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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Ligue et désir, ou les incitations de la Ligue au suicide

· Critique communiste (1re série), n° 2, juin-juillet 1975 · p. 70-74 · 2 573 mots

DE LA LIGUE AU ·s ICIDE.

«Quand on n'ose pas dire son problème, pour moi, c t comme une épave, c 'est mort aussi bien dans l'eau .que dans sa tête t il faut la psychanalyse pour déboucher ce problème. est comme une'i9Quteille de vin, si on ne la débouche pas, on ne peut . pas la boire. La psychanalyse, c'est pareil.»

(Franck, 10 ans, in Gardes fous n° 2)

Cette contribution 1 témoignage 1 interrogation a pou~ auteur un ancien militant de l'ex-Ligue communiste de Besançon, tombé malade en 1971 (névrose). ayant fa it depuis l' expérience des cliniques psychiatriques, et en analyse depuis quatre ans. ,

Qu'une première chose soit claire: parmi le~ << symptômes» de la maladie, il m'est impossible d' avoir la moindre lecture suivie depuis quatre ans ; je n'ai donc rien lu en politique ni en psychanalyse et suis donc dans l' incapacité d'émettre un avis sur les déba,ts théoriques qui parcourent le rapport politique 1 psychiatrie. Mes seules lectures sur le sujet ont été des articles dans le Monde des livres sur le département de psychané;!lyse de Vincennes, les articles des chargées de cours vidées de Vincennes dans les Temps modernes de janvier 75 et le numéro des Cahiers du cinéma sur l'anti-rétro qui comwenait des articles posant le problème des rapports idéologie::désir, journal acheté suite au dégoût ressenti à la vision de Portier de nuit et suite à l'incomprél}ension de l'article hermétique de Bensaïd dans Rouge sur le même film, enfin la lecture (parfois difficile) de Gardes fous. Les critiques adressées à cette contribution selon lesquelles elle ne serait pas à jour des derniers débats idéologiques relèveraient donc d'un faux procès.

Ce qui m'a déterminé à prendre la parole a été le scandale - c'est- à-dire ce qui est intolérable- ressenti à la lecture de Rouge n° 296. Dans ce numéro, une juxtaposition m'est apparue criminelle: en page 2 on annonce le suicide d'une camarade et en page 14 on annonce un article de Marx ou crève qui a pour titre: « Un apolitisme nommé Désir». Je ne connaissais pas cette fille, mais je m'autorise à parler du suicide dans la mesure où il a été rendu public. J ' affirme que je me fous de savoir si un désir est apolitique, si l'émergence d'un désir de vivre (c'est- à- dire la possibilité de la négation de l'accomplissement de l'acte effectué) avait permis à cette fille de ne pas sauter par la fenêtre. Et quand on sait que la fille se refusait à l'analyse« parce que ce n'est pas révolutionnaire», 70 on a envie de crier : « Arrêtez le massacre ! »

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Mais il est temps d'aborder le problème de l'analyse, et ce à travers l'article de Péju et Brossat dans Marx ou crève n° 1 bien qu'ils n'en parlent pas, ou précisément parce qu'ils n'en parlent pas. A la lecture de cet article, on a l'impression que les deux auteurs ont écrit sur le désir comme ils auraient écrit sur la révolution permarfente ou un bulletin intérieur sur L.O.: l'impression de lire un article de commande. En fait. ils sont sans doute capables d'écrire sur beaucoup de choses, mais ce qu'ils écrivent reste un discours, ils professent. ils tiennent un langage aussi mort que le grec, ils nous livrent de brillantes dissertations d'agrégatifs. Ce furent sans doute de« très bons élèves». Aujourd'hui, ils sont sur des positions marxistes révolutionnaires, mais les dirigeants politiques n'ont pas gommé les forts en thème. Mais là où le bât blesse, c'est qu'ils ne répondent pas au courant qu'ils attaquent. Ceux qu'ils appellent les dérivants proclament: « Le Oésir, en avant toutes. » Péju et Brossat répondent : « La politique au poste de commandement ». cela agrémenté d'affirmations douteuses : l'opposition entre la danse (le mal) et le sacrifice (le bien) et la proclamation qu'il est erroné d'affirmer que, pour ses acteurs, Mai 1968 a été une libération personnelle. Mais là où ils fallait faire porter la polémique, c'est précisément sur le Désir. Au nom de la primauté de la politique , Péju et Brossat laissent en fait le courant qu'ils attaquent parler du Désir, ils lui laissent le monopole en ce domaine. On a l'impression que chacun s'est attribué sa zone d ' influence comme au t emps de la conquêt e de l'Ouest . Mais, trêve de pla isa nterie, des deux camps en présence, c'est bien sûr Péju et Brossat que nous interrogerons. Questions très simples, mais à notre avis cruciales: pourquoi votre silence pesant sur le Oésir ? Le mot vous fait-il peur ? Vous faites un article sur le Désir et vous ne parlez pas d'analyse. Soit vous déconnez, soit vous ne voulez rien savoir du problème.

Dans votre silence, il y a quelque chose d'implicite : la manière dont la Ligue ressent les camarades qui l'ont quittée « pour raisons personnelles» et .sont entrés en analyse. Je voudrais rappeler deux faits qui me sont personnels :

-au soir d'un meeting qu'il était venu faire à Besançon, j'avais eu une discussion très fraternelle avec X .. qui m'avait conseillé de m'accrocher à l'analyse (je n'y étais que depuis un ou deux ans, je flottais).

-Quinze jours après, le même camarade affirmait à un camarade parisien: «Pour Michel, c'est foutu. Aucun copain entré en analyse ne nous est revenu. »

Contradiction ? complémentarité ?

X .. m'affirmait aussi que nombre de 'types de la Ligue entraient en analyse. Alors là, il y a un problème : pourquoi nombre de membres de la Ligue entrent-ils en analyse et ne reviennent pas ? Les esprits simplistes répondront avec un gros bon sens: «C'est qu'ils n'avaient rien à y foutre». réponse qui ne me satisfait pas. Chacun entre en analyse pour des raisons qui lui sont propres, mais le problème que l'on peut se poser, c'est de savoir si le type de pratique militante à la Ligue (ne parlons pas de L.O. ou de I'A.J.S.) n'a pas un rôle de catalyseur vis-à-vis de militants, non pas plus« fragiles» que d'autres, mais plus sensibles à une certaine forme de vécu militant. de détérioration des rapports humains 71

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au sein de l' organisation (rapports dirigeants 1 exécutants ; je sais ce dont je parle : j'ai été dirigeant). Et si les militants ne reviennent pas, la Ligue ne fait rien pour. Ce ne sont pas des bruits de chiottes, mais il ressort de témoignages concordants que nombre de militants de la Ligue étant entrés en analyse ont ressenti une mise à l'écart de la part de leurs anciens camarades. Quelle explication ? Rejet du « frère indigne » qui aurait franchi la ligne de partage ? Compréhension diffuse que la cure analytique n'est pas une pratique solitaire (certains pensent qu'on se masturbe en s'analysant) qui ne remet en cause que l'analysant, mais que l'enjeu est bien l'individu dans l'ensemble de ses rapports avec ceux qu'ils côtoient, donc avec ses anciens camarades ? Ça peut aller plus loin: l'abandon pur et simple les lendemains de· suicide raté (je parle d'expérience).

Et chacun sait que s'il est une idée bien partagée au sein de la Ligue c'est celle que l'analyse,« c'est bon pour les petits bourgeois», et qu'un passage du militantisme à l' analyse serait une« dégénérescence» (Freud rejeton de Marx ?) .

Au meeting F.C.R. des présidentielles 74, à Besançon, Krivine, au milieu de son discours, a brusquement déclaré: «On n'est pas ici pour faire de la psychanalyse », affirmation malheureuse et dangereuse dans la bouche d ' un dirigeant, qui évoque la lettre adressée par une camarade prénommée Michèle à Rouge début 73, restée sans réponse et qui fut enfin publiée dans Gardes fous n° 1 en février 74 et qui disait : « ... Dans la même optique, je constate également que la folie, pour des raisons d'efficacité, dans l'extrême- gauche en général est réprimée.»

Les théoriciens reconnus de la Ligue sur les problèmes de sexualité, psychiatrie, psychanalyse, n'échappent pas à cette vision. Citons Brohm : «A propos du freudo-marxisme » (G.F. n° 3, p . 30) :

«De même, dans l'« intervention» ou l'« interprétation» sur le divan lors de la cure, il ne peut s'agir de rester« neutre» devant l' agencement des rejetons (c'est moi qui souligne le caractère péjoratif du mot rejeton. Non ! l'inconscient ne rejette pas, il exprime ! ) de l'inconscient, comme si tous étaient sur le même plan ! (c'est Brohm qui souligne). Entre un rêve qui traite d'un coït interrompu ou de fantasmes homosexuels et un acting out ou un lapsus qui parle de la révolte politique et sociale, il y a quand même une différence. »

Notons le « quand même » moralisateur qui prend à témoin. Brohm écrit des choses très justes sur l'analyse par ailleurs, mais il ressort du passage cité qu'il ne saisit pas ce qui en jeu/ enjeu dans une cure. Son point de vue est naïf. Mais ce ne serait rien s'il n'y avait cette affirmation qu'il y aurait des rêves nobles (les rêves politiques) et des rêves bâtards (les rêves sexuels). Il serait intéressant de savoir sur quoi Brohm fonde sa distinction. Faudra-t-il lire de nouveau sexualité pèché? Ici on n'est plus très loin du rapport de L.O. à la sexualité. Ou bien affirmation qu'il y aurait les «bons» malades et les « mauvais » ? A la limite, on peut se demander si Brohm ne pense pas que le sujet a le choix de ses rêves. Je ne sais rien de la science des rêves, je ne connais que mes rêves, mais je peux témoigner que les ressorts qui déterminent l'analysant à « sentir» que tel rêve plutôt que tel autre est à entendre et à décoder avec la plus grande rigueur possible 72 sont infiniment plus complexes que la distinction que nous propose

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Brohm, qui relève d'un délire que l'analyse permettrait certainement d'éclairer. Le désir : un péché ?

On a vu ce que Brohm disait des rêves. C'est au tour de Péju et Brossat de nous mettre en garde quand il nous parle de l'intelligentsia radicale qui se met «à cavaler aux basques de sa libido» (p. 79). Libido, le mot est lâché. « Attention, danger », faut-il ajouter ? Quand nous avions quatorze ans, dans la noirceur des confessionnaux, les hommes en noir nous forçaient à avouer nos «impuretés» ' et nous parlaient de sexe en terme de péché. Et c'était intolérable car, déjà nous trouvions les filles belles. De tout ce qui précède, je conclus que la Ligue n'adopte pas une attitude extrêmement différente, ce dont témoigne l'article de Péju et de Brossat où l'on fait un article sur le désir d'autres ... sans parler du tout du Désir, un peu comme si on n'en avait pas ou si on se défendait surtout d'en avoir.

Puisque Marx ou crève se refuse à nous parler de désir et d'analyse, je vais donc apporter mon modeste témoignage sur la question. Ce témoignage prend son ressort dans le vécu de mon analyse, c'est-à-dire en dernière instance dans les problèmes posés par mes rapports à autrui . Une analyse n'est pas un parcours individuel, un va-et-vient divan 1 fauteuil ; elle met en jeu et à nu tout un tissu de relations (le père et la mère bien sûr, les membres de la Ligue, les putes de la rue Saint-Denis, les amis, les filles dont on voudrait partager le réveil, et tous ceux, inconnus, dont on ne sait pas, le matin, qu 'on les rencontrera dans la journée, etc.).

Aux camarades qui se posent la question: «quel est l'enjeu d'une analyse?» je crois qu 'on peut leur répondre en les renvoyant au texte du petit Franck (10 ans) dans Gardes fous n° 2, texte bouleversant, qui n'est pas cette fois un discours mort à la Brossat. mais une parole sur le Désir.

Il est des êtres, psychiatrisés ou non -mais pour les psychiatrisés c'est plus sûr et j'en connais- qui n'ont pas, dèpuis des années, caressé les cheveux d'une fille, embrassé une bouche, senti les mains d'une fille sur leur corps et ses lèvres sur leur sexe, qui n'ont pas causé une nuit entière avec une femme quand les corps sont apaisés et que les mots peuvent enfin se délier. La misère, c'est ça, aussi. Et ces gens ont le désir à en crever de connaître à nouveau ça (ou de le connaître enfin). Simple question, Péju et Brossat : comment allez-vou~ qualifier ce désir ? Et c'est encore mal poser la question, car c'est encore se poser en censeur du sujet, «qualifier» son désir, alors que ce qui importe, c'est la manière dont il le vit 1 ne peut pas le vivre et sent que sa parole exprime cette possibilité 1 impossibilité.

Il n'y a pas un bon et un mauvais désir, pas plus qu'il n'y a un diable et un Bon Dieu, mais, dans la Cl.lre psychanalytique, l'émergence du désir, et elle seule, permet au sujet d'opérer enfin les choix que la névrose ou la psychose oblitérait, qu'il peut enfin trancher, non plus au nom de l'Autre qui l'investissait. mais en son nom propre, en souverail).

En fait, qu'ils en aient eu conscience ou non, dans l'énoncé de Péju et Brossat, « un apolitisme nommé Désir», il y a un non-dit, il y a des non- 73

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nommés, mais bien en cause: les analysants, et qui répondent à Péju et Brossat : si 1 'on vous suit dans votre discours, ce que vous nous proposez, c'est de rejoindre le néant de la vie petite-bourgeoise, ce que dans sa très belle introduction à Vailland par lui-même (Seghers). Hélène Vailland nomme « le cimetière des vivants ». Aux autres, que proposez-vous? Rejoindre l'organisation révolutionnaire ? Un peu de sérieux: à qui veut-on faire croire qu'on fera des militants révolutionnaires avec des êtres qui sont en pleine recherche de leur identité, à moins qu'on veuille transformer les réunions de cellule en séances de dynamique de groupe.

Donc je crois qu'on peut conclure, sans trop forcer les choses, qu'à ceux qui précisément connaissent la grisaille de cette vie de néant, la vie d'un Antoine Bloyé, votre article est, que vous en ayez conscience ou non, une invitation au suicide .. Je dis qu'un article sur le désir qui n'est pas porteur lui-mpme d'un désir ne m'enrichit pas et ne m'intéresse pas. Et simple question : qu'est-ce qu'un écrit sur le désir qui ne débouche pas sur un possible ?

Camarades de la Ligue, si un rêve sur un coït interrompu nous ouvre la voie qui permettra d'en finir avec les séances de masturbation mortifères et les étreintes misérables des hôtels de passe (les plaisanteries grivoises à ce sujet ne sont pas admises; laissons ça aux philistins) . viendrez- vous nous affirmer qu'il eût été plus bénéfique pour l'issue révolutionnaire de l'analyse de faire un rêve de révolte politique ?

Au nom de« l'apolitisme du désir» (de l'interdit du désir?). allez-vous continuer à nous offrir comme unique solution « honorable » de passer par des fenêtres d 'appartement, car si l'ultime possibilité de dire encore <<JE» c'est de sauter par un balcon, alors là, c'est l'apologie de la mort (à laquelle renvoie d'ailleurs le titre «Marx ou crève>>).

Michel Besançon 25 avril 1975

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