La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La science du texte rencontre Lacan

· Critique communiste (1re série), n° 2, juin-juillet 1975 · p. 44-59, 61-69 · 13 969 mots

Camille Scalabrino Pour Jean-Claude Coquet qui aime tant les devoirs d'écoliers.

LA SCIENCE DU TEXTE

RENCONTRE LACAN.

L'article de Scription rouge consacré au Contre Althùsser ( 1) effleure nombre de problèmes: explicite est son intention de faire le tour de l'arène idéologique (française). ce qui dans l'espace d'un court article ne peut se mener qu'en survol . Aussi serait-il peu élégant de faire reproche aux camarades de Script ion rouge d'être énigmatiques ou au mieux fort allusifs dans leurs caractérisations des idéologues répertoriés et d'être discrets quant à leur propre critique d'Althusser. Sans doute aurait-il été souhaitable que dans leur critique les camarades de S.R . nous en rappellent les grand s traits: il est proba ble que la plupart des lecteurs de la revue ignore ce qui fait la visée de Processus n° 2 (« Cahiers matérialistes marxistes révolutionnaires» rédigés par S.R.) dans « Réponse à John Althusser». Celle-ci (et bien d'autres textes) est supposée connue par l'article de S.R . paru dans la revue. C'est regrettable car le rappel de leur critique d'Althusser aurait peut-être indiqué aux camarades de S.R . la tâche que leur assignait le titre de leur article « La crise de l'althussérisme et l'intervention théorique des marxistes révolutionnaires ».

Une définition inconsistante de l'althussérisme

Qu'est-ce que l'althussérisme 7 Une école philosophique? Un comportement politique 7 Une façon d'être intellectuel ? Une déviation théoriciste ·du marxisme 7 Quel marxisme 7 On cherchera en vain dans l'article de S.R. un effort de réponse à cette question.

A entendre S.R. titrer de la crise de l'althussérisme. il nous semble clair que l' althussérisme existe pour S.R. L'on s'attend à une définition. elle ne viendra pas de tout ce corps de l'article parcouru. Or. cela aurait été nécessaire pour justifier l'entreprise politique de la première partie de l'article de S.R. qui a pour titre « Destin d'Althusser ». Or. il ne s'agit pas là tant du destin politique d'Althusser que de celui de tous ceux qui de près et de loin ont été marqués par son travail. Malheureusement. la caractérisation qu'en donne S.R. n ·est pas seulement schématique. elle est aussi grossière et très souvent erronée.

A l'époque où Althusser écrit son Autocritique (Hachette. 1975) qu'est-ce que S.R. entend par « althussériens stricts» 7 (« Le retour général des althussériens stricts dans le giron du P.C.F. »)Qu'est-ce que 44 S.R . entend par laminage politique du courant maoïste 7 La déprise d'une

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partie du mouvement de la Jeunesse scolaire, intellectuelle de la référence au maoïme ? Soit. La politique extérieure de la Chine, autant que l'incapacité à fonder en Europe une problématique révolutionnaire d'organisation sur la base de la seule référence au maoïsme ont été à l'origine de ce déclin du courant maoïste. Mais que 1 ·on ne se leurre pas: les organisations maoïstes néo-staliniennes se sont sensiblement renforcées dans la période récente, et la polarisation de 1 ·extrême gauche par le mouvement marxiste révolutionnaire est loin d'être gagnée. Pas de triomphalisme: c'est par milliers que les militants d'extrême gauche se comptent hors des rangs de la Ligue; la polarisation n'est pas si réussie qu'on le raconte. Par ailleurs, c'est à l'issue du courant maoïste que l'extrême gauche doit son premier quotidien: Libération. Si faible politiquement que soit Libération, il remplit un vide, fait un travail de politisation que l'on ne peut tenir, à moins de crétinisme politique, pour nul. La popularisation des thèmes anti-autoritaires, de 1 ·esprit de révolte, de 1 'insolence ouvrière a servi toute l'extrême gauche et bien au-delà. De même le souci de débat démocratique, de refus du dogmatisme et du sectarisme, était une bouée d'oxygène pour tout un pan de l' extrême gauche soumise dans l'après-Mai à des disputes idéologiques extrêmement violentes . Le bilan du courant maoïste en France est beaucoup plus complexe que ne le laisse voir SR ., c'est un bilan contradictoire, et ce serait pure fatuité que de dire que nous, marxistes révolutionnaires, n 'aurions rien à apprendre de l'expérience du courant maoïste. Il faut souffrir de ce vice lamentable de corn-suffisance pour ne pas reconnaître que nous avons appris de nos adversaires politiques maoïstes- adversaires, puisqu'ils nous disputaient l'hégémonie politique dans le. mouvement de la jeunesse scolarisée et l'extrême gauche ouvnère .

On dira : le courant maoïste, ce n ·est pas l' althussérisme. Eh oui, mais c'est une distinction que, justement, ne fait pas l'article de SR., et comme l'althussérisme (courant politique ?) n'a pas été défini par SR., on patauge dans les affirmations péremptoires et a-historiques dont la plus contestable est celle de la dépolitisation.

Soit la formule de SR.: la « crise de l'althussérisme laisse le champ libre à un lacanisme mondain d'un côté et à un anarchisme désirant apolitique de 1 ·autre ». Première erreur : la crise de 1 'althussérisme est relative à /'extrême gauche, pas à la gauche traditionnelle. Althusser se porte bien au parti, les althussériens aussi, et 1 · althussérisme existe sans crise comme problématique théorique de référence pour une grande partie des intellectuels du Parti. Althusser fait partie des meubles, il ne dérange plus, pour preuve le petit libellé (« La Nouvelle Critique signale») dans le numéro de mars 1975 de la Nouvelle Critique: «Une offensive contre notre camarade Louis Althusser. De divers bords: trotskyste (Contre Althusser, 1 0/~ 8). « maoïsant » (Rancière, la Leçon d'Althusser, Gallimard) . Les prétextes philosophiques masquent mal l'attaque politique. souvent très basse, contre le communiste fidèle à son parti -et contre le parti lui-même. Intéressante et révélatrice « opération >> idéologique ... >>. Le Parti, c ·est la classe, le problème d'une contradiction dans la fidélité à un parti qui lui-même ne serait pas fidèle à sa classe ne se pose pas pour le stalinien de service, mais cela indique 45

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à souhait combien tout ce monde persévère dans 1 'être ... Althusser est bien au chaud. Reste que cet althussérisme n'est pas forcément indice d'une dépolitisation pour les jeunes qui à travers ses diffusions universitaires en viennent à s' engager au Parti ; l 'adhésion aux mouvements de jeunesse du Parti peut être le premier pas (contradictoire certes, car sous l'égide du réformisme) d'une démarche militante que les forces révolutionnaires peuvent radicaliser, voire polariser.

D'une soi-disant dépolitisation de l'extrême-gauche

Deuxième erreur de S.R . : le rejet de l'althussérisme par l'extrême gauche n'est pas le signe de la dépolitisation de celle-ci.

L' althussérisme hors le P.C., c'était les maoïstes, mais la constitution des maoïstes en courant politique opéra, dès le départ. la rupture avec Althusser, du moins d'avec sa débilité politique . L' évolution du courant maoïste n 'est pas d'une politisation à une dépolitisation, mais d ' une ignorance politique crasse de l' histoire du mouvement ouvrier vers une découverte des problèmes de l ' intervention mi.litante: qu' il y ait eu des dégâts en chemin , cela va de soi , mais les consciences qui éclatent ' laissent place à des polarisations nouvelles : la dépolitisation d ' un courant politique qui éclate est autant l'i ndice des racines politiques débiles de ce mouvement que de la faiblesse de polarisation idéologique politique des aut res cou rant s révolut ionnai res . Hist oire de ra ppeler les camarades de S.R . à un peu d'humilité et de pudeur militante. Mais surtout, ce qui me semble , à moi, indi ce de dépol itisation , c 'est que l' extrême gauche marxiste révolutionnaire ne soit pas capable de formuler en quoi Althusser a pu être chose honteuse et dangereuse pour le Parti pendant une période , en quoi Althusser a permis d ' opérer une rupture dans les références idéologiques de la jeunesse scolaire et intellectuelle ·soumise à la pression de l'idéologie dominante (de Crozier à Aron , de l'humanisme de Brunschvicg à l'humanisme de Sartre) . C'est le caractère unilatéral , a-dialectique du Contre Althusser que de se taire sur ce point. Althusser suppôt du révisionnisme : voilà le dernier mot du Contre Althusser. Trop vite dit ! Qu'il soit devenu un idéologue pilier du P.C.F. , de son révisionnisme, n'interdit pas de penser comment il fut un moment (même un prétexte, si 1 ·on veut) de son éboulement.

Sur ce point (qu 'au demeurant les camarades de S.R. évoquent en disant que la critique de 1 ·humanisme est un acquis théorique du mouvement marxiste révolutionnaire, ce en quoi ils ont raison de principe, mais non en fait, car cela même est loin d'être acquis dans la LigUe). je reviendrai dans un article qui mettra un peu de couleur et d'éloges dans cette encre qui se répand aujourd'hui sur Althusser. Bien trop facilement, et cela aurait dû inviter les camarades à quelque l:>rudence, Mais la tentation de prendre le courant en sa pente a été la plus forte, une fois de plus.

Faire la peau au désir ou le bout de nez de Staline

C'est encore à la pente de la facilité que les camarades de SR. me 46 semblent céder quand ils déblatèrent sur le lacanisme mondain et l'anar-

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chisme désira nt apolitique qui occupent selon eux le champ théorique laissé libre par la crise de l'althussérisme. Qu'une mode littéraire. un engouement saisonnier de la grande bourgeoisie intellectuelle puissent occuper le champ théorique me semble une sottise dans les termes. Que Lacan y soit pour quelque chose est de la dernière des farces. Passons. Nous verrons plus loin quels procédés sont à l'œuvre derrière ce genre d'affirmations. Mais qu'est-ce que désigne «l'anarchisme désirant apolitique» ? Deleuze-Lyotard ? Un anarchisme apolitique. c'est quoi , en dehors d'une contradiction dans les termes ? Veut - on dire que 1 'inclusion du désir dans la formule réussit ce tour de force de faire de l'anarchisme, attitude politique, une attitude apolitique 7 Nous inviterait-on à ne plus avoir que défiance du désir ? Quel lot de stupidités recèle une telle formulation ! Si l'on est embarrassé pour définir Deleuze-Lyotard , qu'on les nomme à la nature de leur pratique universitaire et politique : celle de mandarins-canailles; de plus, le terme de canaille convient également pour désigner la pratique d'analyste de Guattari , et accessoirement ses inc ursions dans le champ de la polémique politique . Mais, par ailleurs, il convient de dissocier Deleuze-Lyotard, dont les analyses sont hétérogènes. Il y a un itinéraire politique de Lyotard, de l'activisme du jeune homme de vingt-cinq ans, à travers Socialisme et Barbarie, jusqu'à nos jours, qui doit être reconnu comme tel. même si Lyotard est le premier à cracher dessus, et qui donne à ce qu'était Lyotard une toute autre résonance que ce dont retentit la métaphysique des corps machines chez Deleuze- Guattari . Apolitique , toute l'œuvre de Deleuze l'est. jusqu'à I'Anti-Oedipe qui cherche à sauver l'apolitisme des écrits antérieurs de Deleuze en fondant la dénonciation de la pratique militante (la politique) . Mais, pour cette raison , cela n'a pas de sens de cataloguer Deleuze comme anarchiste : l'arnarchisme, il s'en fout, et, de plus. l'ordre, il le reconnaît, toujours singulier, celui de sa dernière fiction , de son bon plaisir . Il fait «cas», Deleuze, même si, à ce titre, il dément référence, la justification du «n'importe quoi» nihiliste d'une frange militante de Mai 1968 complètement éreintée par les détours de la lutte des classes. Mais la frange s'est vite élimée, et, à vrai dire. il n'en reste pas grand-chose; l'intérêt à porter à Deleuze ne va pas à un courant politique, mais à une espèce idéologique : celle de la sirène philosophique, celle des« laudateurs de la Mort », pour reprendre une expression de 1910 du poète russe Khlebnikov, le plus actuel des poètes. Donc promesse d'article sur Deleuze, et de deux, et sur Lyotard, et de trois. Et signalons pour le compte que la façon dont S.R. parle de Brohm me semble si peu cordiale, si méprisante qu'il sera bon (et de quatre) de montrer que ce qui fait problème pour Brohm n ·est pas tant le rapport à Marx que le rapport à Freud (négation de la pulsion de mort, dont le repérage par Freud fait insistance dans la dernière période de sa pensée : celle qu'organise la seconde topique) .

Mais, pour l'instant, venons-en à l'illustration que S.R. donne de la dégénérescence de l'althussérisme, et de la dépolitisation-« où-queça-mène». L'évolution vers le salon lacanien, c ' est J-A. Miller. Rancière, fallait bien en causer puisqu'il vient de se fendre également d'un« Contre Althusser » (la Leçon d'Althusser, Gallimard, collection « Idées »). mais écrire que Rancière en arrive à rejeter, à liqyjder le léninisme, c'est accré- 47

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diter l'idée que, léniniste, Rancière l'a été: ce qui n'est pas la moindre des fantastiques nouvelles dont nous fait part l'article de SR. Le spontanéisme acide du Rancière de 1974 est un progrès considérable en matière de politisation par rapport à ce qu 'était Rancière en 1966: parler de théoricisme à propos de l'équipe qui entourait Althusser n'a pas valeur dans le seul champ de l'analyse théorique: ça veut dire en clair que la connaissance par les althussériens des luttes de la classe était quasi nulle. Au demeurant. Rancière ignore toujours ce qu'a été, ce qu'est le stalinisme. A cultiver les concepts, les althussériens d'Ulm croyaient faire œuvre politique: c'est ce que Miller désigne comme «notre idéalisme d'alors» dans un texte : «Théorie de La langue (Rudiments)», dont SR . ne retient que le sous-titre : « Adresse au Congrès de l'Ecole freudienne, Rome, 2 novembre 1974 ».C'est ce texte que SR. considère comme caractéristique de la dépolitisation de Miller, de son orientation vers le « lacanisme mondain». ce texte que SR. qualifie de «mieux qu'universitaire : salonard ».

Là gît la dernière erreur politique ·de SR ., non la moindre, et la plus injuste, - la plus cocasse aussi. Jacques-Alain Miller, l'essuie-pieds de S.R.

1. Cocasse parce que contradictoire, donnant les arguments nécessaires à se faire dénoncer. Ainsi il est fait reproche à M iller de n'être passé par Althusser que pour revenir à Lacan dont il sortait . Mais SR . cite abondamment un article de Miller où celui- ci établit que l 'apport d ' Althusser n'est qu ' un décalque transposé, à la lecture de Marx, de la lecture que Lacan fait de Freud . Althusser est débiteur de Lacan . Et comment ! Au point qu ' on se demande où est 1 'apport « historique » d'Althusser, en dehors d ' un transport , du champ freudien à la théorie marxiste de l'idéologie, d'analyses fondamentales étayées par Lacan . En quoi cela pouvait-il fonder une allégeance supplémentaire, ce mouvement de Lacan à Althusser que SR. attribue à Miller ? Etrange reproche au demeurant de «n'être pas passé» par Althusser. Mais, de plus, erroné: il ne s'agit pas d'un passage mais, au pire, d'une traversée.

2. Injuste en second lieu, l'attaque de SR., c ' est-à-dire à l'encontre des faits, et à l' encontre de l'activité politique de Miller. Que les camarades de SR. ignorent celle-ci établit qu'ils se sont plus intéressés aux marges de Derrida qu'aux passions militantes de l'extrême gauche. Pour ce qui est du passé, laissons-là le relevé de cette ignorance. Pour ce qui est du présent, il est intéressant de remarquer que la position de SR. ignore tout de la lutte politique qui eut pour scène I'U.E.R. de philosophie et de psychanalyse à Vincennes. Ou bien faut-il entendre que 1 'attaque de SR. contre J-A. Miller est un désaveu de la lutte que celui-ci a menée contre la pratique des couvées de Deleuze et Lyotard ? SR. entend bien dénoncer verbalement Deleuze-Lyotard, mais, lorsqu'il s'agit de leur disputer le terrain, de faire acte militant d'une position théo.rique, SR . se ferait-elle évanescente ou pratiquerait-elle à 1 'encontre de ce qu'elle proclame ? Conditionnel de politesse , comme on peut voir. Il faudra cependant, pour autant que l'on veuille mener une lutte sur le front 48 idéologique, se faire à ces situations d'affrontements où l'on continuera

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de voir les Pol-Droit de la bourgeoisie libérale prendre sous leur aile, outre les éléments les plus rétrogrades du corps universitaire, les gauchistes égarés de Mai 1968 convertis en 1974 au Graal du Désir. De cette lutte, Miller donne un exemple que S.R. réussit à la fois à taire et à discréditer par anticipation (règlement de comptes dans les salons lacaniens). Démarche étrange pour des personnes soucieuses d'intervention militante. Qu'est-ce qui fonde donc la myopie des camarades de S.R. ? Comment l'accréditent-ils, nous la font-ils passer pour pointe de lucidité ? La critique S.R. de l'éloge de Lacan par Miller

Procédé facile que celui utilisé par S.R. pour discréditer l'intervention de J-A. Miller à Rome (2 nov. 1974) : Miller a chanté louange de Lacan le Maître, n' est-ce pas preuve du comble de la servilité? S.R. n' y va pas modérément en désignant à la vindicte militante la « vénération religieuse pour Lacan « le Maître» dont Miller devient le larbin éditorial » (Marx ou Crève n° 1, p. 1 04) . Mais il suffit de se reporter à «Théorie de Lalangue » pour prendre la mesure de la malhonnêteté du reproche. L'éloge que Miller fait de Lacan porte sur 4 points. « Mon premier éloge est de Lacan le maître» (sans majuscule, la majuscule de majesté, c'est S.R. qui en douce l'attribue à Miller: tout un procédé, tout un programme) (Ornicar n° 1, p. 17). Deuxième éloge (Ornicar n°1, p. 20): «J'en viens maintenant à Lacan l'hystérique». «Oui, hystérique, la parole de Lacan l'est au moins par ce trait, c'est qu'elle est authentique ». Etrange vénération religieuse qui met au compte de son Dieu, indice de sa vérité, l'hystérie !

Cela suffit à faire tomber l'accusation de S.R., à distinguer la position de J-A. Miller d'une attitude religieuse, mais n'épuise pas l'éloge de Lacan . « Mon troisième éloge, celui de Lacan éducateur » (Ornicar n° 1, p. 21 ). Que ne fait-il pas, J-A Miller, par ces temps où l'éducateur s'entend l'« éducastreur » ! Quelle occasion de «cartonner» s'offrait là à Scription Rouge. Qu'il y ait silence sur ce point appelle une réponse en forme de question: en quel lieu peut-on aujourd'hui faire éloge de l'étude et l'éducation, sinon du lieu de la pratique révolutionnaire, de ce lieu où Lénine nous apprend que se forge la vérité ? Et croit-on que Miller l'ignore, lui qui dresse procès en règle à I'Universi~é: «Faire semblant de savoir, faire semblant du savoir, c'est l' imposture dont se soutient le discours de l'Université» (Ornicar n° 1, p. 21) C'est loin d'être tout: «J'en viens à mon quatrième éloge de Lacan l'analyste ( ... ), plutôt que l'analyste, l'analysant» (ibid, p. 21 ). L'analysant, celui qui se tient en place publique, à qui l'on peut aller demander des comptes, et jeter la pierre, et que l'on peut dévorer au besoin, comme il advint d'Actéon, qu'évoque Lacan à l'occasion. Sur ce point, S.R. fait aussi silence. Est-ce inquiétude devant ce projet, et cet acte, de la porter en place publique, l'analyse? A en juger par quelques réactions des congressistes de Rome à l'intervention de Miller, cela fait problème pour certains de ceux qui font profession des secrets du divan et érigent en conduite de vie l'apathie analytique. A ceux-là, Miller s'adresse sans réserve : « L'apathie analytique hors des quatre murs de la séance, c'est l'abjection même.» Est-ce ce manque de « réserve intellectuelle» que S.R. reproche à Miller? Les camarades de S.R. ne le disent pas, mais c'est l'implicite de 49

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leur attaque contre J-A. Miller, et le plus sûr indice que la position de confort intellectuel, d'élitisme et de conservatisme idéologique est le fait des camarades de S.R. et non de J-A. Miller. Est-ce ignorance, est-ce mauvaise foi ? C'est à coup sûr avoir les cils scellés que de ne pas reconnaître la position de combat, l'attitude militante de J-A. Miller. Ce qui 1 'inspire, Miller, nous le savons - Lacan ne parle-t-il pas quelque part (de part en part) «des seuls hommes de la vérité qui nous restent, l'agitateur révolutionnaire, l'écrivain qui de son style marque la langue, je sais à qui je pense, et cette pensée rénovant 1 'être dont nous avons le précurseur» (Freud). De cette inspiration, Miller fait force. L'accuser de l'appliquer à la conquête des salons parisiens, c'est faire croire, comme on dit sur les rives du Liba , qu'une charge d'éléphants .guérit des démangeaisons occasionnées par les morpions. A d 'autres, les morpions ! Les jeux de société ! Miller ne joue pas, comme il l'a montré à Vincennes, ce qui donne frisson à ceux qui s'empâtent et s'encanaillent dans la quiétude universitaire. Puisque 1 'Ecole Freudienne est devenue institution (à son corps défendant), la psychanalyse, une mode (contre son gré), puisque l'on brade Freud sur les autels de la linguistique (à contre sens) et que 1 'intelligentsia se pique de laconneries (en toute naïveté), moment est venu de virer les canailles. Lacan a donné le signal. Ce que ses chiens ne lui pardonnent pas. Le passage de S.R. aux bords de ce champ de bataille lui met d'emblée du plomb dans l'aile. Pas de quoi désespérer cependant pour les camarades qui auront le courage d ' y réfléchir... Mais après ce bref parcours de ce que taisent, de ce qu'éludent les camarades de S.R., voyons ce dont ils font tapage: « Lacan le Maître ». Deux lapsus

A l 'argument du démagogue (Miller lèche-bottes de Lacan)., on est tenté d'opposer un rappel de raison : que Miller maoïste après avoir dénoncé les petits chefs, aille s'en trouver un grand est d'un ridicule comble. S.R. croit-il vraiment Miller aussi con ? A douter de Lacan luimême, ce que S.R. s'interdit, nous permettant de commenter ce que S.R. dit d'un« c'est de la salade». Mais cela ne suffit pas pour faire tomber la suffisance des démagogues. Encore faut-il les questionner sur ce qu'ils brandissent dans leurs accusations et leurs louanges. Le Maître que S.R. écrit avec majuscule et Miller avec minuscule, c' est qubi ? Ou encore qu'est-ce que ça signifie ? Eh bien, pas la même chose de toute évidence pour Miller et pour S.R. Ce qui indique le truquage de citation opéré par S.R. Dans Télévision (p. 53), pas de gourance possible, il est écrit «comme révolutionnaires, vous aspirez à un maître. Vous l'aurez». Minuscule, il suffit d'aller y voir. D'où vient que S.R. nous le rapporte avec une majuscule ? Lapsus ? Pour le moins, confusion de deux sens. Mais le moins est ici de bien courte perspicacité. Sur les deux sens de maîtrise (il y en a une multiplicité que nous ramenons à deux sens fondamentaux), nous reviendrons. Mais ce que fait S.R. (sans intention ouverte, les camarades ne sont pas des staliniens, leur erreur est inconsciente), c'est substituer le grand Mau petit m, opérant ainsi un infléchissement (une inversion) de sens. Pour autant que l'opération de substitution d'un 50 mot à un autre est classée comme l' une des formes du lapsus

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(Psychopathologie de la vie quotidienne, chap. V, «Les lapsus», Petite bibliothèque Payot, p. 61-114) et que cette opération de substitution, il n'est aucune raison de la limiter au mot entier, mais qu'elle peut porter aussi bien sur des phonèmes, voire l'écriture de la lettre que le son ne distingue pas (l'analyste ne fait pas qu'entendre, il voit), l'on est en droit de désigner l'écriture par S.R. de maître avec majuscule comme un lapsus.

D'autant plus que ce premier lapsus, lapsus massif, s'éclaire d'un second, plus discret, mais non moins significatif, et qui est du même type que le premier, à savoir que la déformation de mot, la transformation de sens n'est pas indiquée par une déformation de son. On sait l'insistance de Freud, dans le chapitre V de la Psychopathologie de la vie quotidienne, sur l'idée que « dans un grand nombre de substitutions, le lapsus fait totalement abstraction des lois de relations tonales» (p. 90). Reste que le deuxième lapsus des camarades de S.R. dans leur citation de Télévision , lapsus qui consiste à écrire deux s à la place d'un c, les conduit cette fois à substituer un mot à un autre, ce que la prononciation ne distingue pas. S.R. écrit (Marx ou crève n° 1, p. 1 03), rapportant les propos de Lacan : « Ils me cassaient les pieds selon la mode de l'époque. Il me fallait marquer le coup. Un coup si vrai que depuis, ils se pressent à mon séminaire. De préférer, somme toute, à la trique, ma bonasse. >> Et S.R. de commenter, croyant épingler Lacan : « Discours libéra l de la « vérité », ma is qui laisse suspendu comme une menace le contrepoint de la trique. » C'est ainsi que toute la gauche et l'extrême-gauche évoquent le couple Giscard-Poniatowski. Ce que S.R. n'a pas besoin de dire, l'image est dans 1 'esprit de tous les militants, il suffit de 1 ' évoquer, d' où la certitude de S.R. d 'avoir réglé le compte à une pédanterie de Lacan. Seulement ... Lacan ne parle pas de bonasse mais de bonace ; le texte de Télévision (p. 53), c 'est: « ... de préférer, somme toute, à la trique, ma bonace.» Ou' est-ce que la bonace ? Nom féminin, dit Larousse : « Etat de la mer pendant un calme plat, quand ses eaux n' éprouvent aucune agitation. Au figuré: tranquillité, repos. » Versant littéral (littoral), Larousse ajoute:« Temps de bonace. La bonace est redoutée des marins comme le signe précurseur d'un grand orage. » Ce qui ne cesse d'inquiéter jusqu'au moment où la définition du Robert rassure:« Calme plat de la mer après ou avant une tempête. » Donc, pour autant que l'on vienne de déguster un grain, on a quelque répit. Pas croire que les marins vivent toujours dans l'inquiétude : cela , l'idée de l'inquiétude, c'est la vision littorale - de la femme au foyer par exemple, qui ne prend pas la mer avec l' homme. Au demeurant, le Robert illustre sa définition d ' un «Profiter de la bonace pour s'embarquer». Ce qui menace le marin chez Larousse, chez Robert lui est de service, à faire sa preuve de marin ; le repos, la tranquillité servent à embarquer. Au figuré, Robert de donner : «Apaisement, calme, paix, quiétude, tranquillité ... » Passons à bonasse. Ce n'est pas nom mais adjectif, le nom, il faut le chercher à bonasserie, ce que ne dit pas Laca.n et ce que n'oserait écrire S.R. (pour l'épingler, il faut estimer le papillon) . Pour Larousse: «Oui est d'une bonté, d'une bonhomie, d'une simplicité excessive: un homme bonasse.» Chez Robert, cela se précise:« Oui est faible, d'une bonté excessive par simplicité d'esprit, par peur des conflits.» Et de renvoyer à bon (trop bon) , 51

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faible, mou, simple. Maintenant essayons de désigner Lacan au moyen de ces adjectifs. Ça ne me semble pas bien marcher et je ne crois pas que SR. me dédira sur ce point. Or, si la bonasserie n'est pas le fait de Lacan, si 1 ·on renonce à cette sottise : faire support à la trique d'un trop de bonté, que reste-t-il de l'épinglage de Lacan par SR.? Du« discours libéral de la vérité» que SR. attribue à Lacan ? Contresens, projection: rien moins que libéral le propos de Lacan qui n'en finit pas de se dépatouiller de sa bêtise comme il s'en explique, de rendre compte de la Loi. Quant à la trique, est-il besoin de rappeler à des léninistes qu ' elle n' est pas garant, mais abus de la Loi - abus : son excès, son chaos, sa négation. Enfin, dernière remarque: lorsque Lacan parle de bonace, il dit « ma bonace ». Quant à la trique, il se garde de la désigner sienne . Les camarades de SR . ne s' en aperçoivent pas: ce qui leur interdit de comprendre pourquoi tant « d'intellectuels autrefois militants d' extrême gauche » se pressent au séminaire de Lacan . C' est que là ne règne pas la trique, mais se donnent représentation et occasion, les deuxième et troisième mardis du mois, d ' embarqÜement pourCythère . Autre fa çon de dire que ce qui est en jeu pour chacun de ceux qui s'y pressent, au Séminaire, c 'est le rapport à la vérité, rapport qui jamais nes'accommode de la trique, quand bien même l' expérience de la t ri que puisse y mener. Ce qui ne légitime en rien la trique, est- il besoin de l 'ajouter ; la véri té fai t honte à la trique.

Lacan n'est pas un Maître

Aussi est- ce ·confusion d ' esprit que de présenter Lacan manipulant la trique. SR. a beau parler de «l 'ambiguïté effective du discours lacanien», l'ambiguïté n'est pas dans ce que dit Lacan, ma is créée par ce que nous en rapporte SR., dans le procédé d ' écriture SR. de maître en Maître. Que la confusion des camarades de SR. tienne à la férule universitaire semble clair ; SR. ignore le maître au sens de Lacan et de J -A. Miller, le confond avec le maître d 'école qui vous tape sur les doigts quand vous vous tripotez au fond de la cour. C' est de cet épisode que SR. tire son interprétation de la trique et de bonasse, mais aussi de l'image du magister, de sa stature. Les camarades de SR. ne parlent-ils pas eux-mêmes de« Maître ès. Révolution» entendant le maître de Lacan comme le docteur en titre, de 1 'Université, diplômé-agréé qui s'est rivé à la reproduction du savoir universitaire aux fins d' afficher un label, .de savoir. Sur çe Maître et ses .configuration!:), çlocteur et Saint Pédagogue, trois articles d ' Ornicar n° 2 (Pierre Legendre, François Regnault, Alain Grosrichard)donnent quelques idées qui ne se ramassent pas dans les salons et dont les révolutionnaires feront arguments dans leur lutte contre l'Université bourgeoise. Trois articles parmi un ensemble « Sur l'enseignement». Dominique La porte: « Histoire de l' éducation »; Catherine Millot : « Psychanalyse et éducation » qui manifeste que le cri du dernier quarteron gauchiste vincennois: «Lacan tu n' as rien à foutre dans l' enceinte universitaire» n'a pas été entendu seulement comme : « Tu nous emmerdes », mais encore comme : « Ne viens pas te commettre ici. » A quoi il est fait réponse d ' une espérance de (re)mettre el) marche les nostalgiques essoufflés de Mai 1968 arrivés à bout de corde de leur 52 marxisme superficiel d'hier. Ce n'est pas entreprise simple ... , mais tor-

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due, à éviter le tout plein de pièges qui minent son chemin.. Lacan luimême, sur la possibilité de l'enseignement de la psychanalyse à Vincennes, ne s'est risqué que d'un peut-être. Ce qui, tout de même, est l'invite à en courir le risque. A tenter la démonstration qu ' il ne suffit pas de se rencontrer dans l'Université, dans l'enseignement pour qu 'automatiquement le maître devienne un Maître, et le relais du désir apprentissage de la férule. A tenter la démonstration que 1 ·on peut déjouer les fins d'asservissement de l'institution, ici scolaire. Double démonstration, tentative qui se nomme politique, et qui ne peut vivre que de se reconnaître. se vouloir comme telle. S.R. parle de diffusion du lacanisme. Il n ' y a pas de lacanisme. C'est ce que nous fait entendre Lacan dans ce qu'il dit de la maîtrise, ce qui est sans ambiguité. Que 1 'on se reporte à l' ouverture du Séminaire (Livre 1, Les écrits techniques de Freud, p. 7) : « Le maître interrompt le silence par n'importe quoi, un sarcasme, un coup de pied .

» est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen . Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. Le maître n ·enseigne pas ex cathedra une science toute faite, il apporte la réponse quand les élèves sont sur le point de la trouver.

» Cet enseignement est un refus de tout système. Il découvre une pensée en mouvement - prête néanmoins au système, car elle présente nécessa irement une face dogmatique. La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte à la révision . est une erreur de la réduire à des mots usés. Chaque notion y possède sa vie propre. C'est ce qu 'on appelle précisément la dialectique. » Il n'est pas le maître dont les canailles rêvent

Les canailles, 1 ·on reconnaîtra , dans leur tâche de composer le lacanisme à coup de citations picorées et d'en écrire l' histoire.

Toute pensée révolutionnaire semble soumise à cet effet de masse: être paralysée par ce qu'elle se propose de transformer. Et ce n 'est pas seulement ce que le stalinisme (bien ainsi nommé, car la pensée de Staline ne fait guère illusion) a fait de la pensée et de l'œuvre de Lénine qui doit être ici évoqué ; ce n'est pas seulement de rappeler cette lettre de Trotsky du 30 octobre 1936 que Gérard Rosenthal nous fait connaître (Avocat de Trotsky, p. 256 bis) dans laquelle Trotsky désigne les staliniens sous leur terme plus générique (ontologique) de canailles, qui nous sert d'exemple, d'antécédent. de mise en garde contre les canailles. mais aussi l'histoire de la diffusion de la pensée de Freud, cet édifice flasque : le freudisme, contre quoi, tenacement, Lacan s ·explique tout au long du Livre 1 du Séminaire et des Ecrits . Mais nous avons d 'autres exemples. Le plus connu : celui du marxisme, de ce marxisme qui effrayait Marx («Je ne suis pas marxiste»). marxisme des Bernstein et consorts, contre quoi Lénine a forgé l'espace. la percée de la prat ique révolutionnaire, avant que sa propre pensée subisse sous le discours des staliniens le sort que la pensée de Marx ava it subi sous le discours des sociaux-démocrates allemands. Nous devons être très attentifs à ce phénomène dont 1 ·histoire ne cesse de nous servir des exemples flagrants: ainsi du maolsme de Lin Piao et de Mao, celui du Petit Livre rouge, contre la dimension critique de la pensée de Mao Tsé-toung. Le 53

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marxisme contre Marx, le léninisme contre Lénine, le maoïsme contre Mao et le trotskysme contre Trotsky : à quoi bon le taire? Si se revendiquer a été pendant toute une période acte de courage et de critique révolutionnaire, aujourd'hui, alors que le mouvement révolutionnaire organisé par les trotskystes a pris poids et mesure de l'histoire, nous savons que sous le nom de trotskystes, d'authentiques canailles se dissimulent. Etre attentifs à ce processus de conversion en son contraire (le dogmatisme) de l'élément de la critique dans une pensée révolutionnaire, les marxistes révolutionnaires ne 1 'ont pas toujours été. Et re habiles à le distinguer. Ainsi Trotsky, dans Littérature et Révolution, fait de Kant un penseur idéaliste, réactionnaire , confondant Kant avec le kantisme, manquant l'aspect critique de la pensée kantienne. Cet aspect révolut ionnaire de Kant, Engels ne l'ignore pas (cf. le début de la Dialectique de la nature) et il est important que dans le premier numéro de Marx ou crève , Coletti ait restitué l'importance de Kant pour les marxistes. Kant à distinguer du kantisme comme le faisait déjà Schelling dans une lettre du 5 janvier 1795 adressée à Hegel (Correspondance de Hegel, 1, p . 19). Parlant de la foule des kantiens, Schelling écrit : « A vrai dire, ils ont extrait quelques ingrédients du système kantien (de la surface, bien entendu) avec lesquels ( ... ) on confectionne des breuvages si fortifiants ( ... ) que la théologie qui commençait déjà à ·tomber en cachexie deviendra p lus forte et plus saine que ja mais. Tous les dogmes di spo nibles portent déjà l'estampille de« postulats de la raison pratique» et là où les preuves théoriques et historiques ne suffisent plus, la raison pratique (de Tübingen) tranche le nœud gordien. » A quoi Hegel répondait à la fin de ce mois de janvier 1795 : « Ce que tu me dis de la démarche philosophico- kantienne ( ... ) de la philosophie de Tübingen n'a rien de surprenant . L'orthodoxie ne peut être ébranlée aussi longtemps que sa profession, liée à des avantages temporels, est intégrée intimement dans l 'organisme d' un Etat. Cet intérêt est trop fort pour qu ' elle puisse être abandonnée de sitôt et il agit sans qu'on en ait au total clairement conscience . Aussi longtemps que cela dure, elle a à ses côtés toute la troupe, toujours plus nombreuse, des imitateurs serviles ou des écrivailleurs dépourvus de pensée et d'intérêts supérieurs» (Correspondance, 1, p . 21-22).

Gue le kantisme ait prospéré ne justifie pas que les marxistes ignorent Kant .

Et que le lacanisme commence de diffuser, comme dit S.R., ne nous autorise pas à ignorer Lacan.

Figures de maîtrise et de valetaille

Mais qu'en est-il de ce maître dont parle Lacan, et dont Miller parle à son tour, qui n'est pas celui que S.R. désigne à la vindicte révolutionnaire ? Je pourrais y aller de ma définition dans le genre : ce qui résiste, ce qui ne fait pas ordre, mais raison -raison au sens où Hegel la désignait comme un os. Mais puisque c 'est Jacques-Alain Miller qui est sur la sellette, citons-le; dans le texte incriminé par SR., Miller déclare: «J'ai parlé tout à l'heure de Lacan l'éducateur. Il me serait facile de renverser la chose et de parler de Lacan l'écolier. J'ai parlé de Lacan l'hys54 térique . Je pourrais dire: le maître qui ne se dérobe pas à la sollicitation

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de l'hystérique. Enfin j'ai parlé de Lacan le maître, et je pourrais parler de Lacan l'esclave, j'entends le nôtre.» (Ornicar n° 1, p. 22). Qu'indique là JA. Miller, d'oublié par S.R. ? Si Lacan est à la fois maître et esclave, dans le même rapport, aux mêmes êtres, alors ce dont il est question est un rapport de réciprocité.

Le maître introduit à un rapport d'égalité. Avant d'y revenir, soulignons qu'il est bien venu de rappeler que les harnais du maître pèsent à ceux qui ne voient son effort et qui demandent : « Esclave ? En quoi ? » En ceci : qui travaille, au Séminaire, à faire advenir le sens ? Lacan. Lacan, pas le maître à dorer la pilule et se prélasser tandis que ses élèves se crèvent aux champs à coucher les épis de blé après les avoir fait lever dans les sillons, Lacan l'esclave. Car c'est à cette question du « qui travaille ? » que se fait le partage entre le maître et l'esclave. L'analyste ne fait pas possession (collection) d'âmes, non qu'elles ne se confient à lui, c ' est par là que commence chaque séance de son travail. mais le reste de ce travail consiste à défaire ce commencement ; «Passez-vous de moi». voilà le but. retour à l'envoyeur, à mener l'assujetti d'une position de sujétion à une position d' affirmation, qui n'est pas du je, mais du nous, position où en place du je, de sa solitude, de son vide, force est née de dire nous.

Mais il ne s'agit pas d ' esclave, protesteront les camarades de S.R. ! Irions-nous cracher sur un esclave ? Et certes, s'ils laissent entendre que Lacan se prend pour un Maître (il n'y a pire sujet de méprise que la maîtrise). ils se gardent d 'écrire de Miller qu 'i l est son esclave . Ils ne parlent pas d' esclave, les camarades, ils parlent de valet et. plus préci -sément, de« larbin éditorial». Valet, c'est moi qui l'écris, or valet n'a pas toujours été laid . Du jeune écuyer du XVIIè siècle , quelque chose nous reste dans le jeu de cartes : quatre couleurs, quatre valets (Lancelot de trèfle, Lahire de cœur, Ogier de pique, Hector de carreau), carré décisif au jeu de belote- pas de quoi attrister Miller. Mais si les camarades de S.R. jouent aux cartes, soyons certains qu'ils ne pratiquent que Polignac ; aussi ne disent-ils pas valet, ils le chassent de leur propos, avec le lustre de dignité que gardait le mot. Que ce soit un fait de Restauration, le mépris du valet porté jusque dans le jeu de cartes n'inquiète pas les camarades de S.R. trop soucieux de leur haine. Abject, Miller le sera . Ainsi, valet le cède à larbin : laquais, âme basse, servile. Où l'on voit que S.R. se soucie peu du conseil de Lacan de porter intérêt à la féalité : monde de la foi jurée et de la fidélité à la parole. La visée de S.R. est résolument bourgeoise: la féalité n'est considérée qu'en haillons sous le regard du marchand, de ses sarcasmes, de son amusement du mouvement de carrousel que les valeurs de la foi subissent. De la féalité, S.R. ne nous sert que la caricature, et la survivance d'une forme : la narration. C'est sous un sens spécifique que l'on peut désigner l'esclave, le serf et le valet comme des larbins du maître, celui du rapport de connivence, rapport bourgeois par excellence où s'échange la tolérance infinie du maître et du domestique pour leur veulerie réciproque, celle du domestique à se complaire à vider les pots, celle du maître à accroître sa richesse et sa jouissance de l'avilissement d'autrui. Le maître ignore le valet. et le valet dans l' ombre du maître veille à sa bourse. Quelques écus reviennent au valet : temps de son service, jauge du mépris dont le 55

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maître l'a accablé ! La dépendance du domestique signifie celle du maître par rapport à la circülation de la monnaie : l'indignité de l'un et de l'autre ne se définit plus en rapport de la parole trahie, mais à l'aune de l'argent accumulé-volé. Ce rapport-là, en quoi pourrait-il faire l 'occasion d'une parole, d'un échange d'idée entre maître et domestique ? Echanger des idées suppose qu'on brise le rapport de dépendance, du moins que l'on s'installe ailleurs que dans ce rapport. Tout au plus le maître s'ouvre à son domestique de son fantasme afin qu'il le serve: rapport de Don Quichotte et de Sancho Pança. La ratio bourgeoise, le bon sens domestique, prend mesure du dévouement à la folie du vieil hidalgo, de la complaisance à ses chimères.

La domesticité bourgeoise, le larbinage trouve là son origine, dans l'absence de toute relation de vérité, de parole, entre deux êtres. Accouplés, Don Quichotte et Sancho Pança le sont dans une pure relation d'extériorité, chacun dans son quant-à-soi ; ce sont de pures ipséités. Radicalement étrangers l'un à l'autre, leur connivence n' est pas leur: c'est le lien du service que résout le numéraire. Vincenz, un personnage de Luckacs dans « Richesse, chaos et forme » (l'Ame et les Formes, Gallimard, p . 212) décrit très bien ce rapport : « Don Quichotte et Sancho Pança n'entretiennent ( ... ) aucune relation mutuelle ; du moins pas en tant qu ' hommes. Aucune action réciproque ne se produit entre eux, seule se produit celle qui, généralement, existe entre les personnages d'un tableau : une relation de lignes et de couleurs -et pas une relation huma ine. Daumier sut exprimer la totalité de leurs rapports, de leur caractère, de façon purement linéaire. Et l'affirmation selon laquelle tout ce que Cervantès a écrit toutes les aventures par lesquelles il fait passer ses héros, ne constituent qu ' un texte explicatif de ces peintures, qu ' une émanation de 1 'idée, de la vie a priori outrepassant en force et en vitalité la vie réelle, de la vie qu'il était possible d 'exprimer en ces relations linéaires, cette affirmation n'aurait pas un caractère trop paradoxal. Et vous savez également ce que veut dire le fait qu'il ait fallu exprimer cette relation destinale de la sorte ? Cela veut dire que le caractère monumental de la conception de Cervantès et tout à la fois sa limite d'intensité, consiste en ce point-ci, qu'il y a dans les figures qu'il met en scène un élément qui tient du masque : l' un est grand et l' autre petit l'un est maigre et l'autre gros, et l ' existence de chacun d' eux, constituée de la sorte, est absolue et exclut a priori son contraire. Cela veut dire que le relativisme, l'indécision de tous les rapports, on ne peut encore les trouver que dans la vie, dans l'aventure, tandis que les hommes sont encore totalement intacts. Leur attitude à l'égard de la vie est unitaire, leur caractère est semblable à un masque, et, entre ces hommes différents, il n'y a rien de commun et aucune possibilité de contact. »

Où le bât blesse

Certes, les camarades de S.R. ne prennent pas Lacan, l 'auteur des Ecrits, pour Don Quichotte. Mais à traiter Miller de « larbin éditorial », font-ils m~illeure réputation à Lacan, «officiant» du Séminaire? L'écrit trouve grâce aux yeux des camarades de S.R., mais pas l 'écrit contaminé par la parole. Or. c'est cela que prouve J.-A. Miller, que le style de Lacan 56 est gangrène langagière, langue toute entière pourrie de parole. La trans-

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cnpt1on à laquelle se livre J-A. Miller, la transcription de la parole du maître, c'est de la contamination : la peste court. « Chasse aux rats ! » proclame S.R. et de commencer. Las ! Lacan lui-même s'est alité, il en rajoute même, main passée à Jacques-Alain Miller. Que dit-il. Lacan (Livre XX. Séminaire de 1972-1973. Encore.). dans son envoi à Jakobson ? «Mon dire, que l'inconscient est structuré comme un langage, n'est pas du champ de la linguistique» (p. 20). Linguistes, ramassezvous, qui aviez entrepris de régner sur les« sciences humaines », forts de votre scientificité et du souci de Freud-Lacan pour le langage ! C'est cela que la Science Marxiste Révolutionnaire du Texte (ça s 'appelle comme ça, Scription rouge : Organe de la Science Marxiste-Révolutionnaire Textuelle 1 S.M.R.T.) n'avale pas: la linguistique au petit coin. Ils l'avalent si peu, les camarades, que S.R. menace d ' en crever. J'y reviendrai. Pour l'instant, marquons le coup d'une citation de Lacan. Jacques-Alain Miller à Rome reprend l'Illumination de Rimbaud, A une raison:

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge les sons et commence la nouvelle harmonie

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en -marche

Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne - le nouvel amour !

Et Miller d'ajouter : « Oui , le maître. Est-ce trop dire, devant une société si avertie ? Le nouvel amour a été baptisé à Rome en 1953, et c'est lui qui retient ici encore, qui 1 'ignore ? chacun de ceux qui ont entendu, chacun pour son propre compte, un Tu es celui qui me suivras, et ont proféré pour se confirmer dans la position de disciple le Tu es mon maitre.» (Ornicar, n° 1, p. 18). «Servilité!» s'écrient les camarades de S.R. D'autres leur font écho qu'étouffe l'indignation:« Quoi ! ... C'est de la mystique ! L'amour, l'amour. .. , qu 'est-ce que les marxistes en ont à foutre ? ... » Tout de même, on finit par en causer ! Au séminaire de Lacan, par exemple, sur les divans des psychanalystes sur le chemin desquels la Ligue a contribué à mettre plus d'un militant marqué au fer rouge de l'étiquette «problèmes personnels». Cependant, il s'agit de «nouvel amour». Qu'est-ce à dire? Lacan s'en explique (Séminaire XX, p. 20) : « Il y a un texte de Rimbaud dont j'ai fait état 1 'année dernière, qui s'appelle A une raison, et qui se scande de cette réplique qui en termine chaque verset -Un nouvel amour. Puisque je suis censé avoir la dernière fois parlé de 1 'amour, pourquoi ne pas le reprendre à ce niveau, et toujours avec l'idée de marquer la distance de la linguistique à la linguisterie ?

»L'amour, c'est dans le texte, le signe, pointé comme tel, de ce qu'on change de raison, et c'est pourquoi le poète s'adresse à cette raison. On change de raison, c'est-à-dire - on change de discours.»

Changer de discours, les linguistes n'ont aucun mal à l'admettre. Discours changeants, discours multiples, l'arlequinade du langage est leur matière. Mais changer de raison ! Comment peut-on changer de raison ! L'homme de science n'en peut mais, doit-il se défroquer? Mais 57

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n'est-ce pas troquer la raison cartésienne, la raison du sujet de la science contre l'obscurantisme, un nouvel Evangile des ténèbres? C'est d'un air tout à fait pincé que Jean-Claude Coquet (Sémiotique littéraire , p . 11 , Marne éd.), concluant la démonstration de l'étonnement qui le saisit à la lecture d'une exégèse de Lacan, déclare: « Il est vrai que nous sommes incités à assister à la naissance d'une autre rationalité. » Visiblement, il n'en croit pas un mot; pour lui, la ratio est une. Il enregistre l'existence de la galère freudo-lacanienne, car il pense qu'il la retrouvera à quai. à son prochain passage. Il ne lui est qu'une raison pour emprunter les voies maritimes. Mais cet air pincé, n'est-ce pas l'attitude traditionnelle que l'homme de science, l'universitaire-chercheur libéral a tout au long des XIX 0 et siècles opposé au mar·xisme, à sa « soi-disant raison » dialectique?

La subversion de la rationalité occidentale. du discours scientifique, celui qu'inaugure Descartes, du sujet de la science, par les énoncés forgés d'une position de l'inconscient n ·a-t-elle pas été précédée, annoncée, préparée dans l'ordre de T'économie politique de l'histoire, par la critique marxiste ?

Quel air de parenté entre l'entreprise de subversion marxiste et l'entreprise freudienne? LacaFl s'en explique, il me semble, tout au long de son travail (quoi qu'en disent ses thuriféraires, les lacaniens de tout crin- à tout poil : « Marx, il s 'en fout Lacan. »). Lacan s'en explique au moins explicitement ici et là. Ramassons l'une de ces explications, ramassons comme Heidegger nous en enseigne le sens (Questions Ill, p. 52, Gallimard): « Aufheben signifie tout d'abord: ramasser par terre ce qui traîne. » Citer, procède de ce ramassage : véritable art que lègue l'agonie de la philosophie, citons donc:« Le marxisme ne me semble pas pouvoir passer pour conception du monde. Y est contraire, par toutes sortes de coordonnées frappantes, l'énoncé de ce que dit Marx. C'est autre chose, que j'appellerai un évangile. C'est l'annonce que l'histoire instaure une autre dimension du discours et ouvre la possibilité de subvertir complètement la fonction du discours comme tel, et, à proprement parler, du discours philosophique en tant que sur lui repose une conception du monde. » (Séminaire XX, p. 32) .

Evangile, d'amour faut-il le rappeler, nouvel amour, subversion . Trop occupés de leur prépuce, les lacancaniens, pour prêter quelque attention à ces remarques sur Marx : attitude qui en clair fait repoussoir pour les marxistes. Inciter l'aréopage lacanien à relever le nez, ne pas tolérer la surdité des marxistes à ce qu'ils font: souci politique, qui dicte quelque zèle à ce qui se pense, se diffuse, s'exemplifie du travail de Lacan. Nouvel amour, subversion.

Les marxistes renâclent ! Ne voient-ils pas que ce dont les colonnes de Rouge s'illustrent. la taupe, ne se contente pas de lever le poing, mais rit, rêve, combat. souffre. C'est un animal amoureux qui creuse les sapes de la révolution socialiste . Ils diront encore. tout à coup pointilleux sur le texte puisque le dessin est commis et qu'il n'est plus possible de le désavouer, (la taupe court. désir-révolution). de « subvertir il n'est question que le discours, dans cette citation ». témoignant de leur peu de cas de la formule de Lénine «les paroles sont des actes». qui n'ignore 58 pas que les discours font plus que coller à la peau ; ils structurent le

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mode d'existence, d'être des individus .. « dire, incarnation distincte du sexe» (S. XX, p. 39). Marxistes oublieux déjà de ce sur quoi les interroge la subversion du discours. leur changement de raison. Dans l'entre deux guerres en France, la régression du mouvement stalinien au cartésianisme a gommé la distinction de la raison cartésienne et de la raison dialectique. Là-dessus, se reporter aux élans émouvants de Politzer et de Cogniot: c'était faire œuvre progressiste qu'opposer Descartes au fascisme, certes ! Mais aller chercher Descartes pour en faire rempart contre Nietzsche, c'était dans l'ordre de la philosophie, opposer la politique de collaboration de classe des Fronts populaires au fascisme, politique frontiste des Fronts populaires qui au sein des métropoles impérialistes liait le prolétariat à la bourgeoisie. alors que dans les pays dominés par l'impérialisme, la possibilité d ' une politique frontiste (Fronts nationaux) dans laquelle le prolétariat s'attache une fraction de la bourgeoisie devient réalité (Chine, Vietnam) ; politique des Fronts populaires qui donne en France à la classe ouvrière l' occasion de se défendre un temps mais non d ' écraser l'adversaire de classe, la bourgeoisie. support du fascisme. politique du Front populaire qui amena la classe ouvrière à la merci de ce que le Front populaire se proposait de combattre.

La diffusion de l' humanisme dans le mouvement communiste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale était l'enregistrement d ' une débâcle de la pensée dialectique face à l'idéologie dominante. Même ledit pessimisme existentialiste qui, lui aussi au demeurant. afficha son humanisme, après 1945, se fonda it encore sur Descart es ; méprise de Sartre, à vouloir rejoindre la raison dialectique, de la fonder sur le cogito cartésien, en quoi cette tentative philosophique de Sartre devait se résoudre en pratique politique, d 'accompagnement du mouvement stalinien. puis de l'extrême gauche après Mai 1968. Dernier chant de la pensée libérale occidentale, après elle ne viendront au répertoire de la pensée bourgeoise que les manifestes de la scientificité et les titres d'efficacité technocratique.

(Re)mettre sur le chemin d'une re(con)naissance, celle de la pensée dialectique, c'est aussi de cela que nous entretient Lacan, ce qui ne laissa pas indifférent J-A. Miller qui vit là le sens de son travail. Car il travaille, le transcripteur, non seulement à transcrire Lacan. mais à filer la pensée du maître de son propre mouvement. Ainsi son essai. Théorie de Lalangue (Rudiments), J- A. Miller y prend le risque de développer ce que Lacan se garde de systématiser d'une opposition de deux raisons (cartésienne 1 dialectique). du discours de la science, des exploits de la langue.

Contre l'impérialisme linguistique

A en croire S.R., l'intervention romaine de J-A. Miller (Ornicar 1) se réduit à une lâche louange de Lacan. Nous avons montré la première surdité que manifestent les propos des camarades de S.R. : surdité qui reproduit une irkompréhension politique des contradictions, oppositions, tensions qui marquent l'existence des écoles psychanalytiques en France. Il nous a suffi de citer Théorie de Lalangue pour établir que la partie de cette intervention consacrée à l'éloge de Lacan est faite d ' autant de banderilles portées contre la mondanité (au sens de vie de 59

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surface) de la faune analytique (considérée comme mouvement social) . Théorie de Lalangue s'ouvre sur une dénonciation des dângers que son caractère institutionnel fait peser sur l'Ecole freudienne. de ce par quoi elle peut fonctionner tout de go. sans effort. dans le système capitaliste, une fois qu'elle y est inscrite; fonctionnement da se où l'on reconnaît la position de veulerie, d'irresponsabilité politique. Nous avons établi que Miller ne mâche pas ses mots et posé la question: «Se peut-il que S.R. lui fasse procès de ce courage politique ? ». Mais si là est l'erreur politique, facile à repérer de S.R., là n'est pas sa surdité la plus grande, qui consiste à dissimuler les deux tiers de l'intervention romaine de Miller. L'éloge de Lacan occupe les pages 16 à 22 d'Ornicar 1, le reste de l'article (l'essentiel) les pages 23 à 34. L'éloge sert, outre à définir la position politique d' où parle Miller. à introduire le « nouvel amour ». ce changement de raison que Théorie de Lalangue se propose d'étayer. l'espace de la distinction entre linguistique et linguisterie où se noue l'approche nouvelle du langage qu'inaugure Freud selon Lacan. sinon dans ce repérage que les faits de parole ne peuvent être réduits à l 'étude du langage. Nous avons cité plus haut une remarque de Freud dans la Psychopathologie de la vie quotidienne : « Le niveau linguistique à proprement parler ne permet pas de rendre compte de la formation du lapsus. » Mais il ne s 'agit pas de faire une ligne de partage entre linguistique et psychanalyse. La confrontation était nécessaire et non le partage des champs de scientificité, la coexistence pacifique ou 1 'i ndifférence réciproque des linguistes et des psychanalystes. Ce que souligne Miller d'intolérable pour S.R. c'est la fin nécessaire d'une entreprise, procédant d'une attitude scientiste. et dont le lieu d'émergence et de manifestation était l'enceinte universitaire. d'organisation des sciences humaines sous l'égide de la science du langage : linguiste-roi. S.R. a donné à plein dans l'aire de la science des textes pour laquelle les formes sont sans dehors et les corps dénués de sens ; la logistique était son élément. Or bien loin de dissoudre la psychanalyse. le mouvement de sa confrontation avec les travaux de formalisation du langage menés par les linguistes. a mis en crise l'élément de scientificité dont s'autorisait le linguiste. Comme l 'on dit, le linguiste donne de la bande. Où se répète la crise de 1 'intellectualisme formaliste: l'aspiration «scientifique» à la formalisation (tout est formalisable) est une croyance. Elle n'a rien d'intrinsèquement scientifique. Faut-il rappeler que c'est du terrain même des mathématiques (théorème d'incomplétude de Godel) que nous sont venus la démonstration des limites de l'entreprise de formalisation. et le renouveau de la conception dialectique de la vérité, que celle- ci ne procède pas du logique qui l'exclut mais d'un effet de relation. d'accouplement entre les systèmes formels de référence (langages) et les continents. les triades de la pensée concrète. Lalangue fait la nique au langage. il n'est plus de repos. de cabinet. pour le savant, la vérité mine la science. la démonstration du mathématicien n ·en finit pas de rejoindre les certitudes de 1 'i ntuition ; cavale de la science : nulle chaîne axiomatique ne peut se refermer sur elle-même. elle comporte toujours au moins une proposition indémontrable. Où la raison dialectique prend le relai de la raison cartésienne (analytique). Ce qu'a illustré à souhait l'entreprise analytique. que la pensée de son objet demande un change de raison. le passage à la 61

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raison dialectique. Lalangue nous le dit. de S à T l' on n'a pas fini de sauter en tous sens, de ce S (un, énoncé vrai indémontrable de T) à T (théorie des nombres, théorie formelle T) que l'on peut s'amuser (ludisme du Je, souci du sujet) à entendre : du pôle du signifiant au mouvement de la totalisation qu'advient- il en retour? nous répétons: position politique.

Les camarades de S.R. écrivent «le snobisme précieux, l'affèterie écoeurante du lacanisme mondain d'aujourd'hui suffit à marquer la distance qui sépare les Cahiers pour l'Analyse de 1967, de Ornicar ? de 1975. » Cette évocation a-t-elle pour fonction d'illustrer la « dépolitisation » que S.R. attribue à J .A. Miller ? Prêtons-lui attention un instant. Soit le numéro de mars-avril 1967 des Cahiers pour l'Analyse (Du Mythe au Roman). Témoigne-t-il d'une politisation plus grande qu'Ornicar 1 ? A l'évidence, non. L'on est autorisé à demander aux camarades de S.R. ce qui les conduit à nous conter une fable. Serait-ce que les camarades de S.R. mettent au compte de la politisation la dignité d'épistémologues dont se vêtait l"équipe des Cahiers pour l'Analyse avant mai 1968 ? Singulière confusion ! Et pourquoi oublier les deux numéros des Cahiers pour l'analyse de l'été 1968 (Généalogie des Sciences) et de l'hiver 1969 (la Formalisation) ?

En quoi ces numéros étaient-ils différents fondamentalement de la démarche des numéros précédents ? En rien . Simplement ceci : les textes regroupés dans le n° 10 n'étaient lisibles que pour de fi ns épistémologues. Documentation destinée sous l'oeil glauque du militant à prendre place sur les rayons poussiéreux des bibliothèques. Qu ' en advient-il avec Ornicar 1 ? Qu'ils nous sont donnés à lire ces textes, que leur lecture devient possible, parce qu'est enfin éclairé le rapport entre psychanalyse et logique, entre la science édifiée sur la base de la raison cartésienne et la raison dialectique, parce que la psychanalyse à travers la critique qu'inaugure Lacan verse tout entière du côté du matérialisme historique, achevant la dissolution de la philosophie occidentale, indiquant l'émergence de la vérité au lieu de la pratique sociale, celle du sujet, celle des masses. ·

Infléchissement décisif dans la démarche de Lacan lui-même, que note le chapitre « A Jakobson »"·du Séminaire (XX Encore-). Lacan infléchit, reprend, corrige, celui qui déclarait («Petit discours à l'ORTF» Recherches N° 3-4- Avril 1966): «Tout ceci ( du désir du signifiant, du sujet) s'énonce en une suite scientifique à partir du moment où il y a une science du langage aussi fondée et aw=ïsi sûre que la physique, ce qui est le cas au point où en est la linguistique. C'èst le nom de cette scienced'être considérée partout maintenant pour ce qui est du champ humain comme une science pilote ». Moins de 10 ans plus tard, il apparaît chez les linguistes soupçon de lassitude, la « science du langage» interroge ses fondements et ne les trouve pas plus assurés que ceux de la physique. A quoi tient sa scientificité ? Est-elle mieux suspendue que celle de la physique ? Interroger le modèle mathématique qui fait référence de la science, courir sur les brisées du logicisme et du formalisme était entreprise utile. Propre à défaire l'étreinte scientiste et formaliste, « entrevoir la vanité de 1 'idééi.US[Jle-}>-dit Miller que citent une fois 62 de plus à tord-cou, les camarades de S.R., mais propre à elle seule ? Ou

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fallait-il que mai 1968, l'expérience politique de l'extrême-gauche pèsent par là pour opérer la rupture ? Reste que rupture eut lieu et reprise d'une démarche critique, d'une démarche de bouleversement de 1 'ordre philosophique, de l'institution universitaire, du savoir, entêtement à tirer de la pratique scientifique sa vérité c'est-à-dire raison d'argumenter d'un nouvel évangile, d'un changement de raison auquel menait« pas moins qu'un retournement, un renversement des valeurs » (Ornicar 1, p. 19) pour un pan de la jeunesse universitaire.

Qu'est-ce à dire aujourd'hui: «Psychanalyse et logique. L'une se fonde sur ce que l'autre élimine. L'analyse trouve son bien dans les poubelles de la logique. Ou encore: l'analyse déchaîne ce que la logique domestique» sinon que le change de raison, qu'il s'agit d'opérer, opérera d'un mouvement non du côté des épistémologues mais par la voix des ignorants, de leur folie d'ignorants, de leur souffrance d'ignorants, de leur folie, de leur souffrance d 'opprimés et d'exploités? Qu'a fait l'Ecole sinon se fonder sur le « Fermez vos gueules. ignorants, prenez miettes (notes) du savoir». ?

Combien de générations d'écoliers la République a soumis au rouet de ce désespoir ? De la science et de la langue Miller met sur table le rapport. tout entier do mi né d ·abord par le projet de la logistique, forger -langue universelle langue formelle qui, comme l'imagine Leibniz «fermerait la bouche aux ignorants ». Voici la Maîtrise en la langue saisie dans ses effets, renvoyer aux calendes l'écoute de la langue, la congédier, la morceler , l'enfermer, la mettre sous clé, l'encoder. De reconnaître par la parole, sa dissolution , recomposition des langages, en la parole, la langue, n'est-ce pas découverte fondamentale,qu'a préparée le repérage par Lacan de 1 'oeuvre des langues naturelles, tissus de la matière verbale qui appert dans l'analyse ? Lacan n'est pas Leibniz, le langage n'est pas la langue. Ce n'est pas de maîtriser la langue qu'a cure Lacan, mais d'en prendre le fil, le cours, à sa source. Du coup se- trouvent congédiées l'image et la tradition du Magistère. Est-ce à dire que la connaissance, Lacan nous autorise à nous en foutre. Rien moins. Il nous incite à en prendre mesure et habitude d ' une double affirmation: c'est de corriger ses erreurs que l'activité scientifique tient sa fécondité. Optimisme raisonné des Bourbaki, auxquels rend hommage Lacan :• le savant n'est pas détenteur de savoir, il est celui qui prend connaissance de ses erreurs. Rapport nouveau à la vérité; le vrai n'existe pas en soi, ni comme référence mais uniquement comme moment d'un processus. moment qui ouvre, étaye un en marche de la pensée. pour le reste c'est toujours de l' erreur (dé)passée que peut être affirmé que quelque chose du vrai apparaît hic et nunc. Ici et maintenant. en rapport au sujet. Le processus scientifique est polémique, c'est de la confrontation que se forge épreuve de vérité. Ce qui se dit encore: il n'est de connaissance que de transformation du monde du sujet, soit des rapports sociaux. Retour sur la maîtrise : Critique du libéralisme.

A congédier la figure traditionnelle du Maître, figure d ' Autorité, du Savoir et de Clarté (le premier devoir du Maître est d ' imposer les règles de l'Intelligible, du Compréhensible, Boileau sert là à massacrer la vocation poétique des élèves, et les déraciner d'une position de parole, 63

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c'est-à-dire de les éloigner de manifester leur espérance, leur désir de vivre) est-ce qu'en lieu de Lacan se ·tait place vide du maître? On sait trop bien ce qui nait de cette désertification: le maussade, l'épars, le bredouillant et pour finir le rituel en lieu et place du maître absent. Mais qu'il surgisse encore une fois et le procès de connaissance se dramatise à nouveau, recommence, nous entraînant, à coups de pied du maître et d'invectives d'élève. Lacan ne démissionne pas, c'est un fait. il est têtu dans son désir, enragé à vrai dire. A dire ce que n'est pas la psychanalyse, c'est-à-dire faire la critique incessante, radicale de ce qu'elle est devenue aux Etats-Unis, une variante de l'human engineering, et le refuge de mystiques honteux; un procédé d'adaptation à l'ordre social et un prêche à renoncer au désir, pour ce qui est de l'autre face du libéralisme, celle qui fait masque au technocratisme, l'humaniste. La psychanalyse n'a pas pour fonction de rafistoler la société de la décadence impérialiste, et son « homo economicus »; Certes elle assure la tâche de guérir, mais guérir la souffrance d'un individu c'est quoi ? Le renore capable d'agir, le contra ire de surveiller. Lorsque Bettelheim parle de la guérison d'un patient malade, personne n'entend qu'il renvoie de son institut à la société de la chair à plus value et au plus de jouir. Lorsqu' il dit « on peut parler ' de guéri son (ri squer d'en parler) lorsqu'un malad.e est à'' no1,1veau capable d 'aimer, de travailler». cela s' entend non que le ma lade aime bien, travaille bien, mais qu'il est capable d ' affronter la réalité contradictoire du travail et de l'amour, capable d'y frayer le chemin de son désir et de l 'affirmer oeuvre singulière-collective. Etre capable d ' aimer, de t ra vaill er, c 'est être capable de se heurter à t o ut ce qui salope l 'a mour, salope le trava il sans céder sur son propre désir. Guérir c'est mettre un individu en position de sujet, de subjectivité, de lutte pour aimer, travailler de plein pied au désir, c 'est le mettre dans la capacité de peser sur les choses, transformer les rapports entre êtres humains, de s'affirmer comme sujet historique, ce que nous appelons mil itant. militant révolutionnaire.

Bien sûr de l'autisme à l'activité révolutionnaire le chemin est long que la psychanalyse à elle seule ne peut faire parcourir en entier, elle tend le relais; que le marxisme ne le prenne pas, cela ne tient pas tant à la psychanalyse, à se? avatars, qu'à ceux du marxisme, cela tient plus à la dégénérescence du marxisme sous le double impact des révisionismes sociaux-démocrates et staliniens qu'à celle de la psychanalyse. Le sectarisme, le gauchisme, l'infantilisme, ces attitudes que traverse toute l' extrême-gauche et qùi réunies s'accommoderaient de voir à nouveau Freud brûlé en place publique, sont des produits du stalinisme, et le reproduisent malgré sa crise : elles s'interdisent de liquider ce qui leur fait horreur. C'est à faire toilette de son impuissance, de sa catatonie que la psychanalyse invite en relais le marxisme. Ce que le libéralisme critique non du point de vue de son efficience technocratique (à court de souffle lorsque les masses révolutionnaires donnent l'exemple de ce qu'elles font mobilisées dans un processus révolutionnaire par un parti communiste, exemple vietnamien), mais du point de vue du secret d'alcôve (celle de l'analyse) du secret des âmes.« N'y tot.~chez pas. n'en dites rien» le respect est utilisé par le libéralisme à l' usage de clôture de 64 son dernier« domaine priv.é »celui dont il escompte le réédifice de toute

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la société capitaliste: «tant qu 'i l y aura des hommes ... ». A quoi, d'emblée Lacan a répondu: la psychanalyse n'a pas pour fonction d'étendre le mystère sur le monde. Parce qu'elle est entreprise subversive, entreprise révolutionnaire et non de conservation sociale, la psychanalyse forge un monde d'intelligibilité nouveau. une connaissance, sans cesse reprise, sans cesse remise en cause. critique de part en part, mais connaissance par là même. Ce que souligne 1 'idée de mat hème ( 1) de la psychanalyse. Ce qu'énonçait déjà la tâche d'enseignement qu'assumait Lacan, qu'il continue plus que ]amais de mener. Enseignement hors l'université, que rejetait l ' Université, qui valut à Lacan condamnation et exclusion de l'Association Internationale de Psychanalyse, et d'être au ban du « monde intellectuel » pour employer une expression de Lyotard sur laquelle nous reviendrons. Que l ' Ecole Freudienne se soit institutionnalisée malgré le souci de Lacan était inévitable : au point que nombre de membres de cette Ecole en sont venus à contester la tâche d'enseignement de la psychanalyse est significatif. Dans son discours de Rome ( 1953) Lacan disait déjà « 1 'incommunicabilité des motifs. si elle peut soutenir un magistère, ne va pas de pair avec la maîtrise. celle du moins qu 'exige un enseignement.» (Ecrits p. 246) . Miller est dans la foulée lorsqu'il déclare à Rome (en 197 4) : l ' Ecole freudienne n ·est pas une Société des Mystères. « la théorie du mathème est le soubassement de l'Ecole freudienne de Paris. » Ah, que les analystes seraient au calme si Lacan ne se mêlait d 'enseignement et Miller de trame révolutionnaire. Pas de quiétude, de veulerie possible sous le couvert de l'apathie analytique (cette apathie dont Lyotard se pique de faire l' éloge dans l ' ordre du théorique- Critique, février 1975) depuis que la psychanalyse est en place publique, en la façon dont se risque le saltimbanque à faire ses tours, le bateleur à démontrer l'i llusion, et pas de la manière dont elle tenait sa respectabilité : celle du pignon sur1 rue du boutiquier. L'école n' est pas la boutique: canailles. pharisiens tenez- vous bien. Qu'est- ce que le capitalisme a énoncé par rapport à la psychanalyse ? « L'inconscient est affaire privée». L'analyste s'en démerde; se perd en son cabinet l'écho de la souffrance humaine. Il a, l'analyste, cette fonction , de l'amortir, la souffrance, d'en assouplir le tintamarre. de le réduire le cri du désir massacré, de l'amour piétiné-destructeur. du travail salopédestructeur, ne pas encourager à ce que ça sorte de son cabinet : l'analyste c'est le vidangeur des âmes. Mais dès qu'il se met à se demander ce qu'il fait, à en rendre compte, à s'interroger, à faire oeuvre de connaissance, d ' expérience et d'enseignement, douteux devient l'analyste pour la classe dominante et ceux (ils sont légion) qui en partagent l'idéologie (dominante).

Les camarades de S.R. font sur la maîtrise la même erreur que Lyotard fait sur le mathème lorsque Lyotard veut nous faire croire que l'idée du mathème de la psychanalyse est une vieille lune réactionnaire. (Critique, 333 p. 265) . Lune si l'on veut. mais jeune et subversive parce que depuis le temps qu'elle la ramène à chaque fois, elle dérange ceux qui s'installaient dans leur métier d'analyste, de savant, de philosophe, de théoricien et encore pourquoi pas de révolutionnaire professionnel. La thèse du mathème est subversive, la tâche d'enseignement de la 65

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psychanalyse à laquelle Lacan s'attache est subversive,. en ce que la caisse d'isolement sensoriel est désormais en place publique à solliciter ch~cun de danser sa gigue. La foire dans la foire, ça dérange, les bateleurs ont mauvaise réputation, et les théâtreux donc comme l'apprit Jean-Baptiste Poquelin. Mais que fl!ire lorsque grand-père et petit-fils sont pris d'une même passion ? Boulgakov (Le Roman de Monsieur Molière- Folio p. 23) y voit rien moins que la main du diable ! « Le diable ? Oui ce fut certainement lui ! Cependant la passion partagée ne resta pas longtemps ignorée de Poquelin père et provoqua bientôt son étonnement grognon : il avait découvert que le grand-père et le petit-fils étai~nt tous deux fous de théâtre. » Ça sent le souffre ! Et que fait Lyotard ? Br;:~ndir les pincettes du libéralisme ! Transparent Lyotard, aussi transparent-'Qùe, pour la bourgeoisie, est douteux l'analyste qui se fait problème, en fait état. connaissance. Transparent de ce prestige qu'il gagne dans le «monde intellectuel» comme il dit Lyotard à jouer du vibrato libéral. Ecoutons-le, après Camus, pisser dans le violon du libéralisme: l'ennemi c'est le «terrorisme théorique». Non pas le terrorisme des armes mais le «terrorisme théorique». «Voilà-ce qui est en jeu désormais, non pas seulement contre les petits docteurs qui croient exercer leur prestige sur le monde intellectuel avec la théoricité, mais contre tout ce qui, dans le monde, intimide et tue au ..flOm- des grands mathèmes. » (p. 265 - Critique 333)~ Il y a «le monde intellectuel». le petit monde de Lyotard, il y a le grand monde aussi, où les Pinochet selon Lyotard assassinent au nom de la connaissance. C'est nouveau, les militants croyaient que les Pinochet, Thieu, les Diem et Lon Nol, les Ford et Kissinger et la cohorte des sabre- peuples étaient des abrutis, féroces et rusés certes mais abrutis précisément dans leur empressement à écraser la subversion, travailleurs-intellectuels révolutionnaires. Lyotard passe par là : aux Chiliens massacrés il dit c'est de la faute aux grands mat hèmes. Ça serait farce si le contexte n'était pas dramatique. Par bonheur le Viet-Nam permet d'en sourire : défense de la connaissance par le fait: la connaissance est subversive, la vérité r~volutionnaire, l'expérience du parti et des masses preuve concrète de la vérité pratique, pour Lyotard autre vieille lune léniniste.

Tant p.is pour Lyotard, ·son exercice de libéralisme est d' autant plus lamentable que mat hème de la psychanalyse il sait fort bien que c'est. dans son propre langage, peau de zébi, toujours à refaire. Alors pourquoi les trémolos ? Parce que le « monde intellectuel » a besoin de se rassurer contre la trame rouge,.,çe qui de Mai 1968 ne s'est pas résigné, n'a pas renoncé et qui depuis,.-1~rs joue avec fureur ·à la taupe. Côté Chine le libéralisme fait donner Simon i eys, côté désir il fait appel : Lyotard se pousse sur la pointe des 0 /;Jds. Leys, Aron, Lyotard, une trilogie « matxiste » à l'usage du libéràlisme? Fiction, anticipation, ou plutôt comme dirait Lyotard : hypothèse fictio~ ?

Notre position est à l'opposé de celle de Lyotarcf~-:.pour nous il-n-'y a jamais assez de terreur dans le théorique, jamais assez éle terreur pour en secouer la fatuité, les certitudes, l'apathie. Oui il y a un terrorisme du «théorique» qu' illustra la vogue univerS'itaire de l'athussérisme: le théoricisme fut le moule d'une fraction de génération étudiante qui 66 s'épanouit. dans le magis.tère universitaire. Mais le terrorisrrt~ du

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théorique procède d'un souci constant : évacuer la subjectivité du champ de la théorie. L'apathie n'est pas seulement un effet de cette politique, elle en est l'instrument : les althussériens font bonne école avec les deleuziens et ce n'est pas seulement la position d'un Chatelet qui est ici en cause. Oui, il y a une terreur du théorique : elle règne par 1 'apathie, par l'évacuation systématique de la subjectivité. Nous sommes pour la terreur dans le théorique parce que jamais la place que s'y taille la subjectivité ne sera assez grande. Sur ce que nous entendons par subjectivité, nous reviendrons dans l'article consacré à Althusser, la question de la subjectivité c 'est le point aveugle de l'althussérisme, c'est le point aveugle de la dérive lyotardienne, leur point commun, leur position de complicité. Notons seulement que la subjectivité qui advient de cette parole que le théorique refoule (conneries, pas clair, obscur, rhétorique) n'a pas d'autre moyen de défaire la double étreinte scientiste et apathique, en quoi réside le seul terrorisme intellectuel, le terrorisme réactionnaire, que de se VOIJioir terreur dans le théorique : fonction de la polémique léniniste, hacher les échaffaudages des savants du point de vue d ' une position de pratique révolutionnaire. La terreur dans le théorique est une des faces de l'entreprise de maîtrise de la violence à quoi se voue l'activité révolutionnaire. Lorsque Lyotard nous somme d ' y renoncer il nous invite à déposer les armes : il fa it dans le champ de l'idéologie ce que la direction du P.C.F. fait dans l'ordre de la vie quotidienne des masses depuis des décennies, évacuer le problème de la constitution du mouvement des masses comme organe de pouvoir, c ' est-à - dire mouvement armé, capable de briser l' appareil de domination (Etat, armée, police) de la classe dominante. Encore une vieille lune léniniste dira Lyotard. Encore, toujours, la même, j uvénile et subversive, tandis que Lyotard s 'apprête à jouer du hochet da ns la société des universitaires gâteux. Ecoutons- le encore nous annoncer le petit programme de son activité : « Un dernier mot : si 1 ' on s 'exile de la société des savants, doit-on renoncer à y intervenir, à critiquer, à discuter? Pas du tout. L'apathie théorique n'est pas un état dépressif [certes mais elle l'engendre et l'entretient], elle s'accompagne de la plus grande intransigeance à 1'-égard des discours qui se placent sous la loi du vrai et du faux ... Point de tolérance pour ce qui, dans ce champ, ne satisfait pas aux exigences qui le définissent. » (Critique , 333, p. 265). A l'évocation du« monde intellectuel» l'on avait déjà compris que bien loin de s'exiler de la société des savants, c'est à y faire retour que s'efforçait Lyotard . Il y est presque à sa place à jouer l'ubidrugal de la science, bouffon du Roi dont la théorie fiction est la singerie de la position universitaire classique, la position libérale-radicale lllè République;_« la plus grande intransigeance à l'égard des discours qui se placent sous la loi du vrai et du faux » ... problématique de la logique formelle, propos qui fait semblant d'oublier que cette problématique, Hegel en avait déjà montré le caractère de farce-attrape scolastique, et que toute la problématique marxiste et freudienne s'est établie par delà la rupture hégelienne (synthèse-dépassement). Mais la dialectique pour Lyotard est la grande récupératrice. Il lui reste donc à aller batifoler dans les allées désertes de la ratio libérale. On l'y attend avec bonhomie, apathie. De son petit monde, son monde intellectuel, son guêpier parisien, Lyotard ne sort 67

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pas: il n'en sortirait qu'à la cohdition de rejoindre le terrain de la lutte révolutionnaire : trop merdique, comme il dit. Ça sent meilleur du côté de la société des savants. De la dérive de Marx-Freud au conjugo libéral, aussi pas de quoi intimider les militants de la gauche révolutionnaire, ni les détourner de leur souci de maîtrise, souci de compréhension, à défa.ut d'une science sans cesse fuyante, compréhension dont l'emblème,~ nous dit J-A. Miller, déjà pour Zénon, était le poing. Retour sur la maîtrise : en guise de définition

Que fait le maître ? Formuler le sens de la c~nnaissanc~: « le .concept est la main-mise sur le réel » dit Jacques Alain Miller. Que fait Lacan ? Singulier-maître, qui n'en finit pas de dire à ceux que le savoir rend muets «Ouvrez-la». De l'ouvrir, la psychanalyse vous apporte non seulement le droit mais l'établissement d' un fait, la parole. Dans la mienne déjà entremêlée la vôtre et bien d'autres dont je me défigure sans laideur. Et encore à dissimuler ce qu'il dit histoire de nous solliciter, encore, toujours à l'ouvrir. Que fait le disciple? à l'habitude répéter, recopier. Que dit Miller ? « Lalangue ne se maîtrise pas ». Autrement dit, Lacan ne cessera de se foutre dedans. Cela met un point à la réfutation des positions des camarades de S.R. quant à l'entreprise du champ freudien à Vincennes. Le rapport de J-A. Miller à Lacan n'est pas un rapport de larbinage mais un rapport de réciprocité, d'égalité. Chaque génération (et chaque individu au sein de cette génération) doit forger sa propre grille de lecture, des chiffres de l'activité humaine. Reprise-transformation du monde: la connaissance s'inscrit là, c'est sa condition". Il y a des althussériens et l'on peut parler d'althussérisme, il y 8 des lacaniens (ceux que l'on désigne ainsi, histoire de se donne.r; à rire qu'ils étonnent sur leur bêtise) il n'y a pas de lacanisme. Lacan se défend de forger la lecture de Freud, ce qu'il fait c'est comme mettre le texte, l'œuvre de Freud en analyse, ce qu'est devenue la psychanalyse et son avenir. Où Lacan y va aussi de son analyse à quoi s'accroche_tout un équipage de voyageurs égarés en quête d'eux-mêmes, ainsi prend figure mouvement, caravane, école. A nouvel amour, nouvelle écoute des mots, Kierkegaard me semble fort bien, en incise de son propos (Rien;s philosophiques. ld~es N.R.F. p. 68-69) dire ce qu'est un maître, le relais dan,s le procès de maturation du sujet, dans le procès d'advenue de (sa) vérité; c'est à dire (de sa capacité, son effet propre) de transformation du monde (d'où opère le labeur de la connaissa-nce).

«D'homme à homme_c'est là le service suprême; le disciple est pour le maître l'occasion de se comprendre soi-même, et réciproquement le· maître est pour le disciple celle de se comprendre soi-même; le maître ne laisse après lui pas de créance sur l'âme du disciple, pas plus que le disciple ne peut prétendre que le maître lui doive quelque chose. Et si j ·avais la ferveur d'un Platon, si le cœur m8?i>attait avec la fougue d'Alcibiade, avec· plus de fougue encore qu'aux Corybantes, en écoutant Socrate et que ma passion à l'admirer ne se put calmer qu'en embrassant ce Sage magnifiqÛe, Socrate sans doute souriant d.e moi dirait : « 0 mon cher, que tu es au fond un amant trompeur, toi qui me veux adorer à 68 cause ma sagesse, et pour lors être toi-même celui qui m'a le mieux

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compris, celui à l'étreinte admirative de qui je ne pourrais m'arracher; serais-tu au fond un séducteur ? » Et si je refusais alors de le comprendre, sa froide ironie sans doute ferait mon désespoir, en m'expliquant m'être autant redevable que moi à lui. 0 rare probité qui ne trompe personne, pas même celui qui mettrait sa félicité à l'être; ô rareté de nos jours, où l'on ne voit personne qui n'aille plus loin que Socrate dans l'art de s'estimer soi-même, de pousser un disciple, d'être un commerce sensible ou de trouver de la volupté aux compresses chaudes de l'admiration ! 0 fidélité rare qui ne séduit personne, pas même celui qui se sert de tous les arts de la séduction pour se laisser séduire ! »

Pour cette fois, tout à fait provisoirement, arrêtons-nous là.

Camille SCALABRINO 7-9 mai 1975 (1) Ma thème. Voir le mot ma the sis : connaissance, science. Dire il y a un mathème de la psychanalyse c'est dire: la psychanalyse forge une connaissance, quelque chose de l'expérience analytique est intégralement transmissible. Mathèma (en Grec) : science.

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