L'article de Michel, s'il ne constitue pas une «réponse» à celui de Brossat et Péju qu'il incrimine, n'en pose pas moins toute une série de questions dont il nous faudra bien débattre, faute de quoi nous nous serons donnés bonne conscience à bon compte en le publiant. La réflexion qui suit ne prétend pas apporter une réponse à l'attente de Michel. Elle est beaucoup trop balbutiante et limitée pour cela, attestant d'une certaine manière le désarroi qui est le nôtre devant les problèmes que pose ce que l'on appellera faute de mieux la subjectivité révolutionnaire. Il semble néanmoins impossible de continuer à fermer pudiquement les yeux sur des interrogations qui se font jour jusqu'en nos rangs. La véhémence de Michel se justifie largement par cet aveuglement volontaire qui a été le nôtre jusqu'alo.rs.
L'article de Brossat et Péju ne portait pas sur le désir, mais sur 1 'idéologie véhiculée par les« dérivants »et sur ce point du moins il est globalement correct. Cependant, l' enjeu du débat reste entier; dénoncer ceux qui se veulent les porte-parole exclusifs du « désir», dévoyé en machine de guerre contre l'idéal militant. c'était juste et nécessaire. Mais cela ne saurait nous dispenser d'aborder le problème lui-même, si malaisé que cela paraisse. Il ne sera pourtant pas question ici directement de l'articulation de la politique sur le désir, ou des questions fort dérangeantes pour notre confort intellectuel que pose la « folie ». Plus modestement. ce qui suit se présente comme une tentative de réfléxion sur l'articulation, vécue le plus souvent de façon empirique et tâtonnante, sur le mode du déchirement, entre l'individu -ce qu'on appelle par euphémisme les «problèmes personnels»- et le collectif, entre la subjectivité des militants et les « besoins de la cause ». Le nombre de militants qui nous ont quittés pour raisons« personnelles»- entendez par là pour des raisons « non politiques » - , comme le suicide d'Anne-Sylvie, dont nous ne sommes pas quittes en expliquant que nous n'avons pas su ou pas pu répondre à ses exigences- nous interdit de continuer à esquiver le problème. Les raisons d'efficacité politique généralement invoquées ne suffisent plus: elles finiront par se retourner en leur contraire si nous n'y prenons garde, si nous continuons à sous-estimer l'importance du« facteur humain» dans la construction du parti révolutionnaire. Peut-on aujourd'hui continuer à véhiculer un tel éclatement entre la «politique» et la « vie privée », à ne pas réfléchir sur la manière dont les militants 75
vivent leur rapport à la société bourgeoise pourrissante et à ses contradictions, et sur les répercussions que cela a de façon grandissante sur leur manière de vivre, leur militantisme même ? Que 1 ·on ne se méprenne pas: il ne s 'agit pas de définir une« orthodoxie» qui s' étendrait en des domaines qui jusque là échappaient (tout relativement) à sa compétence. Il ne s'agit pas de codifier la vie entière du militant: il s'agit d'essayer de prendre en considération, d'une manière aussi politique que possible, les sources du malaise, de débusquer les fausses réponses, de déblayer le terrain pour en élaborer de nouvelles, espèrons-le, plus adéquates. Il sera difficile d'aller beaucoup plus loin dans le cadre de cet article : il faudrait pouvoir prendre plus de recul, il faudrait une analyse beaucoup plus approfondie : ce ne sont que quelques jalons.
Très schématiquement, il a été jusqu'ici entendu, tacitement au moins, que la contradiction était dans les choses et pas dans notre tête. Qu'en conséquence, la seule manière .de s'en sortir individuellement. c'était de lutter pour l'instauration du socialisme, préalable indispensable à la mise sur pied de rapports humains fondamentalement autres, désaliénés. Qu'en ce domaine comme dans les autres -plus que dans les autres même- il n'y ait qu'une solution radicale, la révolution, nous en sommes intimement convaincus. Il n'en demeure pas moins qu ' en attendant le Grand Soir, et même en œuvrant dans toute la mesure de ses moyens à en accélérer la venue, il faut bien vivre , et que la conception « étapiste » qui consiste à renvoyer aux lendemains qui chantent la solution de nos« problèmes personnels>> n'est guère plus convaincante. Nous ne pourrons pas longtemps brandir notre « bolchévisme >> volontariste comme panacée. Le problème n'est peut-être pas nouveau, mais il a pris une dimension nouvelle pour plusieurs raisons. Parmi elles, le fait que la crise des « valeurs >> bourgeoises ne nous épargne pas, en ce qu'elle remet en cause tout ce qu'il y a encore de·« chrétien» ou d'étroitement rationaliste dans notre idéal militant. La décadence accélérée de la « civilisation >> bourgeoise a fait germer, de façon sans doute déviée, diffuse, confuse, des embryons de valeurs nouvelles, ou plutôt a fait exploser des besoins nouveaux. Le-<< ras-le-bol >>, le rejet global des sacrasaintes valeurs (travail. famille, patrie), l'exigence de vivre mieux, ou autrement, tout de suite (si dérisoire qu'elle nous paraisse). l'exigence de disposer non seulement de son corps, mais de son intelligence, de disposer de soi-même, enfin, tout ceci nous atteint par ricochet. Ne serait-ce que parce que notre attitude militante est imprégnée de moralisme, et que, même en ce qu'elle a de fondamentalement positif, elle entre en collision avec l'« évolution des mœurs>>. Il est d'autant plus difficile de démêler le bon grain de l'ivraie dans tout cela que le stalinisme est venu étouffer trop vite les lendemains promis par la révolution, et que« l'homme nouveau>> qui se dessine, en Chine par exemple puisque c'est aujourd'hui le principal «pôle d'attraction>>, n'est «exaltant >> que de façon bien ambivalente (il faudrait voir pour qui et pourquoi).
Le malaise que nous éprouvons réside peut-être dans la difficulté. que nous éprouvons à nous situer par rapport à tout cela. L'article de Rouge 76 n° 299 sur les routards en est un indice. Politiquement, nous n'avon~ pas
de problème : la route est une voie sans issue, et la bourgeoisie, par son effarante capacité de récupération, l'atteste. Mais l'article amorce un tournant intéressant : de façon encore timide, il indique que nous avons cessé (enfin ! ) de rayer d'un trait de plume méprisant« ces gens-là », les marginaux. Que nous commençons à comprendre qu'il ne suffit pas d'avoir raison, mais qu'il faut encore être capable de convaincre le.s prin~ cipaux intéressés. La voie sera difficile, et elle impliquera sans doute bien des remises en question non de notre ligne politique mais de la façon dont elle s'exprime, et du comportement militant qui, il faut l'espérer, n'en découle pas inéluctablement (que nous commencions à nous poser des questions en est un signe). C'est sans doute parce que le «marginalisme» a pris les proportions d'un phénomène social d'une ampleur telle qu'il ne suffit plus de le caricaturer et qu'on ne peut plus l'ignorer. Mais cela rejoint aussi des préoccupations qui émergent dans nos propres rangs, puisqu'aussi bien notre attitude a au moins ceci de commun avec les «marginaux» qu ' elle a pour but de construire des relations humaines autres. Il est râssurant que nous cessions enfin, et si peu que ce soit. à confondre conscience politique et bonne conscience. C'est- peut-être parce que les conduites de fuite, l'immédiatisme, pour être fondamentalement vovés à l'échec, à la fois nous confortent dans notre sentiment d' être les seuls capables de comprendre les raisons profondes de la crise et de posséder, au moins de construire , l' instrument nécessaire à son dépassement, mais aussi nous dérangent profondément, mettent à l'épreuve les limites de notre argumentation, nous posent des questions nouvelles. L'organisation révolutionnaire, avec toutes ses contraintes, demeure le détour nécessaire à l'instauration d'une société fondamentalement autre, cela ne fait pas de doute -les aléas de l'immédiatisme en témoignent-, pour ne pas se référer au cours de l'histoire. Mais ce sont les implications de ce détour qui ne sont plus aussi évidentes, telles qu'elles étaient vécues jusqu'ici en tout cas. Dès lors c'est sur ce terrain qu'il nous faudra réfléchir, et vite. Et pour cela il nous faudra analyser de près les implications du pourrissement de la société capitaliste occidentale, sans attendre que les mouvements de masse les plus divers nous mettent « au pied du mur », mais en prenant les devants.
Ce long détour par notre attitude vis-à-vis des « marginaux », est loin d'être étranger au problème que nous posions tout d'abord, celui de la subjectivité du militant. C'est que les problèmes soulevés par eux nous agressent d'une certaine manière, celle qu'ils ont de nous remettre en question et de nous rendre de nous-mêmes une image certes déformée, mais qui parfois touche juste. De surcroît, nous n'échappons pas entièrement à leur angoisse, telle qu'elle peut être véhiculée par exemple, par les sinistres prophéties de l'écologie, qui a au moihs le mérite de réactyaliser pour nous l'alternative socialisme ou barbarie (si outrancières ou manipulées et manipulatrices qu'elles puissent être pm;.j,é!illeurs). Enfin, en dépit de !:acharnement de la bourgeoisie à les dévoyer quand elle n'a plus été en mesure de les combattre, ' le mouvement de libération des femmes, l'irruption de nouvelles exigences sexuelles et !a revendication diffuse de la jeunesse à vivre autrement n'ont pas peu pesé dans l'impérieuse nécessité, ressentie de façon confuse, de réactualiser notre 77
image du militant révolutionnaire. Il s'agit là d'une énumération sommaire, et qui n'est sans doute pas exhaustive, des champs d'investigation qui s'offriront à nous si nous voulons sortir du malaise vécu par bon nombre de militants.
La première chose à faire, pour pouvoir éclairer quelques perspectives nouvelles, c'est donc de tuer les lieux communs qui jusqu'ici nous préservaient des agressions du monde extérieur. Par exemple. et puisqu'il s'agissait de J'une des interrogations centrales de l'article-cri de Michel. balancer aux poubelles des idées reçues inopérantes l' «,évidence» qui voudrait que la cure analyt que ne soit pas révolutionnaire. Il ne s'agit pas ici de prétendre que IIJ psychanalyse est pure de toute compromission avec l'idéologie domina·•te (quand ça ne serait que dans la manière dont certains analystes voient Sans la famille le seul lieu de salut). C'est là un autre débat. que nous aurons sans doute bientôt. Mais ce ne sont pas les doutes légitimes que l'on peut nourrir par rapport à la théorie psychanalytique qui motivent l'idée selon laquelle militantisme et analyse sont incompatibles. Il faut en chercher les raisons ailleurs: dans une sorte de consensus tacite qui voudrait que J' analyse implique un tel repli sur soi-même que l'on en serait perdu pour la révolution, non provisoirement (peut-être) à certaines phases de la cure, mais définitivement, parce qu'ii s'agirait d'un choix individuel, reposant sur l'illusion que l'on peut résoudre ses problèmes en niant les déterminants sociaux qui les fondent. Parce que ce serait, d ' une certaine manière, mettre en doute que seule la révolution etc. bref, sombrer danl9 'Jne illusion petite-bourgeoise irrecevable en nos rangs. Tout est fait moins pour convaincre politiquement le militant qui tenterait une analyse de son erreur (ce serait difficile). que pour le culpabiliser en lui montrant qu'il distrait à la révolution, scandaleusement, son temps, sa disponibilité, voire son argent. Passe encore quand on est tellement «atteint» que. de toute façon, on est d' ores et déjà dans l' incapacité de militer, mais tant qu'on n'en est pas arrivé à ce point de non- retour, il faut être sérieux, camarades ... Nous ne doutons pas que la psychanalyse mourra de sa belle mort un jour. mais ce ne sera pas par décret. ce sera quand ses raisons d'être auront disparu. Et nous sommes loin du compte ! En attendant. les motivations des camarades, qui avec un sourire entendu la condamnent (en théorie, dans les faits la réalité nous contraint d'être plus tolérants) mériteraient d'être examinées de près.
On y trouverait sans doute un effet de ces mécanismes de défense par lesquels l'organisation révolutionnaire se préserve, préserve sa rationalité, du discours de l'inconscient. C'est qu'il lui faudrait reconnaître et admettre que le militant n'est pas une sorte de boy scout de la politique, dévoué et limpide, ou plutôt que sa conscience politique n'est pas tout le militant. Toutes ces questions, celles de Michel, celles d'Anne-Sylvie~ auxquelles nous n'avons pas su ou pas pu répondre, sommes-nous seulement en mesure de les entendre ? L'optimisme fondamental qui, dans une certaine mesure est requis du militant, ne risque-t-il pas de s'étriquer au point de se confondre avec une sorte d ' auto- suffisance passablement béate ? Puisque nous sommes convaincus. qu'il ne suffit pas d'appartenir à une organisation révolutionnaire, si juste soit son 78 programme, si profonde et dialectique sa compréhension des con-
tradictions de la société bourgeoise pourrissante, pour échapper totalement aux aliénations de ladite société, ne devrions-nous pas renoncer au triomphalisme volontariste qui nous pousse à exiger du militant, au nom de sa conscience politique, qu'il laisse ses« problèmes personnels» dans l'antichambre? Ce faisant, nous ne ferons qu'éloigner davantage ceux qu'une certaine difficulté d'être écarte de nous -«bien qu'ils n ·aient pas de désaccords politiques » - ou que nous écartons nousmêmes comme des empêcheurs de danser en rond. Faire sa place à l'analyse, sans s'illusionner sur ses limites, et surtout lui donner, lui rendre, sa portée subversive, ce serait aussi rompre avec la conception « étapiste » de la résolution des « problèmes personnels » que nous évoquions plus haut. Tous les militants n'ont sans doute pas besoin d'analyse. mais de quel droit« l'interdirait-on» (au moins implicitement), en vertu d'objections douteuses, à ceux qui, pour vivre plus douloureusement que d'autres leurs contradictions, en éprouvent le besoin ? La considérer comme radicalement autre que notre démarche, comme aveu de faillite militante, c'est faire preuve d'une bien étrange cécité sur la complexité des problèmes qui la fondent.
Les priorités et les urgences de la vie politique, les tâches écrasantes qui sont les nôtres en regard de nos forces, les contradictions inhérentes à notre choix organisationnel sont le plus souvent évoquées à qui pose ce type de questions, pour ne pas parler de théorisations douteuses. Tout ceci est effectif, et il s'agit de problèmes« objectifs» qu'il ne nous est pas possible d'esquiver. Et pourtant le fait est là, qu'il n 'est pas possible d'esquiver plus longtemps· non plus : la somme des« problèmes personnels » des militants finit par se transformer en problème politique. Les faits nous ont déjà contraints à réviser notre position. Il faudra peutêtre veiller à ce qu'ils ne nous emportent pas dans une dynamique que nous ne saurions pas maîtriser. L'aspect contraignant. voire coercitif, de l'organisation de type léniniste semble difficile à éviter. Ceux qui l'ont tenté ont rapidement fait fiasco. Ce qui n'est peut-être p;;~s aussi inéluctable, c'est la connotation« moralisante» du révolutionnaire professionnel dont parlait Lénine, cet « homme ayant fait profession de la révolution». et qui nous paraît aujourd'hui aussi étrangement désincarné: un révolutionnaire professionnel, cela n'a pas de vie privée, pas d'enfants, pas d'attaches ...
Si la prise en considération du facteur humain est rare dans les organisations révolutionnaires, c'est pour des raisons d'efficacité politique sans doute, mais aussi pour une grande part par politique de l'autruche. Il est par exemple fort éclairant que le mouvement de libération des femmes ait eu en nos rangs les répercus.sions que l'on connaît. Le temps où les militantes étaient considérées -de façon tout aussi inavouée que condescendante- comme des camarades de seconde zone (le terme est à peine excessif). devant se cantonner à quelques exceptions près à des tâches d'exécutantes (on avait quelque peine à imaginer qu'une femme puisse penser toute seule). ou à être les secondes plus ou moins brillantes de tel ou tel, n'est pas si éloigné. Il leur revenait tout naturellement d'assumer les tâches familiales- je garde les gosses parce qu'il est plus etc. etc. etc.- ou d'assurer le repos du guerrier. Pour le reste, 80 ce qu'il était convenu d'appeler l'émancipation de la femme se réduisait
à une« libération l;axuelle »qui avait plus à voir avec la décadence de la morale bourgeoise qu'avec l'élaboration de nouvelles relations humaines. Il ne serait venu à personne l'idée de combattre sérieusement, en termes «politiques» ces «problèmes personnels» - jusqu'à ce que les principales intéressées le fassent en tout cas. Et pourtant, avec la prise de conscience féministe, il est apparu que ces rapports aliénés entre militants n'allaient pas de soi, et que si l'on voulait que la libération des femmes ne soit plus une simple pétition de principe, il fallait consentir à se pencher sur cette fameuse« vie privée »des militants sur laquelle on jetait un voile pudique. En prétendant se hausser d' « objets » de la politique au rang de militantes à part entière, les femmes ont contribué à faire éclater cette scission entre la vie politique et la vie privée dont elles étaient les principales victimes, à poser en termes politiques ce qui n'était jusque-là -en pratique, sinon en théorie- que des « problèmes personnels ».
Il a fallu un mouvement de masse dont les implications politiques ne pouvaient plus être ignorées pour que les organisations révolutionnaires s'aperçoivent qu'elles reflétaient en leur sein l'une des principales contradictions de la société bourgeoise, mais qu'il n'était pas inéluctable qu'il en aille ainsi (tout du moins à ce degré- là). Ce n 'est pas par hasard qu'il s'est agi du problème des femmes, dont le statut d ' éternelles mineures se répercutait aussi en politique. Jusqu'à une époque récente, et en dépit des proclamations contraires, il allait de soi que les hommes étaient plus capables, plus disponibles etc. pour faire de la politique. Il allait de soi qu'il leur revenait en premier lieu de faire la révolution, en vertu d'une sorte de« nécessité sociale» qui n'était combattue ou dénoncée qu'en paroles. Il allait de soi qu'ils devaient sacrifier leur vie privée à la cause. Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive que leur vie privée, c'était le lieu d'une oppression particulière, celle de leur compagne, et en toute «innocence»: les conditions objectives, n'est-ce pas. Surtout si elle ne militait pas (une militante « ça pouvait comprendre »), ou si elle était mère de famille. Jusqu'à ce que l' on prenne conscience qu'il ne s'agissait pas là de problèmes personnels, à assumer comme on le pouvait, mais bien d'un problème politique à considérer comme tel. Ce n'est pas allé sans résistances, et le processus est bien loin d'être achevé. Qu'adviendra-t-il donc, quand l'organisation se coltinera avec tous les problèmes qui la traversent de façon diffuse, et qui relèvent de la subjectivité de ses militants, de son lien contradicto1re à la société qui la porte et qu'elle combat ?
Il faudrait commencer par prendre un peu de recul par rapport à nousmêmes; par sïnquièter de la manière dont les autres l'IO!!S ressentent (un peu comme le fait Rouge), par rompre autant que faire se peut avec notre fonctionnement encore trop en vase clos (il a fallu des mouvements de masse pour que le problème des femmes, ou celui des homosexuels soient pris en considération), pour inventer la « nouvelle formule » du militant révolutionnaire. Et pour cela cesser de considérer que les problèmes personnels, de quelque nature qu'ils soient, de nos militants, ne nous concernent ni ne nous intéressent, alors qu'ils réfractent en nos rangs les contradictions et les exigences de la conjoncture dans laquelle ~ nous vivons. Les organisations révolutionnaires les moins fermées 8 ces 81
problèmes, dont nous sommes, pratiquent à leur égard une curieuse politique de négation-récupération. L'article de Bensaïd dans Rouge sur «Violence et passion » est symptômatique à cet égard, qui, plutôt que d'expliquer politiquement le désarroi ou le désespoir qui se font jour dans ce film, les politise directement , ce qui est une façon de nier l'angoisse dont ils sont porteurs. Cette angoisse, ce désarroi, ne sont pas directement réductibles à la politique, à la politique consciente et délibérée, même s'ils sont politiquement explicables. Et il ne faudrait pas creuser beaucoup, sans doute, pour en trouver des traces chez nos militants, de même que l'on trouverait des traces de la tentation de la dérive ou de la route. On ne saurait se contenter de les ramener à de l'impatience petite bourgeoise devant les lenteurs et les détours du cours de l'histoire. Il ne s'agit pas, bien entendu, de macérer dans ses états d' âme ou ses angoisses existentielles. Il ne s'agit pas non plus, bien que le danger en existe, il ne faut pas se le cacher, de donner libre cours à un dilettantisme qui trouverait des prétextes trop faciles dans le « mal de vivre». Il s'agit de questionner notre idéal militant, de mesurer- et ce n'est assurément pas simple - ce qu'il a de fondamentalement correct, et ce qui ne va plus, en quoi il n'est plus adapté aux circonstances présentes. Les problèmes qui se posent à nous aujourd ' hui sont d' une certaine façon le revers de riotre réaffirmation, aux lendemains de 68, envers et contre les staliniens comme l'ultra- gauche, de la nécessité de construire un parti léniniste. Il n'est qu 'à considérer l' évolut ion de l'un ou de l'autre pour se persuader que nous avons eu raison. Pourtant, l' intolérance ou l'intransigeance léniniste dont nous avons alors fait preuve, retrouvant les accents de Que faire ? n'est peut-être plus tout à fait de rigueur. Nous avons fait preuve de suffisamment de souplesse pour le comprendre sur le plan directement politique (cf. les résolutions du dernier congrès, par rapport au P.S.U. ou la participation aux débats organisés par Politique Hebdo). Sans pour autant renier nos principes. C' est une démarche similaire qu'il faudrait adopter par rapport à la théorie du révolutionnaire professionnel. Si nous voulons que notre idée du socialisme soit convaincante, il nous faudra élaborer sur ce terrain aussi.
Voilà, dira-t-on, qui ne nous avance guère : il aurait fallu cerner de plus près les motivations profondes, l'ancrage historique de la théorie léniniste du révolutionnaire professionnel pour mesurer en quoi la morale dont elle est porteuse est ou non dépassée; il aurait fallu exhumer et analyser les tentatives de fonder de nouvelles relations humaines - la morale ouvrière- qui se sont fait jour aux lendemarns d'octobre, avant d'être dénaturées par le stalinisme ; il aurait fallu réfléchir, nous aussi, sur l'« homme nouveau» dont nous prétendons œuvrer à la naissance, et sur les exigences qui se font jour de façon éparse, au sein même du pourrissement de la morale bourgeoise. Il aurait fallu enfin, pour éviter toute ambigüité, mesurer dans toute leur ampleur les contradictions qui sont les nôtres pour entrevoir la manière de leur échapper. Et sans doute. beaucoup d ' autres choses encore. Une seule militante n'y saurait suffire. Il s'agit là seulement de quelques éléments, nés de préoccupations personnelles, de l'impact de la lettre d' un camarade; et dù sentiment de 82 l'urgence qu' il y a à se pencher sur ces questions. Nous ne devons pas
laisser l'apanage du« Désir» aux dérivants -et il aurait fallu aussi une analyse de ce qu'il y a derrière ce terme- si nous ne voulons pas que le désir de militer lui-même en soit atteint. Le plus difficile en l'occurence, c'est de mesurer l'impact profondément contradictoire d'une telle exigence pour nous. D'une certaine manière, il nous faut réinvestir, ou investir, des champs qui jusqu'alors nous échappaient, les reprendre à nous et en enrichir notre perspective révolutionnaire. Cela concerne tant les relations entre militants- redonner son sens, d'une certaine façon, au terme vidé de sa substance de « camarade » - que la relation des militants à la réalité qu'ils vivent. Cela concerne surtout, par la manière dont les militants sont atteints par les problèmes qui traversent la décadence occidentale, leur relation à l'extérieur et aux autres. Sur tous les problèmes évoqués ci-dessus, on a cessé d'être sectaires lorsqu'ils ont pris trop d'ampleur, mais surtout lorsqu'ils ont eu des répercussions chez nous, dans le vécu de nos propres militants. Nous aurons tout à gagner à accélérer cette prise de conscience, et à dire tout haut ce qui se pense tout bas.
Denise AVENAS 10 mai 1975