Agnès Helier fut assistante et collaboratrice de Lukdcs ; elle est un des membres les plus connus d'un groupe de philosophes marxistes hongrois dissidents, « l'école de Budapest» (F. Feher, G. Markus, M. Valpda, etc.). Exclue du Parti communiste et de l'université par la bureaucratie (suite notamment à sa dénonciation de l'invasion soviétique en Tchécoslovaquie), elle a publié, surtout en Italie, en Allemagne et en Angleterre, des ouvrages très riches et d'une grande originalité sur la critique de la vie quotidienne, sur la théorie des besoins, etc. Ses écrits ont eu un très grand impact sur la jeunesse italienne contestataire dont elle est devenue un des auteurs privilégiés.
Il est impossible de prévoir l'avenir des relations entre les sexes et celui des relations familiales pour plusieurs raisons, mais surtout parce que ces relations font partie intégrante de l'ensemble des rapports sociaux et, par conséquent, ne peuvent être analysées isolément. La seule manière d'aborder la question est de se demander quel genre de relations sexuelles et familiales on peut prévoir si l'on postule pour l'avenir un certain type de rapports sociaux, qui est d'ailleurs lui-même difficile à prévoir. Aujourd'hui plus que jamais, l'humanité se trouve devant plusieurs possibilités sociales. Il dépend de l'homme, de ses décisions et de ses actes, que telle ou telle de ces possibilités se réalise. On ne saurait donc répondre à notre question
en se contentant d'extrapoler à partir des tendances sociales actuelles. Ce qui est possible, c'est de prendre pour point de départ les conditions et le potentiel de la société actuelle, sous ses divers aspects économique, politique et social , de décrire les variantes optimales et les variantes les moins souhaitables de l'évolution sociale et de prédire l'évolution probable des rapports entre les sexes et des relations familiales en fonction de ces diverses variantes.
Cette description suppose évidemment un choix. C'est d'après notre système de valeurs et notre attitude dans les conflits sociaux (laquelle, en fait, est liée à notre système de valeurs) que nous choisissons un avenir. L'auteur de ces lignes, qui est marxiste, a opté pour un avenir communiste, ce qui implique une certaine attitude à l'égard des valeurs que l'humanité s'est données jusqu'à présent. Ainsi, en parlant de l'avenir des rapports entre les sexes et des relations familiales, nous les placerons désormais dans le contexte d'une société communiste en devenir, système de valeurs que nous avons choisi, puisqu'il représente pour nous la réalisation optimale du potentiel de notre temps. Cela ne signifie pas que nous tenions pour impossible une solution moins souhaitable ou même une solution qui nous répugne, ni que nous nous refusions à étudier cette possibilité du point de vue de la théorie et de l'analyse marxistes. Ce que nous voulons dire, c'est que les solutions possibles dans la perspective du communisme demeurent la mesure de notre jugement sur l'avenir des rapports entre les sexes et des relations familiales. Dans les limites de cet article, nous envisagerons surtout la possibilité optimale.
La grande diversité des règles et des coutumes sexuelles et morales était déjà bien connue sous la Renaissance . Au siècle des lumières, les règles de la moralité sexuelle servaient couramment d'exemple pour illustrer le caractère changeant et fortuit des mœurs. Au-delà de cette diversité, nous nous demanderons d'abord s'il existe, dans l'ensemble très divers des coutumes morales, certaines valeurs inhéren:.:s qui se sont manifestées de façon constante depuis une certaine période de l'histoire et, dans !'affrrmative, quelles sont, parmi ces valeurs, celles qui peuvent être considérées comme des valeurs humaines universelles, c'est-à-dire comme des facteurs du développement de l' «être générique » (Marx) et qui, par conséquent, ne sont pas fermées sur elles-mêmes.
Nous nous interrogerons ensuite sur la signification et la fonction des mœurs sexuelles en général, et nous nous demanderons d'où elles tirent leur spécificité dans l'ensemble des coutumes morales. Les réponses à ces questions ont nécessairement une grande influence sur l'idée que nous nous faisons de l'avenir des rapports entre les sexes et des relations familiales. Avant la civilisation et l'apparition des
sociétés de classes, les coutumes sexuelles étaient plus diverses qu'après l'apparition de ces sociétés. Il serait trop long d'analyser ici les raisons de ce phénomène. Disons seulement que cette richesse apparente masque une pauvreté réelle : elle exprime en réalité la fusion sociale du groupe tribal. Plutôt que l'universalité, elle reflète l'absence d'individualité. En fait, une seule des valeurs plus ou moins formulées dans les sociétés primitives et adoptées dans les sociétés civilisées qui ait une incidence sur les rapports sexuels est encore vivante : l'interdit qui frappe l'inceste. Avec le t~mps, cette règle est devenue instinctive : le désir même n'apparaît pas, du moins en général, entre les membres d'une même · lignée. Par cette norme, l'humanité a réglementé et codifié sur le plan social ses intérêts en tant qu'espèce. Ainsi, la première valeur universelle (c'est-à-dire ayant une permanence historique) qui se soit appliquée aux rapports sexuels n'est pas simplement le produit de la sélection naturelle, elle est aussi due à une intention sociale, même si cette intention n'était pas clairement consciente. C'est ainsi qu'a commencé, par rapport à l'instinct sexuel, le processus que Marx a appelé « le recul des limites naturelles » (Zurückweichung der Naturschranken). Nous verrons que, dans ce cas, le processus a été très limité. Dans les sociétés de classes
A partir de la naissance de la civilisation qui, répétons-le, coïncide historiquement avec l'apparition des sociétés de classes, la diversité des règles morales a pris des formes nouvelles dans le domaine des contacts entre les sexes. Une certaine diversité est apparue entre les différentes classes et couches d'une même société. En même temps, l'institution du mariage fondée sur la propriété privée a fait son apparition, accompagnée d'une inégalité sociale entre l'homme et la femme dans les rapports sexuels et familiaux. L'influence de la propriété privée sur ces rapports a fait apparaître des caractéristiques permanentes - présentes dans tout l'ensemble de coutumes - qui, malgré leur persistance, ne représentent pas des valeurs humaines universelles, car elles sont enracinées dans le processus d'aliénation. L'aliénation est l'écart entre l'essence de l'homme et son existence, le développement des pouvoirs matériels de l'humanité au détriment de l'essence humaine d'individus et de classes et couches sociales entières. Ce processus s'exprime de multiples manières dans l'évolution des relations sexuelles, sous des formes qui varient avec les périodes historiques. Toute formation sociale aliénée se caractérise par le trait permanent suivant, qui, soit dit en passant, n'est pas propre
aux rapports familiaux : dans le régime de la propriété privée, la vie est orientée vers la possession de biens. Seul ce qui est en notre possession peut être considéré comme vraiment nôtre. Ainsi, le désir de posséder devient une impulsion et une motivation fondamentales, à l'égard non seulement des objets mais aussi des personnes. Si une personne est ma propriété, elle ne peut appartenir à nulle autre, tout comme ma terre, mon troupeau, mon usine ou ma maison. Par conséquent, la notion d'appropriation s'insinue aussi dans la relation entre l'homme et la femme. Pour éviter tout malentendu, précisons que la tendance à l'appropriation qui prédomine dans les rapports sexuels et familiaux ne doit pas être confondue avec l'aspiration -présente dans toute relation amoureuse - à ce que la personne que je désire, que j'aime, soit « mienne ». La confusion doit être évitée, ne serait-ce que pour cette raison que l'« instinct » de propriété est indépendant du désir et de l'émotion. L'homme punit l'épouse « coupable » d'adultère et son « séducteur », même s'il ne l'a jamais aimée et désirée, mais simplement parce qu'elle est« à lui». Il y va de notre « honneur » de ne pas être dépossédé de ce qui a été notre propriété, que nous en ayons « besoin » ou non, et quel que soit le degré de ce « besoin ». Il faut évidemment ajouter que la volonté d'appropriation est étroitement liée au désir qu'inspire la personne aimée ou convoitée. La motivation de l'appropriation devient prédominante dans ce domaine comme ailleurs et elle influence profondément le désir lui-même. Le prestige du mâle veut qu'il possède autant de femmes que possible, et il n'en est que rehaussé si les femmes en question sont « difficiles >> ; inversement, le prestige des femmes dépend du nombre, et aussi du rang social, de leurs courtisans et admirateurs.
En général, dans une société de classes, le rapport n'est pas entre un être humain et un autre être humain, mais entre une personne occupant une position dans le système lié à la division sociale du travail et une personne occupant une autre position dans ce système. Il n'y a égalité que si les intéressés occupent une position analogue dans cette hiérarchie socio-professionnelle. Il s'agit là d'une égalité entre inégaux, puisqu'elle ne se fonde pas sur des réalités ou des valeurs humaines égales. Certes, une égalité réelle est possible même entre personnes occupant des positions analogues sur l'échelle sociale ; en d'autres termes, des relations valables fondées sur l'égalité sont possibles même dans des conditions d'aliénation. Mais dans la grande majorité des cas, elles ne sont alors possibles qu'entre des personnes du même sexe, et il s'agit surtout d'amitiés entre hommes. Les relations entre personnes de sexe opposé sont, nous l'avons vu, inégales par définition. Tout d'abord la femme est jugée non d'après la
place qu'elle occupe elle-même dans la hiérarchie socio-professionnelle, mais selon la situation de son père ou de son mari. Il a fallu le XIX• et le xx• siècle pour qu'il y ait dans ce domaine un début d'évolution. Les rapports entre les sexes sont donc entachés d'inégalité et reflètent ainsi l'aliénation de la substance générique.
Cette inégalité est évidente dans tous les aspects des rapports entre hommes et femmes. Elle apparaît sur le plan proprement sexuel, car la réciprocité du plaisir érotique n'est un but expressément et universellement reconnu que dans des périodes exceptionnelles . Elle est manifeste sur le plan moral, car ce qui est permis à l'homme est interdit à la femme. On en voit aussi les effets dans les domaines intellectuel et juridique ; dans ce dernier cas, la preuve la plus nette en est la différence des statuts juridiques de l'homme et de la femme dans la famille. L'aspect subjectif de l'aliénation est l'acceptation tacite de cette inégalité, les rébellions éclatant généralement lors de révolutions sociales générales ou comme conséquence de ces révolutions (pendant la Renaissance , à l'époque des Lumières, au début du romantisme, dans le socialisme utopique et, plus tard, parallèlement à la diffusion du marxisme). Une morale aliénée
L'aliénation sociale générale s'étend aussi sous d'autres formes aux relations sexuelles : par l'intermédiaire d'une morale aliénée.
Les attitudes axées sur la propriété présupposent une personnalité particulariste, un individu qui cherche surtout à se maintenir dans des conditions données, même au détriment d'autrui s'il le faut, un individu chez qui prédominent les émotions centrées sur sa propre personne, telles que l'envie et la jalousie, la vanité et l'égoïsme, le type de personne qui est incapable de prendre du recul pour se considérer objectivement, mais qui s'identifie sans discernement à ses émotions et à ses intérêts. Parallèlement à la genèse de cette personnalité particulariste, il se forme une morale qui a pour fonction de canaliser les ambitions particularistes en les subordonnant à des exigences et à des intérêts sociaux plus larges. Les impératifs moraux ne restent pas purement extérieurs, sinon ils ne seraient pas moraux. L'individu les intériorise, les adopte comme partie intégrante de son système, de son code interne, certaines personnes intériorisant plus, d'autres moins. La conscience en tant que «juge intérieur >> est la forme sous laquelle le «juge extérieur », c'est-à-dire l'opinion publique et son jugement moral, se manifeste dans la personnalité.
Il est évident que les principes moraux jouent un rôle exception-
nellement important, même sous leur forme aliénée, dans le processus d'humanisation en général, et dans l'humanisation des relations entre les sexes en particulier. De même, il est évident que l'antagonisme entre les règles morales et les tendances particularistes de l'individu contribuent au moins autant à conserver le particularisme qu'à l'humaniser.
Nous ne traitons ici que des rapports sexuels. Les règles de la morale sexuelle ne font aussi qu'humaniser partiellement l'individu, tout en maintenant vivante l'opposition entre les efforts particularistes et les règles morales (qui d'ailleurs peuvent être particularistes). Le désir d'appropriation, la jalousie et l'égoïsme ne sont pas éliminés ; ils sont seulement canalisés vers des secteurs où ils n'entrent pas en conflit avec les règles sociales ou dans lesquels les conflits sont très atténués. Par exemple, un homme qui ne peut battre son supérieur peut trouver une compensation en battant sa femme. Plusieurs variétés de sadisme et de masochisme qualifiées de perversions sexuelles ne sont fondamentalement rien d'autre qu'une issue permettant à un désir particulariste d'appropriation de se réaliser dans les limites permises. (Cela ne s'applique évidemment pas seulement à la sexualité ; il n'est que de songer au sadisme de la guerre : contre l'ennemi, tout est permis .)
La question de la morale et des rapports entre les sexes pose cependant un problème particulier, qu'il convient de traiter séparément. Quand nous avons rappelé que le tabou de l'inceste est apparu avant même la naissance de la civilisation, nous avons dit aussi qu'il était une manifestation de l'attitude tendant à réduire la part de la nature. Cependant, dans la relation entre les sexes, ce recul de la nature apparaît sous une forme théoriquement différente de celle qu'il revêt dans tous les autres modes de contact humain, tout simplement parce que cette relation est la seule forme de rapport humain qui soit fondée sur un instinct biologique (naturel). Certes, la nutrition répond aussi à un instinct biologique, mais le contact humain n'y intervient que secondairement. D'autre part, par définition (par nature) l'instinct naturel qui se manifeste dans les rapports entre une mère et son bébé met en jeu des rapports inégaux. Ensuite, dans les rapports entre une mère et ses enfants adultes, la part de la nature est de moins en moins réelle. De nos jours, si les adultes sont attachés à leur mère, c'est généralement polir des raisons sociales et morales. Autrement dit, ils construisent leurs rapports avec leur mère indépendamment du lien de parenté physique. Et la mère agit de même avec ses enfants adultes. Au contraire, l'instinct sexuel est une base absolue et inévitable · du contact entre les sexes. Impossible à éliminer, il peut seulement être humanisé.
Telle est le genèse de la fonction particulière de l'aliénation morale dans la régulation du rapport entre les sexes. Le fait est que les règles morales ou bien humanisent ou bien répriment l'instinct sexuel ; il n'y a pas de troisième possibilité. Freud a eu le grand mérite de reconnaître l'antagonisme entre les règles morales et l'instinct sexuel et de mettre en lumière toutes les aberrations provoquées par la répression de cet instinct. Cependant, comme il considérait les rapports sociaux d'aliénation comme le lot permanent de l'homme, il n'a pas songé au second terme de l'alternative : la possibilité d'humanisation. Pourtant, plusieurs aspects de cette possibilité étaient apparents dès la préhistoire. Christianisme, morale bourgeoise et révolution sexuelle
Ayant été pendant plus de mille ans la principale idéologie régissant la morale, le christianisme a joué un rôle particulier dans l'humanisation du contact entre les sexes et, en même temps, dans la simple répression de l'instinct sexuel. C'est là que la double fonction d'une morale aliénée peut être le plus nettement observée. Considérons d'abord l'humanisation. Le christianisme a accepté et proclamé (seulement, il est vrai, comme tendance et comme idéologie) l'égalité de l'homme et de la femme au moins devant Dieu . Les femmes sont les égales des hommes dans l'assemblée des fidèles et, bien qu'exclues du sacerdoce, elles peuvent accéder à la sainteté. Les règles morales sont aussi les mêmes : pour l'homme comme pour la femme, la virginité est une vertu et l'adultère, un péché. (Que cette morale n'ait guère été appliquée dans la pratique est une autre histoire.) Sans cette égalité idéale, l'amour moderne, l'amour passion, n'aurait pas existé. Cependant, l'attitude chrétienne envers les rapports sexuels est curieusement paradoxale. Dans l'antiquité, le degré d'humanisation du contact entre les sexes reflétait le degré de développement moral, tandis que le monde chrétien a inversé le rapport : plus le pouvoir de la morale était fort, plus la sexualité était réprimée, considérée même idéologiquement comme quelque chose de « bestial ». Même si l'acte sexuel lui-même était permis, pour la perpétuation de l'espèce, la jouissance érotique, le plaisir sexuel, et en particulier le culte du plaisir, était un péché accompagné d'un sentiment de culpabilité. A cet égard, la morale bourgeoise a pris, au moins partiellement, la relève de la morale chrétienne, surtout à l'égard des femmes, tout en adoptant, en opposition avec le christianisme, le principe de l'inégalité des sexes. La maison close est devenue une institution bourgeoise associée à la monogamie .
Ce n'est donc pas un hasard si ce qu'on a appelé la «révolution sexuelle » est une des principales manifestations de révolte contre la morale bourgeoise. La « révolution sexuelle » a déjà connu plusieurs vagues, mais aucune n'a jamais été aussi puissante que celle qui secoue aujourd'hui les mouvements d'étudiants de l'Europe occidentale. Certes, il ne s'agit pas d'un mouvement unifié, mais d'une rencontre de plusieurs tendances. On peut néanmoins distinguer deux orientations principales. La première consiste à élever au rang de principe idéologique ce qui a toujours été pratiqué dans des périodes de dissolution des règles morales ; elle identifie l'homme à l'individu particulariste et exige sa satisfaction sexuelle absolue. C'est ainsi que les perversions sexuelles, notamment le sado-masochisme, dont nous avons déjà mentionné le caractère nettement particulariste, deviennent des idéaux. Pour nous, cependant, l'autre orientation est plus intéressante. Ses représentants considèrent la révolution sexuelle comme l'un des moyens de mettre fin à l'aliénation, ce qui est leur but. Ils ne se contentent pas de proclamer le droit de tous les êtres humains au plaisir (thèse exposée par Marcuse dans Eros et civilisation), mais ils croient sincèrement à l'égalité des hommes et des femmes dans les rapports entre les sexes. En outre, ils veulent éliminer de ces rapports l'une des manifestations principales de l'aliénation, à savoir la volonté d'appropriation. Ceux qui cherchent à atteindre ce but par la révolution sexuelle explorent les possibilités d'une société humanisée, même si leur théorie et leur pratique comportent une grande part de naïveté, voire d'absurdité.
Nous avons déjà indiqué que des formes de relations humanisées entre les sexes apparaissent même dans des conditions d'aliénation, dans des cas exceptionnels il est vrai. L'amour personnel est ici capital, de même que la règle, depuis un certain temps impérative, selon laquelle le mariage doit être fondé sur l'amour. A cette idée se rattache celles de l'érotisme cultivé, de la camaraderie et de l'amitié du couple (les deux n'étant pas identiques), de même que les efforts accomplis par l'individu pour apprendre à surmonter son instinct d'appropriation, notamment pour lutter contre la jalousie, dont la vie et la littérature nous offrent plus d'un exemple. (Nous pensons au Journal de Tchernichevsky : les efforts qu'il déploie contre la jalousie y constituent un élément important de son attitude révolutionnaire globale.)
Tous les éléments positifs qui vont dans le sens du développement de l'être générique peuvent évidemment prendre des formes inhumaines et avoir, à d'autres égards, un rôle destructeur. Cela vaut même pour la camaraderie et l'amitié : la camaraderie qui pousse lady
4)
Macbeth à s'identifier avec son mari n'est évidemment pas un bon exemple moral. Il n'est pas rare non plus que ce genre de dégradation accompagne l'amour. L'amour passion balaie souvent tous les obstacles (y compris les êtres vivants) qu'il rencontre sur sa route. Cependant, ce n'est pas la passion elle-même qui est coupable, ce sont des idées préconçues et un système de préjugés enracinés dans l'esprit humain, qui placent des obstacles sur la voie de la passion (par exemple, chez Racine, la raison d'Etat dans Bérénice, ou la nature possessive de la passion dans Phèdre). L'amour n'est pas non plus indépendant, à d'autres égards, du cadre social et humain dans lequel il prend naissance : l'individu tombe généralement amoureux de personnes qui peuvent favoriser ses intérêts. Dans une société de classes, il est exceptionnel que l'amour franchisse les frontières sociales. C'est ce qu'illustre la pièce de Bernard Shaw L'argent n 'a pas d'odeur (Widower's houses). Les rapports amoureux sont inséparables des rapports financiers aussi bien dans le mariage, où la femme est généralement entretenue, que dans la prostitution. Au XX• siècle, l'amour est devenu une coutume sociale, un élément des « bonnes manières » presque « obligatoire ». A des fins lucratives, la grande presse, le cinéma, manipulent l'amour comme ils manipulent la sexualité (cf. le film Marty).
Le caractère profond ou superficiel de l'amour n'est évidemment qu'une manifestation du caractère plus ou moins profond de l'être humain. La prédominance relative de l'amour passion coïncide historiquement avec le développement de la subjectivité humaine dans son sens positif, avec la naissance de l'individualisme bourgeois moderne (la poésie amoureuse moderne est la plus belle expression de ce changement). Plus un individu a de valeur (sur les plans affectif, éthique et culturel), plus l'amour dont il est capable est riche. Plus l'individu est démuni, aliéné, moins son amour a de valeur, plus il est superficiel et impersonnel.
Cependant, on ne peut pas considérer le culte de l'amour au xx• siècle et celui de la sexualité comme étant seulement le produit artificiel d'une manipulation intéressée. Le fait est que dans un monde où les liens communautaires se relâchent et se brisent, où l'individu est isolé et sans défense, l'amour est (avec la sexualité) le seul rapport direct et humain dans lequel un individu en rencontre un autre. Même l'amour le plus pauvre garde quelque chose de la joie de trouver une autre personne, joie qui atténue ou fait disparaître, au moins provisoirement, le sentiment de solitude et d'isolement, en jetant un pont entre deux âmes. Ainsi, même les rapports les plus mercantiles entre les sexes expriment une part de l'essence humaine et contribuent, dans une certaine mesure, à la préserver.
La << morale sexuelle » et les mœurs de demain
Disons maintenant quelques mots de ce qu'il est convenu d'appeler la « morale sexuelle ». Ayant posé de nouveau la question : l'existence d'une « morale sexuelle » distincte est-elle une valeur durable? Nous répondons par un « non » catégorique. Ce n'est pas parce que l'existence de toutes les morales partielles ou limitées (et cela vaut pour la « morale des affaires » ou la « morale politique », aussi bien que pour la morale sexuelle) est une expression de l'aliénation morale. Une grande partie de l'opinion publique tient encore pour « immoral» tout ce qui est contraire ·aux mœurs sexuelles dominantes. Le terme «immoralité» sert d'ailleurs souvent à désigner spécialement la violation des coutumes régissant la sexualité. Si, d'autre part, nous examinons le problème du point de vue du développement de l'être générique - et ici apparaît le problème des tendances futures - il devient clair que, dans les rapports entre les sexes, les mêmes facteurs nuisent à tous les autres aspects de la morale, et ceux-là seulement portent atteinte aux valeurs universelles. Forcer la volonté d'une autre personne, l'induire délibérément en erreur, considérer l'autre comme un simple instrument, briser la vie d'autrui, refuser la réciprocité et l'égalité, tels sont les attitudes et les actes qui, dans les contacts entre les sexes, violent les valeurs humaines de la manière la plus irréparable. Mais il est évident que ces attitudes et ces actes ne sont pas des infractions spécifiques aux règles particulières de la morale sexuelle, puisque les mêmes violations à l'encontre de l'être générique se retrouvent dans tous les autres aspects des relations humaines.
Notre première affirmation concernant l'avenir est donc que le système particulier de normes régissant la « morale sexuelle » disparaîtra et que les contacts entre les sexes seront jugés en fonction des mêmes critères moraux que tous les autres aspects des relations humaines.
Nous avons postulé une société future dans laquelle il n'y aura pas d'aliénation, et nous prévoyons la fin de l'aliénation dans les rapports entre les sexes comme dans tous les autres domaines analysés jusqu'à présent.
Comment voyons-nous ces rapports ? Quelles prévisions peut-on faire?
Tout d'abord, l'inégalité sociale entre les hommes et les femmes cessera. Cela ne signifie pas, évidemment, que tous les types d'inégalité disparaîtront, puisque l'inégalité entre les êtres humains ne peut pas non plus être éliminée dans les autres domaines. Par la fin de l'inégalité sociale, nous entendons non seulement que la situation
sociale et les possibilités données au départ de la vie seront égales, mais aussi qu'on verra s'atténuer et disparaître peu à peu les différences tenant à des caractéristiques qui paraissent « naturelles » parce que nous y sommes habitués depuis des millénaires, mais qui sont encore le résultat de la division sociale du travail, par exemple l'inégalité de l'homme et de la femme en ce qui concerne le plaisir sexuel et le choix d'un partenaire, l'activité intellectuelle et aussi des attributs affectifs et moraux comme la fermeté et la rationalité «naturelles » de l'homme opposées à la douceur et à l'affectivité « naturelles » de la femme, etc.
La vie en général n'étant plus axée sur la propriété, l'idée d'appropriation disparaîtra des rapports entre les sexes . L'« autre )) ne sera plus un objet de prestige, un trophée ou un moyen de parvenir à une fin. Dans les rapports entre individus réellement libres, l'« autre )) est toujours un but en lui-même. Une relation amoureuse ne pourra prendre fin qu'au moment où l'un des deux partenaires cessera d'en éprouver le besoin, de même qu'elle ne pourra naître que du besoin réciproque de l'« autre)). Il est évident que la souffrance n'en sera pas supprimée pour autant. Le désir et l'amour non partagés ou inégalement ressentis seront toujours une source de douleur et parfois de tragédie. Mais ce qui disparaîtra, c'est le traumatisme provoqué par la frustration du désir d'appropriation. L'individu abandonné souffrira, mais d'une peine toute personnelle et non de la vanité blessée, de l'« honneur)) outragé, du sentiment qu'on lui a «pris son bien )). Il n'y aura plus de catastrophe provoquée par une « morale sexuelle )) distincte, de même qu'il n'y aura plus de péché ni de sentiment de culpabilité dus à la prétendue transgression d'un code sexuel particulier. Ainsi, la déception amoureuse deviendra une douleur digne de l'homme.
Dans un monde non aliéné qui ne sera plus dominé par la tendance à l'appropriation, les individus cesseront d'être particularistes. La personnalité individuelle, qui n'aura été jusqu'alors qu'une exception, s'épanouira dans la société. Les règles morales ne seront plus imposées de l'extérieur à un individu fermé sur lui-même. La personnalité sera capable de conformer ses choix à ses dons propres (aptitudes naturelles, talents et émotions) et d'humaniser ses impulsions au lieu de les réprimer.
Nous avons vu que cela revêt une importance particulière dans la sexualité, où les instincts naturels ne peuvent pas être progressivement éliminés, mais doivent être ou bien réprimés ou bien humanisés. L'individu n'aura plus besoin de réprimer ses désirs physiques, ceux-ci s'humaniseront. Nous avons déjà mentionné les critères de cette humanisation : égalité, réciprocité, liberté de choix et refus de
considérer autrui comme un moyen. Alors, même une attirance purement sexuelle peut être entièrement humaine si elle répond à ces critères, tout comme aujourd'hui, l'amour le plus « spirituel » peut être inhumain s'il n'y répond pas. La limite entre l'humain et l'inhumain n'est donc pas celle que trace la morale traditionnelle (surtout chrétienne) : elle ne passe pas entre le « simplement physique » et le « spirituel ».
En disant que tous les êtres humains seront des individus capables d'humaniser leurs émotions, nous ne prétendrons certes pas que tous aimeront ou désireront également et avec la même intensité. Tout au contraire, chacun humanise ses pulsions selon les critères mentionnés ci-dessus, et ces pulsions pourront être très différentes. Mais des individus pleinement développés n'ont pas besoin des règles de la « morale sexuelle » pour donner à leurs pulsions une orientation humaine. Chacun connaît mieux que quiconque le rapport ou les rapports qui lui conviennent le mieux. Nous avons vu qu'avant la naissance de la civilisation, les relations entre les sexes étaient marquées par une extraordinaire diversité. Cette diversité se développait dans le cadre des clans et des tribus et n'avait donc rien d'universel. Dans la société de l'avenir, cette diversité renaîtra, mais cette fois individuellement, et de ce fait elle sera foncièrement universelle, le modèle individuel intégrant directement l'universalité de l'espèce humaine.
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que de la diversité des types de relations entre les sexes. Il convient de dire aussi quelques mots du degré de profondeur de ces relations. Nous l'avons vu, la profondeur, la valeur des rapports entre les sexes, dépendent directement de la profondeur et de la valeur générale des êtres humains. Plus la culture affective, morale et intellectuelle est riche et plus la chaleur des émotions est universelle, plus les rapports affectifs et intellectuels dans les contacts entre les sexes s'enrichiront et s'approfondiront.
Les perspectives que nous avons indiquées impliquent sans aucun doute la disparition du mariage monogame marqué par l'aliénation, c'est-à-dire fondé sur la propriété. Sa version monogame est celle qui, depuis des siècles, sanctionne officiellement la cohabitation d'un homme et d'une femme pour la durée de leur vie. La dissolution du mariage monogame est un phénomène dont nous sommes déjà les témoins ; c'est un fait de notre temps. Mais la simple dissolution de la monogamie ne signifie pas du tout que des rapports nouveaux et meilleurs s'instaureront nécessairement. Pour y parvenir, il faudra un mouvement social aboutissant à la suppression de toutes les formes d'aliénation. Tant que l'homme et la femme ne seront pas réellement égaux, la dissolution de la monogamie impliquera, au moins provisoi-
rement, de plus grands inconvénients pour la femme. En attendant qu'il se forme une nouvelle collectivité humaine vraiment intégrée, la dissolution de la monogamie rend la solitude explicite, et par conséquent plus pénible, même si elle ne tend pas à l'accroître. Malgré les conflits pénibles qu'elle engendre, nous considérons la dissolution du mariage monogame marqué par l'aliénation comme un processus annonçant à longue échéance un avenir meilleur. Elle atténue le rôle des rapports d'appropriation et des rapports financiers dans la cohabitation des époux et dans les relations sexuelles extra-conjugales, tout en réduisant aussi la prostitution (cela est particulièrement vrai des sociétés socialistes). Certes, aussi longtemps qu'il existera une « division du travail spontanée » (naturwüchsig) [Marx] , les considérations liées à la propriété et à l'argent ne pourront être éliminées du rapport entre les sexes. Mais la puissance de motivation de ces facteurs peut s'atténuer et elle s'atténue effectivement. Des marxistes du XIXe siècle (Engels, Bebel) ont prévu et approuvé cet aspect de la dissolution de la monogamie aliénée. Ce qu'Engels et Bebel n'ont pas prévu, ce sont les conflits et les contradictions qui accompagnent cette dissolution, car ils considéraient le socialisme comme un type de société composée de groupes intégrés dès l'origine.
Nous avons souligné à plusieurs reprises que les hommes de l'avenir choisiront les modalités et la profondeur de leurs relations individuellement, sans y être obligés et sans que leurs impulsions soient réprimées par les interdits de la morale sexuelle. Cela ne veut évidemment pas dire que l'acteur lui-même puisse être jamais le seul juge de ses actes. Il arrive que l'individu le plus évolué prenne des décisions erronées, contraires à des jugements de valeur universels, ou agisse, à l'occasion, contre ce qu'il y a de plus profondément humain en lui ; et puis, jamais tous les individus ne seront également évolués. Il y aura donc toujours un juge et un jugement, celui de l'opinion publique de collectivités fondées sur des relations entre êtres humains libres et égaux. Cependant, cette opinion publique différera de tous les types de jugements publics observés jusqu'à présent en ceci qu'elle ne sera pas fondée sur des normes particularistes hostiles à l'individu et reposant uniquement sur la coutume. EUe jugera selon chaque cas et chaque situation. Son seul critère sera de savoir si la décision considérée a porté atteinte aux valeurs générales teUes qu'eUes se définissent au niveau donné de l'évolution de l'être générique, et s'il aurait été possible à l'individu de ne pas les enfreindre, et à quel prix. Ainsi, le jugement de l'opinion publique n'aura pas pour effet de réprimer les impulsions individueUes, mais de les humaniser.
Fourier et, après lui, Marx ont dit que les rapports entre l'homme et la femme sont un indice du degré d'humanisation d'une société. Nous )Q
nous sommes placés ici dans la perspective d'une société humanisée rendant possible - pour la première fois dans l'histoire - des rapports humanisés entre les hommes et les femmes . Mais nous ne nions pas (aussi bien, nous l'avons indiqué au début de cet article) qu'une autre perspective est aussi possible. Dans un monde ouvert à toutes les manipulations, tout ce qui, aujourd'hui, tend à créer des valeurs peut avoir un résultat contraire et nocif. Si, par exemple, la dissolution de la monogamie ou la « révolution sexuelle » peuvent annoncer un avenir plus humain, elles peuvent aussi marquer le début d'un déclin des valeurs que l'humanité, peu à peu, s'est données. L'individu manipulé à partir de ses motivations particularistes peut sombrer plus bas dans ses rapports avec l'autre sexe que l'ascète qui réprime ses instincts ou le libertin qui, aveuglément et sans nul souci d'autrui, s'abandonne à ses passions. Les bavardages pseudo-scientifiques et littéraires sur la vie sexuelle, les conseils « techniques » et en même temps conformistes et fondés sur le principe « tout le monde le fait », dégradent la sexualité plus que ne peut le faire le tourment de se sentir coupable d'un érotisme honteux. (Pour prévenir tout malentendu, précisons que ces observations ne sont pas dirigées contre l'éducation sexuelle !) En fait, cette sorte de manipulation altère l'individualité, la plus précieuse des qualités dans le rapport entre les sexes, qu'il s'agisse de sexualité, d'érotisme ou d'amour.
Quand nous faisons un choix dans les conflits sociaux, 'nous optons en même temps pour un certain avenir des rapports entre les sexes. Nous choisissons des rapports libres et égaux - et assurément individuels - des rapports qui, dans tous les aspects de la vie humaine, sont purs de toute tendance à l'appropriation et se caractérisent par leur richesse, leur profondeur et leur sincérité.
Agnès Helier WIA,7.. Article tiré de la Revue internationale des Sciences sociales, vol. XXI, 1969, n• 4 (NDLR - Les intertitres sont de la rédaction).
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Hua Kuo-feng