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Pourquoi nous avons perdu une bataille décisive

· Critique communiste, n° 91, décembre 1989 · p. 31 · 1 163 mots

AN S CETTE AFFAIRE dite des,, fou lards co raniques "• on a éva c ué , à co ups de formules lapidaires, le débat déterminant, à savoir la place de l'immigration dans la formation socia le fran ça ise. Toutes les forces politiques savent désormais qu 'elle en co nstitu e, sa ns retour en arrière possible , une composante essentielle. T ôt ou tard, la bourgeoisie devra l'" intégrer", lui reco nnaître des droits. Les affrontements en co urs détermineront donc son rôle dans les co nfrontatio ns politiques et sociales à venir. Parce que l'enjeu se situe à ce niveau , des principes solid ement établis semb len t s'annuler, débouchant sur une désorientation générale que viennent de sa nctionner les récents succès du Front national. Reprenons les question s à la ra cine .

Autant qu'une religion, l'isla m représente une idéo logie qu i s'est , du vivant du Prophète jusqu'à nos jours, incarnée en partis puis en Etats. D'emblée, elle afficha sa vocation à fonder un ordre politique, échappant pour l'essentiel à la laïcisa tion . Les zo nes où elle co nnaît aujourd 'hui un nouvel essor subissent le pillage impérialiste, l'effondrement du revenu pétrolier, la d islocation des stru ctures trad itionnelles sou s l'effet de la pénétration du capital étranger. Les solution s libéral es, nationalistes, pseudo-socialistes ayant prouvé leur co mmune in capacité à promouvoir l'indépendance et le développement des pays co nce rn és, l'islam apparaît com m e un reco urs.

Dans ce co ntexte se développe l'islamism e mil itant, mouve -m ent qui , au nom de la tradition , rej ette simultan ém ent les pui ssa nces prédatrices et les classes dirigeantes co rrompues , occidentalisées. Il ne pouvait épa rg ner la France où les musulmans se recrutent dan s la partie la plus opprimée de la population labori euse.

LE VRAI DEFI

Le problème appa raît ici dans sa complexité. Non que le pays se trouvât m enacé de devenir une république islamique . Non que le fondamentalisme disposât d'organisation s de masse. Mais les germes d 'une division no uvelle et profonde de la classe ouvrière apparaissent . Vi ct ime d'une log iqu e d'exclusion, déçue par une gauche qui a renon cé à la tran sformation sociale, une partie de l'immigration -et de sa jeunesse - s'avère tentée par le repli sur la " co mmun auté des croyants ", sur des pratiques manifestant dan s tou s les aspects de la vie une identité islamique. Par le voile ou la réclu sion fami liale, les femmes en subissent une oppression décuplée. Et cette vision du monde finit par substituer à la solidarité de classe l'antagonism e entre croyants et m écréants. Une logique qui débouche in év itablement sur un affrontement entre adeptes de Mo hammed eux- m êmes , en vertu de leurs interprétation s différentes de la Charia. L'apparition, ici et là , d'associations d' " ouvriers musulmans " éclaire cette dy namiqu e.

De ce point de vue , lepénisme et intégrisme s'a limen tent mutuellem ent pour rejeter les immigrés dans des ghettos. C'est le défi politique que nous devon s relever, au m oyen d'une perspective démocratique et internationaliste : celle qu i prône l'unité des exploités. Sa tradu ction concrète, c'est le combat pour l'éga lité des droits .

A ce niveau, la défense de la laïcité s'avère insuffisa nte. En pratique, cette laïcité épouse les inéga lités de la Républiqu e : entre França is et étrangers , entre la religion chrétienne dominante et les religions minoritaires, etc. Surtout, en se situant su r le terrain des rég lementations garanties par l'Etat , cette position s'assimile, aux yeux des immigrés, à la défense d'un ordre occidental, impéria liste et co lon isateur.

Bien sùr, à ne pas défendre des conquêtes démocratiques fondamentales - à commencer par celle qui garantit la liberté religieuse pour autant qu 'elle se cantonne à la sphère privée-, on ri sq ue de les vo ir dépérir. Reste que , pour conse rver leur pleine portée, elles doivent entretenir et développer le rapport de forces qui leur donna naissance. Ce qui n'est pas le cas lorsque tro is adolescentes, déjà victimes de pratiques intégristes et de campagnes d'exclusion, se retrouvent otages d'un affrontement national.

«MARX, REVEILLE-TOI... » A l'inverse , ceux qui se sont opposés à cette log ique n 'en ont pas moins gravement dérapé . Progressivement, ils ont ramené l'éga lité des droits à un e " intégration " fondée sur le respect des différe nces. De quelles différences parle -t-on ? Certes, c'est notre honneur que de combattre sans réserves les vo lontés d'assim ilation. Notre démarche ne peut cependant se morceler en fon ct ion de considérants con joncturels.

La possibilité, pour le musulman, de jouir d'un droit simila ire aux autres c royants ne peut avoir pour co rrolaire la légitimation de l'inéga lité entre garçons et fi lles. L'éga lité des dro its, c'est aussi le droit, pour les femmes immigrées musulman es. de vo ir reco n -naître leur dignité , d'échapper à la tutelle du père, du frère ou du mari.

Cette approch e, le mouvement ouvrier, le mouvement antiraciste, le mouvement féministe n'ont pas su en défendre to utes les dimen sions. A la place de la bataille idéologique qui eùt été nécessaire, nous avons mème entendu, dans nos rangs, des arg umentati ons ramenant les manifestatio ns d'a liénation reli -gieuse à des pratiques privées , regrettables mais inévitab les dans les co ndition s présentes. Stupéfiant pour des marxistes qui ad hèrent , en principe, à ce constat de la Critique de la philosophie du d roit d e Hegel: "La critique de la relig ion est la condition préliminaire de toute critique. "

Pour en revenir à Creil, il fallait s'opposer aux décisions disciplinaires du principal. Pas au nom de la " tolérance ". Mais en vertu de l'intérêt des premières intéressées, les jeunes fi ll es et les femmes musulmanes. L'erreur consista néanmoins à limiter la revendicati on au maintien en classe des porteuses de hidjâb, accordant du m êm e coup à l'école publique des vertus émancipatrices pour le moins surestimées. Pour que les co llégiennes puissent refuser les obligations que l'on prétend leur imposer, il fal -lait encore que s'opposât frontalement à l'intégrisme une visio n du monde fondée sur des valeurs éga litaires. Ce qui supposait un débat de masse , l'engagement du mouvement antiraciste sur ses objectifs , la mobi lisation des usagers de l'école . Au lieu de ce la, le mouvement ouvrier s'est divisé, le débat est dem euré confin é aux états-majors .

Une bataille décisive vient d'être perdue . Tirons donc , au plus vite, les leçons de nos caren ces.

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