- - - - - - - - - - - - - - - - - - R o l a n d LEW
Marxisme en Occident, marxisme en Orient (note pour une recherche) Marx et l'Occident
Marx dans ses théorisations a insisté sur les privilèges dé l'Occident. En effet, ce qu'il y a de plus essentiel dans son œuvre, le Capital, comme analyse du mode de production capitaliste a au cœur de sa problématique la spécificité irréductible de l'Occident, de ce qui y est advenu. Ainsi, quand Marx étudie dans ses travaux préparatoires au Capital (les « grundrisse ») le mode de production asiatique, ce qui l'intéresse c'est d'expliquer en quoi ce mode de production n'a pas abouti au capitalisme. A contrario, il essaie de comprendre ce qui permet au capitalisme de se développer en Europe - et dans une certaine mesure aussi ce qui fait que ce n'est que là qu'il prend son extension. (Développement et pas naissance : le capitalisme émerge aussi ailleurs qu'en Europe ou aux USA, mais ne parvient pas à se constituer en capitalisme mûr, organique).
L'analyse de Marx porte alors sur l'étude du capitalisme enraciné en Occident, de ce qui lui est antérieur et y conduit ; à la rigueur de ce qui ne pouvait ou n'a pas su y accéder (en Asie .. .) ; et de ce qui peut et doit lui succéder (le socialisme, le communisme). L'Occident capitaliste devient alors le lieu obligé, mais aussi privilégié de la compréhension de l'histoire et de sa transformation pratique. L'histoire et l'espace capitalistes occidentaux acquièrent ainsi valeur universelle.
Arrêtons-nous quelques instants pour fixer, très schématiquement,
)3
quelques aspects singuliers de cette réalité capitaliste, telle qu'elle se présente au XIXe siècle. Massivement ce qui frappe à l'observation, c'est la tendance du capitalisme à favoriser la naissance et l'extension d'une rationalité industrielle et d'une organisation et d'une division du travail adéquates à son fonctionnement (ou avec plus de nuance : non contradictoires avec lui) : donc une logique de fonctionnement qui est plus sociale qu'imposée par la technique. Ce même capitalisme privilégie les deux classes nouvelles, le prolétariat et la bourgeoisie : les classes correspondant à la vente de la force de travail et à l'appropriation de la plus-value, c'est-à-dire à la forme spéciquement capitaliste d'appropriation du surplus.
A cela il faut ajouter les traditions démocratiques laborieusement conquises, ou en voie de l'être, par la bourgeoisie contre la féodalité ou l'absolutisme, par le prolétariat contre la bourgeoisie. Vie démocratique qui est probablement inséparable (il faudrait le vérifier) des structures de pensée : le bagage historico-culturel : la rationalisation et le calcul économique tout autant que la « libre pensée », qui ensemble incarnent l'autonomie intellectuelle, elle-même liée à l'individualisme (produit de la rupture progressive des communautés humaines de base ; des individus séparés supplantant l'unité de la communauté). Et ce sont encore les formes de relations et de contraintes sociales : le rôle de l'Etat, les formes d'hégémonie d'une classe sur les autres, l'importance d'un certain consensus (le consentement : aspect sans doute moins visible au XIXe qu'au xxe siècle, mais incontestablement déjà présent, et sur lequel le vieil Engels insistait à propos de l'Angleterre).
Sans oublier l'émergence d'une initiative et d'une organisation des opprimés (plus précoce dans l'histoire qu'on le pense); donc d'une tradition d'autonomie des travailleurs (l'autoconscience, l'auto-organisation). A gros traits : la vie industrielle (avec la rationalisation et division capitaliste du travail) + prolétariat, bourgeoisie + les traditions démocratiques + les racines culturelles au sens large. (Au sens large : qui implique les modes de pensée, l'héritage historico-culturel, y compris les implications nombreuses et profondes de la religion ; l'occupation, des espaces : du corps, de l'habitat, de la ville ; les codes de relations sociales, etc.)
Il est bien évident que tous ces ingrédients se retrouvent en proportion très variable selon les pays et les expériences historiques. Le capitalisme « pur », les formes « pures » de la démocratie bourgeoise, un prolétariat totalement autonome, ce sont des catégories conceptuelles et non des réalités du monde occidental. Néanmoins ces aspects présentent une massivité suffisamment grande, et sont à ce point absents hors du monde occidental (du temps de Marx ; c'est-à)4
dire l'Europe de l'Ouest et du Centre, ainsi que l'Amérique du Nord) qu'ils marquent la spécificité moderne de l'aire occidentale.
De ce premier constat découle une conséquence que Marx tire d'emblée. Si le monde occidental est le lieu d'un changement possible et nécessaire de l'histoire, donc la précondition du socialisme, il en résulte que l'histoire en mouvement, son avancée, son progrès ne peut être autre chose que la mondialisation du capitalisme. Un marxisme universel peut et doit alors accompagner, se déployer même, tout autant qu'expliquer et préparer le dépassement, dans ce processus de mondialisation (comme tendance spontanée du développement capitaliste).
Pour le dire un peu ironiquement, ce ne sont pas seulement l'opium et puis l'industrie qui s'amènent avec les canonnières anglaises, c'est aussi le marxisme. Un marxisme qui a dû d'abord conquérir sa place à l'intérieur de l'Europe, laborieusement comme on le sait, et de façon très inégale. A cet égard, Marx, pour sa part, regardait avec beaucoup d'espoir la croissance économique rapide de l'Allemagne. Pour lui, ce pays, terre d'origine du marxisme, nation par excellence des grandes théories (compensation traditionnelle d'une grande misère pratique) devait devenir par sa transformation - une véritable mutation en fait - en grande puissance industrielle, pourvue d'un prolétariat nombreux et concentré, le foyer d'où rayonneraient sur le reste de l'Europe les principes et l'action du « socialisme s~ientifique ». L'Europe de son côté devait jouer le même rôle à l'échelle mondiale.
Ce qui justifiait cette conception euro-centrée (le privilège octroyé à l'Allemagne étant plus ambigu) c'était l'importance attribuée aux préconditions capitalistes du socialisme. On peut ainsi mettre à jour chez Marx une explication relativement linéaire : le précapitalisme en Occident avait créé - ou n'avait pas entravé - les possibilités d'avènement du capitalisme ; et le capitalisme lui-même par son auto-développement faisait naître la base matérielle et culturelle rendant nécessaire et possible le socialisme ; en même temps que les contradictions internes du fonctionnement du capitalisme empêchaient sa stabilisation ou sa perpétuation indéfinie. L'acquis capitaliste permettait au socialisme - au projet de libération de l'homme -d'être le résultat naturel et inéluctable de son évolution. La révolution était alors conçue comme l'accoucheuse d'un indispensable bouleversement, car la situation avait beau devenir objectivement mûre pour le socialisme, elle ne l'était évidemment jamais pour les classes dominantes mais condamnées, peu désireuses d'abandonner leurs privilèges ... A rebours, Marx était très conscient que si on tentait de bâtir le socialisme sur la misère (misère matérielle, mais aussi, sans doute,
))
misère culturelle), on en reviendrait « au fatras antérieur », et que l'on construirait ainsi tout sauf le socialisme.
Il faut ajouter, pour nuancer ce tableau un peu abrupt, que Marx n'a pas toujours défendu rigidement cette conception. A différents moments de sa réflexion, et notamment dans des analyses conjoncturelles suscitées par l'actualité, analyses plus concrètes que les grandes généralisations théoriques, Marx s'est demandé si, sous certaines conditions le saut par-delà le capitalisme n'était pas possible.
Lorsque, par exemple, il étudie en journaliste politique les guerres civiles dans l'Espagne de la première moitié du XIX• siècle, on peut voir percer chez lui un doute sur l'inexorabilité de la succession rigide des étapes de l'histoire sociale. Surtout, vers la fin de sa vie, le vieux Marx, en réponse à des interrogations de ses disciples russes, émit l'hypothèse que la communauté agricole russe (le « mir ») pourrait devenir l'embryon d'une communauté socialiste développée et ainsi éviter à l'empire tsariste en déclin les tourments du capitalisme. Complétons tout de suite en disant qu'Engels, quelques années plus tard, constatant la décomposition de cette communauté « mir» infirma cette perspective.
De façon générale, Marx analyste des événements quotidiens (notamment comme journaliste) fournit des appréciations plus souples, plus nuancées, pour ainsi dire plus problématisées, de l'évolution des sociétés que le Marx olympien déployant ses vastes fresques théoriques sur le mode de production capitaliste.
Et ce qui est vrai de l'œuvre du père fondateur l'est aussi et plus encore de sa première descendance : l'extension du marxisme se fait et est conçue plus dans la continuité que dans l'opposition à la mondialisation capitaliste. Et d'un capitalisme qui s'impose brutalement au reste du monde, qui anéantit les civilisations, les modes de vie et de productions qu'il trouve devant lui. C'est alors que commence la confrontation moderne de l'Occident et de l'Orient (l'Orient comme symbole de tout ce qui n'est pas occidental). Le marxisme des premiers héritiers
Le marxisme qui se développe après la disparition de son créateur présente deux caractéristiques majeures. En premier lieu de connaître une extension rapide, considérable même, au point d'incarner presque à lui tout seul, et en moins d'une génération, l'essentiel de la pratique prolétarienne, refoulant les traditions jadis solidement implantées : l'anarchisme, le proudhonisme (en France), le lassalisme (en Allemagne) ... )6
Ensuite c'est un marxisme qui se codifie et s'exprime dans une forme particulière : le marxisme de la Deuxième Internationale. C'est un marxisme à la fois modifié et simplifié par rapport aux élaborations originelles (Marx), et qui s'adapte et est adapté, instrumentalisé pourrait-on dire par le milieu social global dans lequel il baigne.
Précisons tout cela.
Le marxisme s'étend vite, très vite, surtout en Allemagne et plus à l'Est ; aussi mais moins en force en France et presque pas en Angleterre. Et là où il rencontre le succès il finit par s'identifier avec un mouvement ouvrier en pleine constitution politique et organisationnelle. Mieux même, cette brusque croissance d'une vie ouvrière autonome, cette prise de conscience par le prolétariat de sa force, de ses potentialités et de son unité internationale, c'est aussi, c'est déjà le produit de l'action du jeune marxisme.
Et l'on sait que même des pays très retardataires économiquement connaissent une implantation marxiste conséquente. L'atteste l'émergence difficile mais incontestable du marxisme dans la Russie tsariste, en parallèle avec l'apparition d'un secteur industriel. L'échec du marxisme en Angleterre semble avoir troublé quelques esprits marxistes, mais sans remettre en question les convictions sur l'alliance naturelle autant que conflictuelle entre l'industrialisation capitaliste et la possibilité du socialisme.
Mais ce marxisme qui devient une force matérielle, une capacité d'action large s'exprimant dans des partis puissants et des syndicats influents, ressemble peu au marxisme originel : Le marxisme de Marx qui nécessitera d'ailleurs des décades de travaux d'édition et d'érudition, et quelques expériences historiques inattendues, pour qu'on puisse en dégager l'essentiel des fondements, à la fois contre une certaine indifférence routinière, les craintes des successeurs, et contre « la critique rongeuse des souris ».
Ainsi le marxisme réel, le premier marxisme à marquer des effets importants dans l'histoire, s'incarne avant tout dans l'œuvre de la Deuxième Internationale (créée en 1889). On peut légitimement lui donner le nom de son principal inspirateur, après la mort d'Engels (en 1895): le marxisme Kautskiste. Kautsky, le principal théoricien du socialisme allemand de la fin du XIXe siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale, dut son surnom de « pape du marxisme » non seulement de part l'autorité qu'il acquit en matière de doctrine, mais aussi et peut-être surtout parce qu'il codifia un corpus théorique dont la structure, à la fois cohérente mais par bien des aspects rigide et limitée s'imposa comme le savoir intangible, l'exégèse la seule autorisée de l'œuvre des grands ancêtres.
)7
L'interprétation kautskiste qui s'appuyait sur le prestige considérable de l'imposant Parti social-démocrate allemand, fut admise effectivement comme la seule canonique, non seulement par les socialistes européens, mais aussi par leurs adversaires bourgeois (qui n'avaient, à vrai dire, pas de raison particulière d'aller chercher plus loin ... ). Incontestablement des marxistes comme Lénine, Trots ky et Rosa Luxemburg, et bien d'autres encore qui rompirent plus tard avec Kautsky furent d'abord des disciples aussi assidus qu'admiratifs.
L'hérésie - ou le goût de remonter à la source - n'était guère vigoureuse ou comme le révisionnisme bernsteinien, durement combattue ; essentiellement d'ailleurs elle se situait à la frange ou même à l'extérieur du marxisme : l'anarchisme depuis toujours hostile au marxisme ; les petits courants ultra-gauches à l'intérieur du marxisme.
C'est aussi un marxisme dont la soudaine puissance dissimule -bien si on se limite aux apparences, mal si l'on se donne la peine de gratter un peu - la survivance souterraine et parfois même affleurante des conceptions socialistes antérieures qui s'exprimaient par des théories plus ou moins bien formulées mais appuyées sur des pratiques ouvrières vivaces qui se révèlent plus enracinées qu'on aurait pu le penser à la vue de leur effacement rapide. L'anarchisme, le proudhonisme, le lassalisme, le populisme radical, etc. n'ont pas seulement continué à vivre, souvent difficilement, à l'extérieur du marxisme mais réussirent même à se greffer sur le nouveau mouvement ouvrier « socialiste scientifique ».
Là gît un problème décisif, bien connu mais mal élucidé aujourd'hui encore : autant qu'une tentative de bouleverser le réel social avec de nouveaux moyens, le marxisme a été instrumentalisé et modifié par ce réel. Un réel qui était formé d'une combinaison complexe, comprenant d'une part les traditions spontanées d'organisation, de prise de conscience, les formes d'autonomie du prolétariat, et reflétant les différents types ouvriers (ou, pour le dire autrement, les différents mondes ouvriers tels qu'ils ont surgi naturellement du développement capitaliste), et d'autre part les incidences de l'institutionnalisation du mouvement ouvrier, devenu force organisée qui élargit son aire d'influence dans la société, exerçant ainsi une pression ou une attraction croissante sur d'autres catégories sociales ; et qui, de ce fait, devient à la fois un défi pour la bourgeoisie en même temps qu'une source de crainte et de fascination.
C'est un peu alambiqué à écrire, mais c'est sans doute encore plus difficile à comprendre dans toutes ses implications. Plus décisif mais aussi plus essentiel : la vérité du marxisme effectivement agissant s'y manifeste avec plus de force que dans les textes canoniques ... C'est là )8
une question problématique (un programme de recherche) sur laquelle il faudra revenir.
Notons simplement ici que dans ce marxisme victorieux mais instrumentalisé, déformé voire difforme, on peut déceler la revanche au moins partielle des théories et pratiques vaincues par le marxisme (le proudhonisme en particulier) : leur persistance manifeste et prouve la solidité des liens qui les unissaient à l'expérience prolétarienne. Sans parler de pays, comme l'Angleterre, où c'est le marxisme qui fut battu. Pire : où il n'y eut pratiquement pas de bataille ; le marxisme ne parvenant pas à occuper assez de terrain pour tenter même une esquisse de conquête.
Néanmoins au niveau global européen, le marxisme de la deuxième l'emporte. Et c'est un marxisme qui se veut, avec peut-être encore plus de force que dans les idées de son créateur européen, issu de et inséré dans le monde industriel, et devant prendre son extension dans la foulée d'un capitalisme expansif : l'impérialisme qui achevait d'asseoir à la fin du siècle la domination mondiale de l'univers bourgeois occidental.
C'est un marxisme qui, comme celui de son prédécesseur, reste axé sur la pratique, la théorie se voulant explicitement branchée sur l'action ouvrière ; et qui, en outre, reste fortement internationaliste, mais pour autant que les « nations civilisées » (c'est ainsi qu'on appelait les pays capitalistes développés) formaient l'essentiel, sinon la totalité de cette internationale. La « mission civilisatrice » du capital, toujours pour reprendre la très significative terminologie de l'époque, devait permettre aux nations retardées de devenir de futurs protagonistes de ce conclave international. En attendant ce dénouement heureux « l'Internationale ouvrière » regrettait ou désavouait les bavures et excès de cette indispensable action de civilisation.
Ce n'est qu'au début de notre siècle qu'apparaît une critique de gauche de cette conception ; critique qui n'était dépourvue ni d'hésitations ni d'ambiguïtés (notamment chez Kautsky qui le premier lança l'offensive anticoloniale au congrès de l'Internationale à Stutggart en 1907).
Sans entrer dans les détails, constatons seulement qu'il existe un large accord, sinon même une unanimité, entre tous les marxistes pour insister sur les liens indispensables qui soudent préconditions capitalistes et possibilité d'apparition et de croissance du socialisme.
Et de plus en plus, pour les dirigeants des principales organisations ouvrières, ces préconditions n'étant pas- ou pas encore- atteintes, ils en concluaient- de bonne foi ou, comme prétexte- qu'il était nécessaire de postposer - indéfiniment - le combat final pour le socialisme. Ou, pour le dire autrement, en se servant de l'explication
)9
léniniste : le mouvement ouvrier intériorise et de fait accepte de plus en plus la logique du fonctionnement capitaliste et les formes de l'hégémonie bourgeoise, au détriment de son autonomie par rapport à cette même bourgeoisie : c'est le réformisme ; qu'on l'avoue ou non, le capitalisme n'est plus seulement une précondition et une étape à dépasser mais il devient l'horizon indépassable, ou à la rigueur seulement aménageable du nouveau mouvement ouvrier.
Pour saisir ce phénomène en finesse, et dépasser ainsi ce qui dans le léninisme est plus un constat qu'une explication et un constat sommaire, il sera nécessaire d'approfondir la problématique à laquelle nous avons fait allusion plus haut ; mieux, comprendre la réaction chimique qui résulte de la combinaison entre les formes spontanées et originelles (auto-engendrées) des pratiques et consciences prolétariennes, et la structuration idéologico-organisationnelle qui peu à peu encadra et anima le mouvement ouvrier. Répétons-le: c'est une question silencieuse, insidieuse qui parcourt le marxisme et plus particulièrement sa gauche critique .. .
En sautant quelques chaînons du raisonnement nous pouvons passer à la conclusion, là où nous voulons en arriver. En effet, au fur et à mesure que le marxisme intériorise et reflète avec de plus en plus de constance la trajectoire et les contraintes du capitalisme, il inclut en lui les deux caractéristiques majeures qui découlent de l'évolution des sociétés bourgeoises du XIX• siècle, et qui s'amplifieront au siècle suivant : le nationalisme et l'étatisme. Ces deux traits qui se dégagent du déploiement capitaliste ne sont pas exclusifs d'autres aspects importants, mais ils ont la particularité d'être paradoxaux par rapport aux prémisses capitalistes et d'être devenus les réalités les plus universelles dans le processus de mondialisation capitaliste. Autant, sinon plus, que l'industrialisation l'Occident a exporté dans le monde son nationalisme et son étatisme.
Il s'agit là certes d'une situation inattendue au regard de la tendance du capitalisme à briser les frontières et à instaurer un marché mondial. Sans oublier les idées - les illusions - chères aux philosophes des lumières, valorisant la bourgeoisie comme première classe universelle conception reprise par Marx mais avec le prolétariat qui occupe la même fonction (que l'on espère moins illusoire ... ).
En contraste s'impose le constat froid : les formes heurtées, brutales même, du développement inégal et combiné poussent bien à la mondialisation capitaliste, mais créent surtout les formes modernes de régulation des sociétés bourgeoises, fonctionnement qui exprime aussi une forme de résistance contre le capitalisme extérieur : la combinaison indissociable nation + Etat.
La nation qui se présente comme une communauté de pensée et de vie, mais aussi la nation comme espace géographique délimité, comme rassemblement ethnique le plus homogène (ou dominé ethniquement), la nation à défendre et à valoriser. Et l'Etat, tendanciellement ou d'emblée centralisé, qui devient l'instrument privilégié de défense de la nation et, surtout, le moyen d'une croissance et d'une centralisation économiques : formes modernes par excellence de la valorisation de la nation, et où s'intériorise le plus fortement l'Occident contemporain.
Le développement organique du capitalisme en Europe, ou si l'on veut, sa croissance naturelle, s'est opposé à toute entrave étatique et de frontière , et a ainsi longtemps masqué l'émergence de ces deux aspects et, surtout, a réussi à dissimuler la tendance à leur jonction.
Mais plus on s'éloigne des foyers originels du capitalisme et plus ce lien devient manifeste. Son effet maximum s'est manifesté dans les « colonies ». Le marxisme en Orient
Plus l'histoire concrète du marxisme et des révolutions en « Orient » se révèle à nous, soit par l'actualité, soit par une meilleure connaissance du passé, plus le problème du passage de l'Occident à l'Orient apparaît complexe, tourmenté, imprévisible.
Prenons le cas de la Chine, à la fois le plus important et celui sur lequel j'ai quelques connaissances. La société chinoise qui s'est trouvée confrontée à la pénétration armée de l'Occident au XIXe siècle a réagi des deux façons possibles : soit accepter, soit refuser l'occidentalisation : valoriser l'ancienne société ou intégrer la nouvelle, celle qui s'impose de l'extérieur. La Chine, une société qui se décompose lentement mais sans effondrement, se trouve placée devant la gravité d'une crise endémique (stagnation de la production agricole, importante croissance démographique), amplifiée par le défi de l'Occident.
Le refus catégorique de l'Occident n'ayant que peu de poids en face des canonnières, la question s'est rapidement circonscrite pour l'élite mandarinale : quelle occidentalisation faut-il assumer et pas seulement subir? Une partie importante de l'élite s'est effectivement rapidement convaincue que la Chine ne pouvait se sauver qu'en se modernisant: pour la première fois de son histoire millénnaire la Chine devait affronter un conquérant qui n'était pas assimilable, mais imposait brutalement sa supériorité matérielle et son arrogance, brisant d'un seul coup l'édifice conceptuel et social des certitudes confucéennes en la supériorité du grand « empire du milieu )).
La question prit alors une forme précise : moderniser cela signifiaitil une modernisation occidentale ? Devait-on tout emprunter à l'Occident ? Ou sélectionner les apports ? Ou, pour le dire autrement, doit-on assimiler l'Occident parce que le rapport de force l'oblige si l'on veut survivre, ou parce qu'on lui reconnaît valeur de modèle universel.
Il serait trop long de revenir dans le détail de la discussion, à bien des égards très actuelle dans ses motivations. Constatons simplement dans cet article que la nouvelle élite chinoise, (restreinte et située pour l'essentiel dans les villes portuaires, en contact avec les occidentaux) a oscillé entre un refus complet de l'Occident, position rapidement intenable et une volonté d'assimilation totale : industrialisation + forme de fonctionnement de la société (la démocratie et surtout l'intervention étatique). Cette dernière position se heurtait à la force d'inertie, notamment des vieilles élites rurales, et à l'ancrage des populations dans les traditions d'une société millénnaire (la cour impériale tentant de son côté une solution moyenne : apprendre à construire des canons pour chasser les envahisseurs, et pour maintenir par ailleurs la société inchangée).
Le débat sur le socialisme et le marxisme entrait exactement dans ce contexte, mais pendant longtem ps comme un produit mineur et un peu tardif de la discussion - un débat certes intéressant mais un peu académique. Le socialisme - mais sous une forme vague, essentiellement à base de socialisme chrétien anglo-saxon - était un objet de vives controverses depuis la fin du xrx· siècle, mais sans grandes conséquences pratiques.
La situation changea totalement lorsque les « salves d'octobre » ouvrirent une ère de révolution. Le marxisme chinois provient incontestablement de la médiation russe : d'un pays à mi-chemin de l'Occident et de l'Orient, combinant des traits des deux univers.
Pour une partie des secteurs cultivés de la Chine, le développement industriel auquel ils assistaient dans quelques villes côtières d'un côté ; et le récent exemple russe de l'autre leur donnaient une solution de guérison des maux séculiers de «l'empire du milieu ». Cette réponse se résumait en une formule : l'anti-impérialisme. Mais un anti-impérialisme radical qui unissait étroitement une certaine acceptation, et même une intériorisation du capitalisme (la nécessité de l'industrialisation ... ) avec un refus du capitalisme imposé de l'extérieur ; donc à la fois refus et volonté de dépassement : le socialisme incarnant cette double exigence.
En scrutant de plus près les options qui se manifestaient à l'intérieur du marxisme chinois à ses débuts (vers 1920) on retrouve à
peu près les mêmes clivages que chez les intellectuels non marxistes de la génération précédente (à l'exception, bien sûr, du passéisme le plus extrême).
Pour certains, il n'était pas d'autre possibilité que d'accepter l'universalité de l'Occident et donc d'importer et d'en imposer les produits les plus élaborés : l'industrialisation + le dépassement socialiste. Pour d'autres, l'essentiel était de ne pas dissocier une certaine nécessité de l'Occident de l'indispensable préservation des racines et valeurs de la société historique chinoise ; donc de garder un équilibre entre acceptation et refus ; ce qui donnait la combinaison nationalisme + intervention étatique, et évidemment l'industrialisation, à l'exception du reste (notamment les formes politico-culturelles du pouvoir) et en s'appuyant sur l'héritage de civilisation (qui pour presque tous impliquait que la Chine = la civilisation).
A posteriori, on ne peut que faire le constat obligé : c'est ce dernier courant qui l'a emporté ; et pas seulement en Chine mais dans tout le tiers-monde. Victoire qui n'est pas sans rappeler, et poser les mêmes questions que la survivance souterraine des socialismes pré-marxistes dans le marxisme. Ici aussi, c'est le signe certain de l'adaptation, de l'instrumentalisation même, du marxisme par le réel ambiant.
Il est d'ailleurs frappant de constater que le marxisme russe évolue rapidement dans les années vingt, dans le même sens : d'une conception universalisante, internationaliste, à la conceptualisation stalinienne (pour l'essentiel toujours actuelle) d'un marxisme nationaliste, étatique, industrialiste, et pour le moins autoritaire.
C'est là le cœur de la confrontation Occident-Orient : les mêmes tendances se retrouvent ici et là, mais avec de telles modifications qu'on se retrouve en face de trajectoires différentes, sinon même de réalités séparées, à la limite contradictoires. Ce qui remet en question l'unité du marxisme plus fortement que ne le faisait la rupture réformisme-révolution. Nous devons vivre avec un marxisme éclaté, avec des marxismes contradictoires, et pas seulement avec de « vrais » ou de « faux>> marxismes. Ce n'est plus une question de marxisme renié, mais de trajectoires marxistes telles qu'elles résultent du travail paradoxal de l'histoire concrète. L'universalité au marxisme est en question ; tout autant que se pose à nous la nécessité de mieux comprendre l'enracinement occidental du marxisme : notre réel quotidien.
Roland Lew