le stalinisme, le fascisme ... En revanche, ct interdire " le foulard comme ct test " choisi du combat pour la laïcité ! Qui interdit ? Comment se fait l'interdiction ? Qui vise-t-elle précisément ? En quelles circonstances se fait-elle ? Quelles conséquences individuelles et collectives à cette interdiction ? Faute de répondre à ces ct détails ", M. Finkielkraut, ennemi des ct clips " de la pensée, vous faites ct un appel" rempli de formules du ct Top 50"·

Vous distinguez, M. le philosophe, l'" exclusion discriminatoire " de l'" exclusion disciplinaire "· Selon vous, la confusion entre les deux ruine la discipline. Quelle discipline ? Qui la fait, comment, pour qui, pour quoi et à quel sujet s'exerce-t-elle ? Une discipline qui ne s'est pas exercée depuis des décennies contre la croix et la kippa, que vaut-elle, soudainement, en opportunité, contre le foulard ?

Les aumoniers font distribuer à chaque rentrée, dans les collèges et les lycées, un tract aux élèves et aux parents, pour annoncer les horaires du catéchisme et recruter pour y participer. L'Eglise et l'Etat ne sont pas séparés en Alsace-Lorrain e mais, là où il y a théoriquement séparation, il y a toujours le mercredi pour le catéchisme, le poisson du vendredi , les fêtes religieuses et le port de la croix plus ou moins ostentatoire.

Il faut combattre tout cela, avec des moyens appropriés d'ailleurs ... Mais pourquoi commencer par l'interdiction du foulard?

Vous n'y allez pas de mainmorte: vous exigez que "La Loi ne s'applique pas qu'à ceux qui veulent s'y soumettre"· Vous voilà invoquant la loi, l'autorité, la fermeté, le sacrifice, le courage, le rapport de forces ... tout cela pour affirmer qu'" accepter La diplomatie" à l'égard de Leila , à Creil, reviendrait à brûler Sa Iman Rushdie (et, pour charger la barque, vous y ajoutez : Spinoza , Voltaire, Baudelaire , Rimbaud ... ). Quelle nuance dans la pensée !

Vous voila parti, guillotinant les foulards, dans une France qui a multiplié les concessions aux écoles confessionnelles chrétiennes ou juives, et ce, au moment où une campagne spécifique a lieu contre l'immigration arabe assimilée éhontément à l'islam et à l'intégrisme.

Certes l'école doit être libératrice , mais pas à coups de trique. Il y a façon et façon de libérer les consciences asservies de leurs préjugés. Vous écrivez : "IL faut que

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SUR LE FOULARD ... les élèves aient le loisir d'oublier leur communauté d'origine et de penser à autre chose que ce qu'ils sont pour pouvoir penser par eux mêmes. " Avec quelle pédagogie ? en les excluant, en leur imposant de renoncer à leurs badges, foulard, cheveux longs, cheveux teints et en crêtes, jupes courtes, pantalons patte d'éléphant, scoubidous, croix, kippa ; que pensez-vous, cher pédagogue, du résultat probable ? A l'intérieur du lycée, chez les élèves, vous allez renforcer le sentiment que, en résistant ainsi à l'autorité, il y a quelque part une révolte justifiée ; à l'extérieur du lycée, sonnant le tocsin, vous allez fournir des voix à Le Pen, à Dreux ou à Marseille ... Beau résultat, M. le professeur!

AUCUN SIGNE DISTINCTIF

DANS L'ECOLE REPUBLICAINE? Vous voilà en joute, M. le philosophe, (avec vos quatre collègues : E. Badinter, Debray, Fontenay, Knitzler) pour réaffirmer un principe fondateur sans lequel selon vous la " mission de l'école" est trahie: "L'école n'admet aucun signe distinctif marquant délibérément et a priori l'appartenance de ceux qu'elle accueille." Etes-vous sûr de vouloir cette uniformisation -là ? Brr ...

Pas de signes distinctifs chez les jeunes? C'est cela que vous voulez et "a priori"? (Cela explique, on y reviendra, votre hargne contre la jeunesse actuelle et vos charges contre SOS-Racisme.)

Mais avez-vous vu nos classes ? Les signes distinctifs marquant délibérément et a priori l'appartenance de ceux qu'accueille l'école, ils existent, hélas, et de façon autrement plus choquante que le voile: celui qui est vêtu chez Cardin, Saint-Laurent, Cacharel, dès l'enfance, n'a pas le même signe distinctif que celui dont l'appartenance (sociale) est a priori marquée par Prisunic , Tati et le marché du samedi matin... Cet ostentatoire-là vaut mille manifestes mais, pour autant, ne justifie pas le retour aux blouses grises !

Il était une fois un garçon, en 1962-1963, seul élève masculin d'une classe de philosophie et d'un lycée de filles : les autres élèves - plus d'un millier- portaient encore, alternativement, une semaine une blouse bleue, une semaine une blouse rose, et le pantalon et le maquillage étaient interdits - pour elles. Le garçon avait été mis là en punition parce qu'exclu pour " mauvais esprit " du lycée de garçons et parce qu'ayant, malgré cela, eu son bac, seul , il fallait bien le " reprendre " dans l'école de la République ! C'était il y a vingt-cinq ans en France ! La non mixité ! Et les blouses obligatoires ! Etes-vous nostalgique, M. Finkielkraut ?

On se battait " à l'époque " (je veux dire deux siècles après les Lumières) pour qu'au foyer du lycée on puisse afficher, parler, se réunir. .. confronter nos différences et nos communs engouements, bâtir notre école ... et notre monde - lequel, a priori, ne ressemblait pas à l'autorité des proviseurs du moment, pourtant théoriquement fondée sur la Raison et sur l'Expérience accessible à tous .

C'est vrai qu'il ne s'agit pas, comme vous le dites, de réunir un petit catholique, un petit musulman, un petit juif pour construire l'" école laïque ". Encore faut-il commencer par-là et lever les obstacles à toute exclusion pour mieux dépasser les différences. Car il faut ajouter aussi un petit Noir, un petit de bourgeois, dix petits d 'ouvriers et d'employés (ils sont plus nombreux, forcément, et éliminés le plus vite, par la sélection socia le), un petit de stalinien, un petit de lepéniste, trois petits de socialistes, deux petits de chiraquiens et de giscardiens (et un petit de trotskystes quelque part). Ça fait beaucoup de différences : les principales d'ailleurs ne sont pas religieuses ni idéologiques , mais sociales. La sélection, vous le savez, ne se fait pas tant sur le mérite que sur l'origine sociale : voilà qui contrarie en profondeur les droits de l'homme, non ?

UNE NOUVELLE LAICITE QU'IL FALLAIT GAGNER EN 1984 Alors, oui, il y a, il faut une " nouvelle " laïcité : après un siècle de non-mixité, l'école de la République est devenue mixte. Finies les cours de récréation où un pion symbolisait le " mur " entre garçons et filles.

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Les tc nouveaux " laïcs veulent faire tomber d'autres tc murs " : ceux, bien ùstensibles, qui séparent les classes sociales et ne leur donnent pas l'égalité des chances. Et, pour cela, ils savent qu'il faut être particulièrement attentif aux signes distinctifs justement, de l'oppression, de l'inégalité, des préjugés. C'est même le défi principal de leur tâche d'éducateurs.

Mais vous, M. Finkielkraut, vous accusez ces tc nouveaux " laïcs, en étant partisans d'une tc tolérance indistincte ", de vouloir une école à vendre , "asservie aux Lois du milieu el aux particularismes extérieurs "· Contre cela vous prétendez défendre l'" Ecole, seule institution qui soit dévolue à L'universel"·

Votre raideur spectaculaire aurait été utile en d'autres temps : il aurait fallu mener avec une tout autre détermination, en organisant un contre-Versailles, une grève générale, une montée nationale en 1984, de tous les défenseurs - archi-majoritaires - d'un grand service public, laïc, gratuit, obligatoire. En 1984, c'est la volonté politique qui a manqué, pas la majorité. En 1982-1984, c'était la chance de faire régresser la loi Debré, les écoles confessionnelles de toutes sortes, l'obscurantisme.

Donner une école aux curés, c'est confier l'exercice de la médecine à des rebouteux, l'enseignement des sciences à des sorciers ! Idem pour les rabbins , les imams, les témoins de J éhovah , les mormons, la secte Moon .

Mais ne trouvons pas à ce combat insuffisamment mené un substitut en prenant en otage d'un débat public trois fillettes qui portent un voile !

Car mener ce genre de débat va encourager ceux qui veulent développer les écoles coraniques. Et l'extrême droite raciste s'en empare sous un angle bien particulier : " Qu'ils conservent Leur culture avant de retourner chez eux; L'islam est inassimilable en France"· Les partisans de la ségrégation à la Le Pen côtoient les assimilationnistes : le point commun étant le mot tc exclusion ". Avec une majuscule pour Le Pen, avec un codicille disciplinaire pour les assimilationnistes.

Exclure ces jeunes filles de l'école, c'est mal combattre l'intégrisme. C'est effectivement les renvoyer dans un ghetto, les livrer davantage aux religieux et affaiblir du même coup le rôle d'une grande école publique capable d'intégrer toutes les composantes de la population par-delà ses origines, religieuses , culturelles, sociales.

Si vous voulez à cette occasion reprendre le combat de 1982- 1984 contre la loi Debré, pour les fonds publics à l'école publique , alors oui, mille fois oui. Cette bataille laïque a une portée universelle : c'est tout le contraire de ce funeste héroïsme qui vous prend , M. Finkielkraut, à propos du voile.

Une école universelle ? Cela ne veut pas dire non plus écrasant les différences (tous en blouse grise, même en jeans, et cheveux courts!) . Ce n'est pas une école qui assimile mais qui intègre. Les ancêtres ne sont pas tous gaulois et il faut connaître ses racines pour s'émanciper. Il ne s'agit pas de traiter de tc sous-culture " tout ce

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SUR LE FOULARD ... qui n'a pas eu la grâce de profiter de l'éclairage des Lumières. Il ne s'agit pas de prôner les " valeurs occidentales " et une certaine conception du Beau , de la Raison, pour mieux rejeter les richesses diverses et multiples d'un monde évidemment multiculturel.

APOTRES DU DROIT

A LA DIFFERENCE ET DE LA FRANCE DU TERROIR? Votre guerre contre le voile - et contre la jeunesse de SOS-Racisme- avait commencé dans votre livre la Défaite de la pensée, M. Finkielkraut. Vous y engagiez un long combat contre le " concept-ethnique-de-la-nation " et en faveur d'une " nation-basée-sur-le-contrat, somme-de-volontés-individuelles-conscientes ". En définissant et en opposant, tout le long de votre livre, ces deux fictions, vous vous épargniez d'avoir à traiter de la réalité des nations oppresseuses et des nations opprimées. Seul comptait l'affrontement entre deux concepts, la nation subie contre la nation voulue, le romantisme du terroir contre l'association nationale contractuelle.

Votre rage, M . Finkielkraut, vous poussait à mettre dans le même sac les apôtres du droit à la différence et ceux de la France du terroir, Harlem Désir et Le Pen, tous les partisans du pluriculturel " justifiant " les xénophobes. Pour vous, Frantz Fanon et Charles Maurras étaient de cause commune, et le marxisme, s'en étant arrêté sur la question nationale aux écrits de Staline, ne se distinguait sur ce point ni des romantiques allemands ni d'Hitler. Vous combattiez derrière tout cela, pour la beauté de la construction mentale, un philosophe allemand, Herder, repêché pour la cause. Et vous finissiez en écrivant " Herder est partout" et vous engagiez à plume perdue, pour f inir, dans une estocade d 'éducateur vieille école contre la culture commerciale, le y é-yé, le look, les clips, la jeunesse de décembre 1986 et SOS-Racisme.

Il y a donc autre chose dans votre pensée qu'un sain réflexe contre l'intégris me et pour la " laïque » . Il y a une certaine morgue légitimée par une certaine conception de l'universalisme qui cherche à affirmer sa suprématie contre tous les particularismes. Peu importe que tel ou tel particularisme soit suscité par l'oppression , la répression, et qu'il n'ait donc pas les mêmes signes distinctifs que le riche et brillant oppresseur-qui-a-accès-auxLumières : monsieur le juge philosophe renvoie dos-à-dos peuple opprimé et peuple oppresseur. Toute lutte de libération nationale serait vaine parce que débouchant sur un nouveau nationalisme obscurantiste cou lé au même moule que celui des oppresseurs de la veille. Dans la lutte, " le corps mystique de la nation absorbe les âmes : pourquoi les restituerait-il une fois la souveraineté proclamée?" (p. 88 de la Défaite de la pensée) . " Nation ethnique " contre " nation élective " , " fusion mystique .. contre " contrat juridique ", chaque manifestation d 'une idendité c ulturelle nationale est porteuse d'un totalitarisme aveugle : chez le colonisateur et chez le colonisé.

Tous les " philosophes de la décolonisation " sont donc vos ennemis, M . Finkielkraut, et, selon vous, ne défendent que des sous-cultures contre lesquelles la Culture des Grandes Nations Historiques et Electives doit l'emporter! Vous êtes pour Beethoven contre Bob Marley, pour Shakespeare contre " brain potes ", pour le jazz contre le rock n'roll, vous êtes à la fois contre la bourrée auvergnate et le tamouré, et aussi contre cette jeunesse éclatée, métissée, bigarrée, montrée en exemple sur les écra ns, à laquelle on vend des fringues et du disco... Vous étiez déjà ennemi déclaré de l'idolâtrie des va leurs juvéniles - alors pensez, si , en plus des badges, à côté des signes yé-yé, des j eunes filles portent un fou lard, votre conception du monde et des Lumières implose. Votre livre ne vous préparait déjà pas à comprendre les particularismes, les différences, les nationalismes pour mieux les combattre; il vous préparait déjà à juger et à condamner du haut d e votre cha ire, au nom d 'un universa lisme occidental auquel s'opposent tout simplement la tolérance , la démocratie et l'internationalisme ... les occasions ne manqueront pas d 'y revenir.

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