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Révolutions en Asie et le marxisme

· Critique communiste (1re série), n° 24, septembre 1978 · p. 64-99 · 15 019 mots

Révolutions en Asie et le marxisme Introduction

J'étais en train d'achever une étude critique sur le livre de Pierre Rousset, le Parti communiste vietnamien 1 (2• édition modifiée et augmentée), article qui se veut surtout un bilan comparé des PC chinois et vietnamien, lorsque je suis tombé sur l'article de Rousset dans Critique communiste, n° 6, en réponse à celui de Ch. Leucate : « Stalinisme, centrisme et communismes nationaux ». Cet article, qui résume les positions de l'auteur, me confirme dans l'idée qu'il faut reprendre le débat sur ce que l'on pourrait appeler les « révolutions asiatiques », révolutions qui posent un ensemble de problèmes et qui questionnent le MR (marxisme révolutionnaire), et même toute conception et pratique révolutionnaires.

Je voudrais indiquer dans cette introduction, le plus explicitement et même le plus abruptement possible, en quoi la démarche de Rousset, en particulier, mais aussi celle d'autres marxistes révolutionnaires (y compris la mienne dans des tentatives d'explication du maoïsme) me paraît, sur bien des points, pour le moins déficiente, pour ne pas dire essentiellement erronée. Préalablement, il est indispensable de bien faire la séparation entre ce qui est à la fois critique générale, constat, hypothèse directrice, voire programme de recherche, et ce qui est hypothèse plus précise, indication plus risquée, information partielle et forcément insuffisante.

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Cette introduction est critique et programmatique, la deuxième partie sera consacrée à la deuxième catégorie, et dans une troisième partie, je voudrais tirer des conclusions provisoires et, surtout, élargir le débat en indiquant l'enjeu de ce débat pour le MR.

Essayons, pour commencer, de situer les limites de l'approche de Rousset sur les PC asiatiques (PCV et PCC). Sa démarche est caractéristique, comme par ailleurs celle de MR de plus en plus nombreux (y compris la mienne dans mes articles) ; elle consiste en deux opérations différentes : • Nuancer, voire modifier, la perception« traditionnelle» des MR sur les révolutions considérées. Disons schématiquement qu'il s'agit de les réévaluer, de les distancer par rapport au stalinisme, mais en refusant toute rupture définitive avec ce dernier ; et surtout on leur reconnaît une certaine spécificité et 'u ne relative originalité.

De ce point de vue, au regard de l'histoire réelle, la réponse de Rousset à l'article de Leucate est à la fois compréhensible et justifiée. Elle est, malheureusement, facile et un peu courte. • En effet, Rousset se propose surtout de dédouaner le MR. Et donc, de faire rentrer l'histoire sinueuse, complexe, inattendue des PC vietnamien et chinois dans le cadre du « corpus » MR. Et, j'ajoute d'emblée : du «corpus » MR tel qu'il est utilisé «couramment», sans approfondissement de ce dernier , sans reprise des problématiques.

L'histoire des PCC et PCV nous a surpris, semble dire en substance Rousset, et nous devons modifier, ou abandonner, ce qu'il faut des vieilles idées pour que la réalité de ce qui s'est passé, et se déroule encore sous nos yeux, et non les schémas que l'on projette sur elle, entre dans le cadre de nos conceptions MR.

Ici aussi, affirmons-le d'emblée, avant toute démonstration, et même si la démonstration ne sera pas (encore) ou insuffisamment fournie : c'est une position intenable. Explicitons. La position de Leucate est extrêmement rigide, et plus encore, complètement divorcée du réel (nous reviendrons sur les faits dans le corps de l'article), mais elle a le côté conséquent de sa rugosité: c'est vrai ou c'est faux. Et comme on le dit en épistémologie moderne, c'est donc une théorie falsifiable. Par contre ce que défend Rousset (et je m'adresserais aussi, partiellement, cette critique) est non falsifiable : ce n'est jamais faux, ce n'est jamais vrai. On ajoute les nuances nécessaires pour que la vérité de la théorie ait toujours raison du réel. Comme en toute bonne conception hégélienne. C'est en gros la substance de ma critique du livre de Pierre Rousset. Tout lecteur de bonne foi ne peut manquer d'être frappé par ce fait s'il confronte la première et la deuxième édition du livre, qui ajoute un nombre important d'idées

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sans modifier, en rien, le schéma du livre. Vérité éternelle ... (Cf. plus loin).

Essayons d'éclairer ce propos par une remarque qui a aussi valeur d'intuition et donc de risque. On sait que dans les périodes de crise des sciences (notamment à la fin du XIXe siècle), les chercheurs adoptent deux attitudes différentes. Certains tentent de complexifier les théories anciennes, mises à mal par l'irruption de l'inexplicable (pour elles), pour qu'elles puissent intégrer dans leur corpus la nouveauté « singulière ». Et, contrairement à ce que l'on pense communément, c'est parfois sinon souvent possible. Evidemment le résultat est biscornu. Un physicien faisait d'ailleurs remarquer que ce n'était pas la fausseté des résultats qui avait fait abandonner ces tentatives, mais la laideur des théories ainsi ajustées (notamment l'infinie complexité des équations .. .). D'autres au contraire se décidaient à prendre en compte la crise et à assumer la rupture nécessaire. Rupture faite à la fois de continuité et de discontinuité, de coupure et d'enveloppement (la relativité est un exemple célèbre).

Je pense que d'une certaine façon (qu'il faudrait préciser) la révolution asiatique (PCC, PCV, mais aussi Laos, Cambodge, Corée .. .) nous pose le même genre de dilemme. Et, pour le dire crûment et à mes risques et périls, je pense que la « solution » de Rousset (et d'autres MR) est encore dogmatique et qu'elle est aussi divorcée du réel. Elle a perdu la consistance dure du dogmatisme le plus strict, en s'ouvrant sur plus de réel mais, faute d'aborder les problèmes en toute rigueur et ouverture révolutionnaire, elle s'est transformée en un semi-dogmatisme mou, dépourvu de consistance, vérité de l'après-coup qui appauvrit la richesse du réel.

Comme on ne peut défendre une telle position à la légère (et cela malgré la facilité avec laquelle les qualificatifs les plus disqualificatoires sont communément employés dans les débats entre camarades) je me permets d'insister, en indiquant la façon dont je pense qu'il faudrait aborder les problèmes incriminés ; et en revenant encore sur les difficultés de la tâche.

Comme on le verra à propos de la critique du livre, et comme je le confirme à la lecture de l'article, je ne suis pas forcément en désaccord avec certaines formulations de Rousset (surtout dans l'article). Seulement, pour moi, lorsqu'on met bout à bout les nuances nouvelles, et si je puis dire, les silences, les manques sans parler des guillemets, on se rend compte qu'on est «ailleurs» que là où l'auteur veut se situer. Autrement dit encore, il ne suffit pas d'apporter un supplément d'âme aux positions MR pour qu'elles rendent enfin compte adéquatement de ce devant quoi elles ont trébuché.

D'autre part, je parle de conceptions «traditionnelles» MR. Je

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veux dire par là quelque chose qui me paraît important. De même, on le sait aujourd'hui, qu'on a déformé, mal compris, appauvrit, la théorie marxiste du Capital au point que beaucoup d'aspects des travaux, par ailleurs remarquables, de Lénine, Rosa Luxemburg, Hilferding (sans parler de Kautsky) sont des contresens, de même nous vivons à crédit, et même dilapidons l'acquis d'un MR que nous appauvrissons, que nous schématisons, au lieu de l'enrichir, et aussi de l'affronter tel qu'il est (une anecdote : quelle ne fut pas ma surprise en étudiant la position de Lénine sur la question coloniale, de constater qu'elle était explicitement étapiste, d'un étapisme certes différent de celui du stalinisme, mais étapisme quand même ! Et Trotsky aussi, moins explicitement, défendait ou plus probablement tolérait une conception étapiste jusqu'en 1927. La réalité de l'histoire est toujours différente des schémas ossifiés).

Je veux dire par cela que méthodologiquement une andT'yse MR du PCV et PCC (des révolutions asiatiques) se doit d'opérer à deux niveaux :

1. Resituer, et je dirais même restituer le MR, surtout en rapport avec les problèmes posés par ces révolutions (révolution permanente, prolétaire et non-prolétaire, la surdétermination de la révolution mondiale, parti et classe, le stalinisme .. .).

2. Resituer la réalité complexe des pays et révolutions étudiés, autant que les connaissances empiriques et semi-empiriques le permettent.

Et sur la base de cette double démarche, confronter, sans préjugés, en toute rigueur révolutionnaire (cela devrait être un pléonasme) le réel et la théorie qui se veut à la fois instrument de compréhension et outil de l'action. Alors seulement on pourra estimer dans quelle mesure une explication MR est possible, c'est-à-dire est à la fois cohérente, adéquate aux faits et féconde dans ses hypothèses. Incontestablement nous sommes loin de cela.

La première démarche : l'approfondissement du MR, au moins sur ce terrain difficile et mal maîtrisé, ne se fait guère. Je veux dire : un vrai approfondissement, autre chose donc que des nuances qui boursouflent et défigurent la théorie.

La deuxième démarche : là aussi le constat est piteux : beaucoup d'ignorance, parfois même (c'est pas le cas pour Rousset) une infinie ignorance. Et pourtant une riche matière est disponible, certes insuffisante mais largement au-delà des trivialités plus ou moins justes que l'on subit inlassablement.

Dernière remarque, importante, indispensable même. Je dis et répète que les révolutions asiatiques posent problèmes au MR, mais j'ajoute immédiatement que ce questionnement ne peut remettre en

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question la pleine validité du MR. Pour une raison décisive : le MR enracine « sa vérité » dans la révolution prolétarienne, et sur la base des prémisses économico-sociales d'un capitalisme développé, et à partir aussi de ce que ce capitalisme a induit dans le passé et induit encore aujourd'hui dans le reste du monde. Cela aussi devrait être repris, approfondi tout autant que réaffirmé ! Simplement, ici, je veux insister sur le fait que le cadre d'analyse où nous nous plaçons (PCV et PCC) n'est pas décisif du point de vue de la cohérence essentielle du MR. Cela étant dit, il ne faut pas sous-estimer l~s brêches qui peuvent s'ouvrir ... Mais là-encore, notre attachement au MR, à sa cohérence, et le sérieux avec lequel il faut aborder toute remise en question même secondaire, ne peut être aveuglément devant les difficultés, ni refus d'une avancée de la théorie et de la pratique révolutionnaires.

Entrons maintenant dans le détail du problème en rappelant encore ce que tout chercheur, même militant pris par l'urgence, devrait avoir le courage de rappeler : la part de spéculations, de provisoire, de risqué, d'oublis, d'intuition approximative qu'il y a dans toute recherche ; et plus généralement dans tout texte qui essaye, un peu à l'écart des sentiers battus, de comprendre les réalités complexes et d'une complexité parfois déroutante, parfois même indéchiffrable (par exemple l'intériorité d'un univers confucéen pour un occidental).

Je ne fais pas ces remarques par modestie, ou par prudence, mais dans l'espoir de relativiser, et je dirais de « moraliser » les débats militants.

Donc : chacun à ses risques et périls. Et à la collectivité militante de rectifier, d'assumer ou de refuser, et à la pratique vivante de l'histoire de trancher.

Juillet 1976 Bilan du Parti communiste vietnamien et du Parti communiste chinois 1. Stalinisme et spécificité

Le PCC et le PCV sont nés et se sont formés à l'ombre de l'expérience de la révolution russe et, d'emblée se sont subordonnés aux stratégies de . l'internationale communiste (IC), elle-même sous la domination du PC d'Union soviétique.

Il est intéressant à cet égard de constater que, bien que 9 ans séparent la création du PCC (1921) de celle du PCV (19 30) - donc à des moments très différents de l'IC - les deux partis connaîtront des trajectoires assez semblables.

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La date de la fondation du PCV correspond à une période où le stalinisme, en URSS, est largement le maître de la situation, mais sans que sa nature sociale (de contre-révolution) soit entièrement établie dans la réalité soviétique, sans parler à l'extérieur, où le pays de Lénine continue à incarner la Révolution. La constitution du PCV date de la période « bureaucratique centriste » du stalinisme et non de la pleine période de dégénérescence, constate P. Rousset 2•

Le PCC, de son côté voit le jour au temps de Lénine (1921) et émerge en force à partir de 1925 . Entre 1921 et 19 30, de sa naissance à celle de son voisin, il a eu l'occasion de se transformer d'un groupe minuscule en un parti de masse, composé en majorité et animant une classe ouvrière en révolte (1925-1927), et de subir une défaite majeure qui réduit à peu de chose la force militante précédemment accumulée. Il n'est pas nécessaire de rappeler longuement la responsabilité écrasante de la direction soviétique et de l'IC (Staline, Boukharine). En 1930 le PCC est en train de faire une reconversion d'un parti des villes en un parti des campagnes et de la paysannerie, dépourvu d'ouvriers et d'influence sur le prolétariat des villes.

Il suffit encore de signaler que la période qui suit la débâcle et, surtout entre 1929 et 19 31 , voit le renforcement, puis la domination presque complète du courant stalinien. On aurait tort d'oublier ce fait majeur qui a dû peser dans la conscience de tous les militants qui n'étaient pas de stricte obédience stalinienne (et donc Mao en particulier): les responsables de la déroute de 1927 ont imposé leur loi au Parti communiste : expérience traumatisante qui a accentué les clivages et favorisé paradoxalement la parachèvement de la stalinisation du parti en 19 30-19 31 (du fait des départs et exclusion d'oppositionnels, mais aussi du découragement de militants honnêtes).

La nouvelle et jeune équipe stalinienne de Wang Ming et des 28 bolcheviks 3 , imposée par Moscou, exerce son autorité sur les « restes » du parti et par sa politique ultra-gauche (de conquête militaire des villes) contribue d'abord à un nouvel affaiblissement, et ensuite à une véritable liquéfaction de la base citadine du mouvement communiste. En dehors d'elle apparaissent prudemment des expériences et une sensibilité régionales : notamment, mais pas seulement, l'action de Mao et de ses compagnons dans le Kiangsi.

Ainsi autour de 1930 les deux partis pratiquent une même politique ultra-gauche, celle imposée par une IC lançant l'offensive de classe universelle, sans considération de lieu, de circonstance, de moment. Et par cette stratégie commune sont abolies les différences de leurs jeunes histoires. Et pourtant des disparités existent. Le maoïsme se constitue et devient progressivement dominant, au cours des années trente, par l'élimination ou par le ralliement, plus ou moins sincère,

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des cadres staliniens. Pour l'essentiel, c'est le succès relatif de l'expérience du Kiangsi, le plus important et le mieux structuré des « soviets » (les bases rouges), face à l'échec complet de la politique aventuriste dans les villes, qui favorise une lente et laborieuse conquête du parti par Mao. C'est alors une direction largement autochtone (qui n'a pas été formée à Moscou)• qui anime le parti (Mao, Chu Teh ... ), mais qui met une dizaine d'années pour asseoir définitivement sa légitimité (1935-1945).

D'autre part, le « maoïsme », sur la base .d'un constat (le repli communiste à la campagne), mais aussi en le théorisant (d'abord prudemment et de façon voilée ... ), abandonne les villes et le projet de diriger et d'impulser la classe ouvrière (abandon relatif et graduel) et élabore ses pratiques, en s'appuyant sur une action en milieu paysan, dans les campagnes ; et il n'hésite même pas à ses débuts, à faire d'une base sociale de déclassés et de bandits (d'origine paysanne) la structure combattante (car la seule disponible) du mouvement communiste luttant pour sa survie.

Ainsi, rapidement, mais de façon peu avouée (et même dissimulée) l'orientation maoïste rompt avec les canevas staliniens, mais aussi des aspects décisifs de l'héritage léniniste. Entre des schémas importés et imposés, inadaptés aux circonstances de crise extrême du mouvement révolutionnaire, sinon même cause de cette crise, et une situation imprévue à assumer (un mouvement prolétarien sans prolétaires; étranger même au monde ouvrier), Mao n'a guère (semble-t-il) hésité. Trop peu imprégné d'orthodoxie marxiste (d'une tendance ou l'autre), et trop inséré dans la réalité du monde paysan chinois, il lui était aisé de choisir, mais il lui était infiniment moins facile de convaincre son parti. ..

D'autre part, le PCC est un mouvement à l'échelle d'un pays-continent, où se trouve réuni un peuple conscient de son homogénéité et de l'unité de civilisation qui le rassemble alors que le PCV se présente d'abord comme un parti communiste indochinois qui agit (ou voudrait agir) sur l'ensemble colonial français (conglomérat de trois pays, ayant trois histoires différentes).

Autre différence importante, qui est relevée par P. Rousset: l'Indochine est une colonie 5 , alors que la Chine n'est qu'une semicolonie, un pays formellement indépendant, qui est certes pillé et dépecé peu à peu par les pays impérialistes, mais qui a opposé depuis le XIXe siècle à la pénétration étrangère une résistance pas très vigoureuse, suffisante néanmoins pour retarder sa transformation en colonie à part entière. Ce n'est qu'avec l'invasion massive par les Japonais que se pose le problème de l'absorption coloniale de l'ancien et glorieux « empire du milieu » : en 1 9 3 7, un demi -siècle après l'Indo-

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chine et, comme on le sait, un demi-siècle trop tard pour pouvoir réussir.

Par ailleurs, les liens du PCV avec l'IC furent plus étroits, relativement plus continus aussi : ce sont des cadres formés en URSS qui le dirigent (y compris l'ancien cominternien Ho Chih Minh .. .). Le PCV ne déserta pas le travail dans les villes, bien au contraire (voir la période du front uni à Saïgon) 6 • Le PCV offre donc un visage plus classique et présente une direction plus homogène. Les similitudes entre les deux partis n'en sont que plus frappantes.

Le prolétariat est une force relativement consistante et concentrée en Chine (bien que très minoritaire). Au Vietnam il représente peu de chose, sans être insignifiant. Ecrasé en Chine, force très réduite au Vietnam, le prolétariat ne peut être l'élément moteur - physiquement présent et agissant - de la révolution. Les deux histoires dissemblables se rejoignent sur ce constat (un constat et non un déterminisme inexorable).

En l'absence du prolétariat, la révolution dans les deux pays prend le même aspect de prédominance rurale, s'adresse à des couches sociales (paysannerie et petite bourgeoisie des villes) et à un enracinement historico-culturel semblables : même civilisation confucéenne, même paysannerie et type de culture agricole, même rapports sociaux à la campagne, des élites communes et fondamentalement une structure d'avant-garde (les PC) assez voisine. Car ce qui caractérise avant tout le PCC et le PCV, et leur permet de saisir les particularités de leur pays, donc de définir les conditions spécifiques de leur combat, c'est leur rapport, lui aussi assez proche, au stalinisme. Partis créés à des moments différents de l'histoire de l'IC, ils partagent le même refus sourd du stalinisme et la même subordination apparente.

Partagés. tous les deux entre l'allégeance à une pratique mondiale, prestigieuse mais dévoyée, et un repli « régional » effectif, plus étroit théoriquement mais plus viable concrètement, c'est la deuxième solution qui sera adoptée avec les ménagements indispensables à la première.

Car pour les deux partis, et surtout pour les deux dirigeants qui imprimeront leur marque sur les orientations, ce qui compte avant tout, c'est leur révolution, c'est leur espace national révolutionnaire. Pour eux, la référence à l'URSS est sans conteste importante et même indispensable : le pays incarne la « Révolution », l'horizon politique de leur lutte, un garde-fou, un modèle économique, « le grand arrière», l'espoir d'une aide concrète, la preuve que «c'est possible» ... L'expérience soviétique est insérée en eux, mais elle est aussi un «ailleurs», quelque chose qui est loin d'eux ; et ils tiennent essentiellement à l'autonomie de leur parti, de même qu'ils croient à

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la spécificité de leur révolution. C'est pour cela qu'ils manifestent une résistance aux directives importées de la « Patrie socialiste». Une résistance, mais pas une cassure.

Ainsi, plus les PC accentuent leur physionomie propre, celle, ne l'oublions pas, qui leur permettra (ou à la limite n'empêchera pas) de conduire la révolution à la victoire, plus ils marquent les distances qui les séparent de l'URSS, au moins pour ce qui les concerne, tout en partageant avec plus ou moins de réserves les options staliniennes sur les autres questions : socialisme dans un seul pays ...

Le « deuxième front uni » en Chine est un exemple probant de cette situation. Ce nouvel arrangement avec le Kuomintang qui s'esquisse vers 1935 et ne se conclut qu'en 1937, correspond, mais de façade seulement, aux désidérata et pressions vigoureuses de Moscou (allant parfois, semble-t-il, jusqu'à la menace de rupture) mais cette obéissance dissimule assez mal d'ailleurs, une stratégie différente. A l'opposé des instructions soviétiques qui poussaient à une subordination réelle (une armée, un seul gouvernement) du PC au Kuomintang (son bourreau de 1927 !), Mao insista sur l'importance de l'indépendance comme l'élément essentiel dans les rapports avec le KMT .

Bien plus, en contraste avec un préjugé courant, autant chez les maoïstes que chez les MR, Benton note que « Mao repoussait la conception d'une progression rigide des étapes reconnaissant que la lutte contre le Japon pouvait se développer dans plus d'une direction et que le rôle du PCC pourrait se révéler décisif dans ce processus » 7 • Mais plus étonnant encore, pour un Mao présenté comme stalinien: fin 1937, en pleine vague d'épuration antitrotskiste (et de bien d'autres !) une contreverse éclate à la direction du PCC. « L'attitude de Mao fut positive vis-à-vis de la réadmission au parti d'anciens trotskistes chinois. Il reconnut que beaucoup d'erreurs avaient été commises lors des purges du début des années 30, et que Staline risquait de répéter les mêmes erreurs sur une plus grande échelle. Il était aussi contre l'identification des trotskistes chinois et russes [toujours la différence entre l'ici et l'ailleurs- RL], et il était disposé à travailler avec Chen Tu-hsiu [ .. .] Wang Ming piqua une crise de colère » 8 • Et c'est Mao qui doit céder : en 1937 le rapport de force l'oblige à reculer et à tergiverser ; tout autant qu'il doit, la même année, sauver les apparences « staliniennes » du « front uni ».

De même le PCV, entre 1 9 3 3 et 19 3 7, maintient à Saïgon un front uni avec les trotskistes. Pire : avec des vrais trotskistes, qui se proclament et agissent comme tels. Et si le parti cède sur le front uni (la rupture de 1937), comme son voisin chinois il maintient l'autonomie du PCV. Plus encore, lorsque le front vietminh est créé en 1941, il est sous l'hégémonie complète du PC.

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Un petit mot ici sur la différence entre les deux fronts :. Au Vietnam il n'y a qu'une seule force importante qui exprime le combat national et anticolonial, c'est le PC (les PC : PCV et mouvement trotskiste). Du fait de l'absence de rival bourgeois sérieux, la nécessité de l'affirmation du parti ne se fait pas sentir (pour les cadres PC). C'est pourquoi à partir de 1941, le PC se dissimule (et même se dissout« en théorie ») derrière le Vietminh. Son hégémonie, étant incontestée, n'a pas besoin d'être affirmée. La situation est autre en Chine : deux forces s'affrontent, le mouvement communiste et le Kuomintang. Le KMT représente une force plus consistante que celle du PC, et surtout il bénéficie d'un crédit certain, il incarne même le Mouvement national. Aussi s'agit-il pour Mao d'affirmer·la présence et l'espace du PC, de conquérir pour le parti la légitimité historique. Toute la lutte sera donc dirigée au nom du Parti communiste, qui est toujours à l'avant plan. Mais ici encore cette opposition recouvre une réalité semblable. Les deux partis n'acquièrent leur physionomie propre qu'avec la lutte nationale, en devenant avant tout des PC chinois et vietnamien (ne dit-on pas que c'est l'IC qui, dans sa phase ultragauche, imposa en 1 9 30 un PC indochinois, qui cachait mal une réalité essentiellement vietnamienne ?).

Comment caractériser alors leur rapport au stalinisme ? Comme étant non-stalinien. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne subissent ou n'intériorisent pas des aspects importants du stalinisme. Cela veut dire, nous y reviendrons, que la configuration d'ensemble est autre que celle du stalinisme. Et qu'il n'y a ni réelle subordination à l'URSS, ni identification aux intérêts de la bureaucratie soviétique. Cela veut aussi dire que ce qui apparaît comme stalinien exprime des traits plus globaux, dont l'expérience stalinienne n'est qu'une des manifestations ; voire des aspects dont la logique intrinsèque est autre que celle du stalinisme. Ainsi le rapport au trotskisme auquel j'ai fait allusion en est un exemple : en 11 gros )) (avec des réserves) l'attitude anti-trotskiste est la même, mais en fait elle recouvre quelque chose de différent, à la fois plus général et autre : le refus, le rejet de courants rivaux, se situant sur son terrain (le marxisme ... ). Pour Mao, Chen Tu-hsiu est un grand personnage; Ho Chih Minh de son côté reconnaît que Ta Thu Thau est un révolutionnaire authentique, mais ajoute-t-il tout de suite « ceux qui ne suivront pas la ligne tracée par moi seront brisés » 9 • Ce qui est en jeu, c'est l'hégémonie sans partage du PC. Et le mot essentiel est : « sans partage ». Et là gît le problème, sur lequel nous reviendrons aussi : l'absence de tradition de libre affrontement politique, culturel, intellectuel dans un même espace. Ces travers se retrouvent certes dans le stalinisme, démultipliés même, mais ne le définissent pas.

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Ainsi les PCV et PCC sont autres que staliniens, mais ils sont autre chose aussi que des héritiers directs du marxisme classique (Marx .. .). Ils puisent dans l'un et l'autre des aspects qui, mélangés avec des ingrédients variés, puisés dans le sol national, dans les racines historico-culturelles ... , structurent un espace particulier : le mouvement communiste d'Asie qui, à l'intérieur d'une spécificité globale commune (le contexte asiatique, la lutte anti-impérialiste du xxe siècle, la pénétration particulière de l'Occident) manifeste des particularités locales (PCV, PCC, Laos, Cambodge ... ). 2. Nationalisme - révolution - civilisation

Essayons d'aller plus loin. C'est peu dire que les révolutions d'Asie (et de façon plus générale du « tiers monde ») ont un contenu national important : elles sont incompréhensibles sans cette dimension. Mais constater ce fait pose plus de problèmes qu'il n'en résout. Pour approfondir cette problématique il faut aborder trois ordres d'interrogation. Qu'est-ce que le nationalisme (nation et civilisation, nation et nationalisme) ? Les rapports entre nationalisme et anti-impérialisme (le nationalisme du x xe siècle) ; et entre nationalisme et révolution sociale.

La relation entre nationalisme et socialisme et la capacité du marxisme à se confronter adéquatement à la vaste énigme du nationalisme pose de lourds problèmes. Dans un article (délibérément ?) provoquant, de toute façon très stimulant, le marxiste anglais T. Nairn tente dans la New Left Review 10 de réfléchir ce «mystère». D'emblée il déclare « La théorie du nationalisme représente le grand échec historique du marxisme, [ ... ] ma thèse est que cet échec était inévitable » 11 et ajoute encore : « La cause de cet échec a quelque chose à voir avec la place réelle du marxisme dans l'histoire, avec certaines de ses limitations, avec certaines des racines inconscientes qui le lie aveuglément au processus du développement de l'histoire moderne. » 12

L'article soulève l'épineuse question de l'origine et surtout de la persistance du nationalisme. Persistance qui s'explique selon l'auteur d'une part par l'absence d'une classe universelle (qui devait être pour Kant la bourgeoisie et pour Marx le prolétariat) ; et d'autre part par la logique inexorable de la loi du développement inégal du capitalisme, qui a pour effet de produire une trajectoire différenciée des nations et donc de les fragmenter. Les nations défavorisées qui vivent à la fois l'introduction du capitalisme et la persistance, parfois même l'aggravation, d'un retard nourrissent ainsi une rancœur et des tensions qui alimentent les particularismes nationaux. Ce qui favorise la constitution de mouvements nationaux solidement enracinés.

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Dans cette conception le nationalisme est un « cadeau >> de l'Occident capitaliste généralisant son mode de production, sous la forme de formations économico-sociales de niveaux très différents : la métropole maintient son avance sur la périphérie qui s'essoufle à rattraper un retard structurel (c'est-à-dire nécessaire au fonctionnement global du capitalisme).

Le nationalisme du «tiers monde » (pour reprendre une formulation peu significative mais commode), serait donc la résultante du choc entre l'univers capitaliste et le monde non (encore) capitaliste. Le capitalisme dans le mouvement de son extension (de sa mondialisation) déstructure et recompose les nations, les développe et les appauvrit, mais sans réussir à anéantir totalement les structures sociales, économiques et culturelles antérieures (« l'ancienne civilisation » souvent très brillante : la civilisation millénaire chinoise ... ) qu'il a pourtant sérieusement ébranlées.

Ce sont alors des secteurs des « élites sociales », anciennes ou nouvelles, qui prennent en charge la défense de la nation ; plus exactement de cet ensemble « historico-géographique », qui dans ce processus de résistance devient une nation au sens moderne. Cette lutte combine des aspects contradictoires, ou pour le moins ambigus : d'une part une indéniable fascination devant la puissance et la réussite du modèle occidental ; d'autre part une rancœur et même une haine, face aux humiliations et souffrances imposées ; un désir aussi de chasser l'intrus et en même temps une volonté d'égaler le nouveau « maître ». Et enfin, un sentiment chez la plupart de la nécessité de préserver « quelque chose » (peu ou beaucoup) des valeurs historico-culturelles du passé.

G. Haupt préfaçant une anthologie de textes marxistes traitant de la « question nationale ( 1848-1914) » 13 en Europe, note à quel point cette question fut longue à être prise en considération en tant que problème en soi. Ainsi « la position de Marx et Engels repose sur une certitude historique : le primat de la classe sur toute autre catégorie historique. La nation n'est qu'une catégorie transitoire qui correspond à la nécessité du développement du capitalisme et dont les particularités, les contrastes s'effaceront déjà avec le développement de la bourgeoisie pour disparaître radicalement avec l'avènement du prolétariat au pouvoir. L'absence d'une position théorique explicite, le refus d'aborder la problématique de manière autonome de lui accorder un statut théorique, bref la marginalisation de la question nationale par rapport aux sujets qui se situent au centre de leur réflexion » 14 • ,

De même, pour M. Lowy dans le même ouvrage, avec Marx « un glissement vers l'économisme se manifeste dans l'idée que l'uni-

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formisation de la production industrielle et des conditions d'existence correspondants contribue à la disparition des démarcations et antagonismes nationaux, comme si les différences nationales étaient réductibles à des hétérogénéités dans le processus de production. Une incontestable sous-estimation préalable, et une prise de conscience progressive mais qui reste limitée notamment au niveau des problèmes irlandais » 15 .

Lénine défend une position différente, plus néancée, mais qui ne rompt pas totalement avec les schémas précédents, pour lui. « Au moment de l'effondrement du féodalisme le capitalisme ascendant se caractérise par l'éveil à la vie nationale, par les mouvements nationaux et la constitution d'Etats nationaux [.] Le capitalisme mûr où les antagonismes entre bourgeois et prolétariat sont fortement développés se caractérise par la destruction des banières nationales, par l'unité internationale du capital et de la vie économique, par la résorption des particularités nationales. Or, ces deux périodes, ne se succèdent pas mécaniquement, ne sont pas séparées hermétiquement et par conséquent ne sont pas antinomiques )) 16 •

Ainsi le marxisme (les marxismes !) partagent avec la bourgeoisie classique l'affirmation du dépassement du nationalisme. Ni les uns, ni les autres n'ont perçu à quel point le nationalisme est inséparable de la présence et de l'action brutale, dissolvante et restructurante du capitalisme. Le nationalisme devient vite et avec force la manifestation, sinon la solution espérée, de la crise du monde pénétré (on pourrait dire violé) par le capitalisme conquérant.

Le nationalisme du monde colonisé, est aussi et avant tout un anti-impérialisme. Ce fait universellement connu, cette banalité mérite qu'on s'y arrête un instant. L'anti-impérialiste est une forme historique particulière du nationalisme : celle qui e:xprime, à la fois le refus de la puissance colonisante, mais aussi une certaine acceptation de son modèle ; l'anti-impérialisme est donc inséparable d'un impérialisme (du mode de production capitaliste au stade impérialiste) intériorisé. Donc ce qui est en jeu, c'est la modernisation au sens de l'occidentalisation, et non la restauration de la « gloire antérieure )) : de la civilisation préexistante. La massivité de la pénétration capitaliste, la force du monde occidental en fait un objectif incontournable pour toute force sociale (élites ou groupes sociaux plus larges) désireuse de sortir de son pays de la « misère )).

Mais l'anti-impérialisme est tout autant un nationalisme, c'est-à-dire une lutte située dans l'espace national, ou plutôt dans un espace historico-culturel homogène : homogénéité au sens large - le monde latino-américain, le monde arabe ; mais aussi au sens plus restreint :

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une homogénéité telle que l'histoire concrète (et parfois circonstancielle) la constitue (l'Algérie par rapport au Maroc ... ).

C'est là une évidence et un constat difficile : le nationalisme ne débouche pas ou peu sur l'internationalisme. A preuve la facilité avec laquelle l'internationalisme s'est dévoyé en nationalismes égoïstes, et la difficulté à dépasser cette situation, autant pendant la période léniniste qu'au moment des efforts « staliniens» les moins caricaturaux, ou aujourd'hui avec la recherche d'un nouvel internationalisme, qui ne veut pas oublier la force et les droits des régionalismes (Breton, etc.).

De plus, l'anti-impérialisme au xxe siècle s'est trouvé rapidement devant un dilemme que Trotsky avait décelé déjà dans le cas de la Russie tsariste, et dont la généralisation théorique donnera la théorie de la « révolution permanente ». Ou bien l'anti-impèrialisme s'attaque à la racine du pouvoir impérialiste, c'est-à-dire à -son intériorisation nationale, ce qui l'amène rapidement à la rupture anticapitaliste et à une autre voie de développement industriel et social (le dépassement socialiste), ou bien il se limite à une lutte, plus ou moins décidée contre « l'envahisseur », mais qui ne débouche pas sur la remise en question du mode de production capitaliste tel qu'il s'est formé, sous des formes spécifiques dans le pays. Et dans ce cas l'anti-impérialisme n'atteint pas son but qui est une indépendance pleine et entière par rapport à l'ancien colonisateur.

Ainsi « les révolutions nationales anti-impérialistes se distinguent des régimes néo-coloniaux (entièrement soumis à l'impérialisme) essentiellement par la volonté de l'Etat de contrôler les ressources du pays (processus de nationalisation), comme elles se distinguent des révolutions nationales et sociales (Chine, Vietnam ... ) par leur souci de ne pas procéder, à l'intérieur de leur société, à des bouleversements sociaux profonds (refus de toute « lutte de classe >>) » 17 •

Si on revient à nos deux cas concrets, les aspects décrits ci-dessus nous paraissent éclairants. La lutte révolutionnaire de ces deux Etats est d'abord inséparable de son enracinement dans l'historico-culturel confucéen : au double sens que ce dernier a représenté un terrain favorable pour l'intégration du marxisme et qu'il a aidé à façonner un mouvement révolutionnaire particulier. Ainsi pour le Vietnam, Nguyen Khac Vien dans son étude «Confucianisme et marxisme» note que « Le confucianisme ayant depuis des siècles habitué les esprits à ne plus spéculer sur l'au-delà, le marxisme a eu moins de mal à se faire admettre qu'en terre islamique ou chrétienne ...

Le marxisme ne déroutait nullement les confucéens en centrant la réflexion de l'homme sur les problèmes politiques et sociaux ; l'école confucéenne ne faisait pas autrement en définissant l'homme par la

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totalité de ses rapports sociaux, le marxisme ne choquait guère les lettrés qui considéraient que le but suprême de l'homme est d'assurer correctement ses obligations sociales. Les militants marxistes, de leurs côtés, reprennent volontiers à leur compte le moralisme 18 politique des confucéens. » 19

Le combat des militants était tout aussi indissociable du passage du nationalisme sur le terrain de la lutte des classes, d'une part en conquérant pour le mouvement révolutionnaire l'hégémonie sur le mouvement national (hégémonie complète pour le PCV, hégémonie partielle et laborieusement conquise par le PCC), et d'autre part en reliant la lutte nationale à la lutte sociale, ce qui permettait une lutte nationale conséquente, mais poussait irrésistiblement à la rupture anticapitaliste.

En Chine deux nationalismes ont (très mal) coexisté, celui du Kuomintang, et celui du Parti communiste. Longtemps le Kuomintang semblait être le mouvement nationaliste par excellence, le PCC étant largement perçu comme un mouvement étranger. Et pourtant, face à l'épreuve décisive - la lutte antijaponaise - c'est le PCC qui conquiert la place du mouvement national conséquent en contraste à un Kuomintang velléitaire, entravé par sa base sociale conservatrice, plus préoccupé d'anéantir le rival communiste que l'envahisseur japonais. Au sortir de la guerre, le PCC sort renforcé, crédible, alors que le KMT, derrière une façade de puissance, est profondément miné. Cette situation découle pour l'essentiel de l'aspiration des masses paysannes à une vie meilleure, à plus d'égalité, à la possession d'une parcelle de terre, autant que sa volonté de chasser l'occupant. Et, malgré les hésitations et la modération de sa politique agraire, c'est le PCC qui incarne seul ces revendications. C'est l'action des communistes, animant, structurant, dynamisant, poussant ou freinant le monde paysan qui fait d'un potentiel de révolte séculairement existant un levier révolutionnaire. A contrario, là où le PCC est très peu implanté ou absent (c'est-à-dire dans la majeure partie de la Chine, sauf le Nord), le monde paysan est laissé à sa passivité, qui est seulement secouée par des explosions ponctuelles de colère, facilement réprimées.

On n'insistera jamais assez sur ce point. Trotsky a, comme on le sait, mais comme on le reconnaît trop peu chez les MR, commit des erreurs d'appréciations sur le développement révolutionnaire de la Chine après 192 7, mais il avait pleinement raison sur son appréciation de la paysannerie. Comme le confirme la recherche historiographique la plus récente 20 , la conception maoïste étroite d'une paysannerie à la conscience révolutionnaire, et de plus conscience communiste, ne correspond en rien à la réalité chinoise. En dehors de la présence

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active, inlassable, exigente, parfois contraignante, voire intolérante du PC, la paysannerie ne manifeste que des élans à la révolte, souvent sauvage et même conservatrice (destruction du matériel moderne). Le gigantesque travail d'endoctrinement des paysans dans l'armée rouge, travail jamais achevé, toujours à persévérer, atteste de l'immensité de la difficulté de la tâche en milieu paysan. Le monde campagnard était autant qu'un atout un perpétuel défi pour les révolutionnaires. Percevoir la réalité autrement serait la déformer. La conception de Trotsky, et du marxisme révolutionnaire classique, est une clé méthodologique pour comprendre l'histoire révolutionnaire de la Chine si on admet l'évidence d'un cheminement différent de celui espéré ou prévu ...

C'est donc un nationalisme révolutionnaire dont l'action s'identifie largement avec l'œuvre d'un parti (d'une avant-garde), qui puise sa source d'inspiration dans une version léniniste du marxisme, mais que le stalinisme a adapté et déformé. Ce même nationalisme révolutionnaire a profondément modifié la théorie et surtout les pratiques d'origines pour les rendre adéquates aux tâches « locales », et aussi pour que le « corpus nouveau » à son tour justifie et légitime ce qui a été fait.

« Force est de constater, si l'on désire refléter la réalité, qu'au Vietnam- comme en Chine -la révolution n'a pu se produire que par le truchement de la version léniniste du marxisme, adaptée aux conditions locales et aux traditions nationales, et non pas un quelconque socialisme confucéen ou bouddhique, qui aurait pu être le pendant extrême-oriental des inefficaces socialismes « islamiques )) ou « africains )) 21 . On pourrait ajouter que ce nationalisme est tout aussi différent du modèle internationaliste de la tradition rèvolutionnaire marxiste.

Ainsi le PCC et le PCV assument (le PCC progressivement et au fur et à mesure de la montée du courant Mao ; le PCV plus rapidement) une continuité de valeurs nationàles (d'une histoire et d'une culture dans l'espace homogène de la nation) qui en font des corps totalement intégrés dans le pays. De ce point de vue il semble que le PCV ait été le plus loin dans cette direction, plus en profondeur que son homologue chinois. Cela tient à l'âpreté de la lutte du PCV qui le contraignit à fortifier ses liens avec son peuple pour pouvoir résister et vaincre. Mais au-delà des contrastes certains, les similitudes sont saisissantes. Comme sont indéniables les emprunts mutuels, la stratégie et la tactique militaires qui s'appuyent sur un même fond historique commun, tout en étant adaptées à des situations différentes, etc.

Il n'est guère étonnant alors que ·la forme de« marxisme)) soit elle aussi assez proche ; sauf si on tient compte (ce qu'il faudrait

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expliquer !) que le maoïsme reconnaît peu l'héritage confucéen (bien qu'il soit net, manifeste, même dans la théorie qui sert à le critiquer), alors que le PCV Gusqu'au moins récemment) le revendique volontiers.

Par contre le maoïsme a plus tendance (mais avec prudence et bien des réserves) à admettre son incontestable originalité par rapport à l'héritage marxiste, et à moins se dissimuler, au moins pour les initiés, derrière les oripeaux du «marxisme-léninisme» officiel (celui du stalinisme)2 2•

Mais la trajectoire de ces PC n'est pas seulement compréhensible si on tient compte de ce qui les a influencé, mais aussi de ce qui ne les a pas influencé ou peu. L'imprégnation capitaliste bourgeoise a porté sur des bouleversements économiques et sociaux, sur l'incorporation forcée au marché mondial, sur la subordination à la métropole ; mais ce qui n'a été injecté (ce qui n'a pas été apporté !) ce sont les formes « normales » 23 de fonctionnement de la société bourgeoise ; la présence des partis, l'habitude (l'enracinement) du débat, d'une (relative) libre confrontation : bref les traditions de la démocratie, bourgeoise, et le fonctionnement de la pensée bourgeoise ; tout ce qui est, on l'oublie trop vite, la précondition de la démocratie prolétarienne. Comment s'étonner alors des formes autoritaires du pouvoir (voir plus loin), de l'absence de démocratie prolétarienne dans ces pays, alors qu'ils manquent les fondements nécessaires à son instauration?

De son côté J. Chesneaux a peut-être raison de conclure son livre 24 sur la Chine de 1921 à 1949 en disant que « [ ... ] le verdict de 1949 met à l'arrière plan une question longtemps considérée comme centrale par les Occidentaux et ceux des Chinois qui avaient choisi de les suivre : celle de la modernisation : [ ... ] l'avenir de la Chine dépendait de son aptitude à se « moderniser », à s'inspirer du modèle occidental : libre entreprise capitaliste, démocratie parlementaire, libéralisme intellectuel. De 1921 à 1949 cette « voie occidentale » s'avère impraticable » 25 • Et encore « Ce qui compte finalement, c'est une certaine adéquation ; que le PCC a su réaliser, entre son propre projet politique, ses initiatives organisées, et d'autre part les mouvements avec lesquels il a fait la jonction, mais qui étaient nés en dehors de lui et qui possédaient leurs propres racines historiques : mouvement paysan en tout premier lieu, mouvement national, mouvement ouvrier, mouvement étudiant » 26 • Et il termine le livre en constatant que «Cette vitalité du vieux fond chinois n'est pas une curiosité ethnographique mais un fait politique majeur. Elle joue en faveur de ceux qui sont le plus près des masses paysannes. La « libération» de 1949 n'est pas une révolution communiste au sens conven-

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tionnel du terme, les Chinois l'ont perçue comme l'aboutissement de tout le mouvement national, comme la victoire des luttes paysannes et aussi comme la restauration de l'unité du pays après tant d'années de poussées de forces centrifuges » 27 •

De son côté, sur toutes ces questions P. Rousset formule des remarques pas fausses mais banalisées. Il complète des schémas antérieurs en soulignant qu'il faut tenir compte du nationalisme, de l'héritage confucéen, (du moralisme du PCV), etc. C'est insuffisant. Il ne s'agit pas de « tenir compte de », ce qui ne serait selon la formule de Trotsky (dans un autre contexte !) qu'une verrue sur un visage, mais de comprendre qu'à partir de ces ingrédients se constitue une structuration spécifique du communisme chinois et vietnamien (et laotien ? et cambodgien ?). C'est ce que nous avons essayé d'expliquer dans cette partie. Je suis conscient que c'est la bonne direction, mais qu'il ne s'agit que d'une approche limitée et schématique (et sans doute défectueuse). Mais il est important avant tout de redresser la barre, et peut-être même, selon l'expression de Lénine de «tordre le bâton dans l'autre sens ».

Avec les éléments rassemblés essayons d'aller plus loin. 3. Révolution en Asie et révolution mondiale : la question de l'empirisme

Comment caractériser alors les révolutions dirigées par ces deux partis? Le moins que l'on puisse dire est que le MR, sur cette question cruciale, a hésité. Et l'hésitation et l'ambiguïté se retrouvent chez Rousset. « Empirisme » avec des guillemets, voilà le leitmotiv explicatif. Disons-le nettement et d'emblée : avec ou sans guillemets, cette explication rabâchée n'a guère de sens ; en plus les« guillemets>> manifestent une distance à l'égard du terme, et de ce qu'il recouvre, ce qui est une façon d'affrrmer et de nier la caractérisation.

Essayons de cerner cette notion. Le chapitre 9 du livre de Rousset s'intitule «De l'empirisme dans l'élaboration programmatique >> 28 • Un paragraphe du chapitre s'intitule curieusement : «le facteur civilisation : l'empirisme >> 29 • Caractérisant le PCV et l'action du Ho Chi Minh dans les années vingt, Rousset note : « C'est une double dimension du PCV qui se confirme ici, la sensibilité empirique aux exigences de la révolution vietnamienne, garante d'une indépendance de fait à l'égard de 1'/C, et un point de vue régional qui dessine les limites que la direction du PCV ne dépassera pas dans la solution de la crise de la direction mondiale de la révolution » 30 •

De même pour une autre période : « La façon dont le PCV a traité du problème agraire en 1953 permet de cerner la nature de son «empirisme 11 31 (de nouveau avec guillemets). Avec comme

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explication : « Il s'est confirmé que la direction communiste n'avait pas pleinement prévu le tournant nécessaire [la nécessité de radicaliser son programme agraire. R. L. ] (pourtant clairement inscrit dans les leçons de la révolution mondiale) et qu'elle a enregistré en conséquence un retard important dans son application. » 32

Le chapitre 9 commence par une mise en garde bienvenue : « Il serait vain d'espérer comprendre le succès du PCV et la victoire de la révolution vietnamienne en se fondant exclusivement (ou essentiellement) sur les conditions objectives favorables qui auraient présidé à leur développement conjoint » 33 . Suit une série d'indications intéressantes : « La recherche systématique des « voies nationales » au socialisme et la tentation centriste sont le corollaire du centralisme bureaucratique stalinien, pour des formations politiques sensibles aux données nationales de la lutte des classes de leur pays et continuant à voir dans l'URSS la «patrie du socialisme » 34 . Et encore: « Le couple dogmatisme-empirisme fut réengendré par la bureaucratisation de l'IC. »35

«L'exigence de cohérence théorique, le rapport entre théorie et pratique, n'est pas le meme au Vietnam et en Europe. n 36

« L'empirisme renforce le développement centriste et la continuité des «communismes nationaux » 35 . Mais ajoute Rousset: « L'empirisme du PCV est évidemment relatif et ne doit pas- être confondu avec un pragmatisme « au jour le jour ». 37

Ainsi « La nature du processus révolutionnaire vietnamien permettra au PCV d'opérer un réajustement progressif de sa politique plus aisément que d'autres formations » 38 et finalement : <<L 'empirisme du PCV trouvait, pour se nourrir, une ample expérience historique, concrète et vivante. n 39 « Le caractère « empirique » du PCV tient à ce que sa pensée politique progresse - au travers d'une série de réajustements, de redécouvertes, d'autocritiques - à partir des problèmes concrets surgissant au cours de la lutte. )) 40

Cette longue série de citations est là pour éclairer la logique du raisonnement, mais aussi pour montrer les failles nombreuses.

Notons d'abord la quasi absence chez Rousset du qualificatif traditionnel de « centriste ». Dans le cas du PCV et du PCC (et aussi du PC yougoslave) cela voulait dire : parti « empiriquement révolutionnaire », semi-stalinien obligé, poussé par les masses et par des circonstances particulièrement favorables, à faire la révolution ; mais manifestant dans le cours de la révolution et dans la construction socialiste sa nature bureaucratique.

On retrouve ce schéma, mais avec prudence et réserves. Ainsi dès le début du chapitre, Rousset reconnaît que les circonstances objectives ne suffisent pas à expliquer la victoire révolutionnaire. Et nulle

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part il ne dit que le PCV a été obligé, par les masses, de mener à bien la révolution. Il ne reste plus que les phrases dépourvues de cohérence que nous avons citées : lambeaux d'une explication par « le couple centrisme-empirisme». Disons le nettement : cela ne veut rien dire ; et en plus c'est faux. Et avec cette « erreur » nous sommes au cœur du problème : à la racine de l'incompréhension d'une réalité qui échappe largement à des schémas tout faits.

Qu'en est-il en effet de l'empirisme ? Par empirisme il faut comprendre (deviner plutôt, car l'explication n'est pas claire chez Rousset, et aussi pas très conséquente !) un courant qui se différencie du marxisme révolutionnaire par son absence de conception globale de la lutte des classes à l'échelle mondiale, et de l'insertion et de l'interaction de sa lutte (nationale) dans un contexte mondial qui surdétermine la nature et les effets de sa lutte de classe « locale ».

L'empirisme étant la tendance à suivre les nécessités de sa révolution, à la différence d'une conception contre-révolutionnaire stalinienne que refuse d'emprunter les chemins de la révolution, mais sans en saisir les ressorts et conséquences à l'échelle mondiale.

Le marxisme révolutionnaire (Marx, Lénine, Trotsky, etc.) de son côté est une conception (théorique et pratique) qui est articulée consciemment sur le processus de la « révolution mondiale ». Elle part d'une double prémisse : à savoir que le capitalisme esF mûr (historiquement et concrètement) pour le socialisme et que, d'autre part, seules les forces productives du capitalisme développé permettent un avènement du socialisme (et donc une transition « normale » du socialisme) de l'ensemble, ou de la majeure partie de l'humanité. Transition qui est, il est important de le rappeler, le passage à une société de « travailleurs librement associés », et qui tend à une progressive abondance (le passage de « à chacun selon son travail » au « à chacun selon ses besoins >> de la phase communiste), cheminement qui devrait se dérouler en parallèle avec une toute aussi progressive disparition des classes, et avec le dépérissement de l'Etat (qui devrait commencer à dépérir dès les débuts de la « construction socialiste ») ...

Cette conception commune au MR occidental est assumée avec des nuances importantes par des révolutionnaires comme R. Luxemburg, Trotsky, Lénine et est au cœur du bolchevisme de 1917 et du léninisme de 1917 à la mort de Lénine. Le léninisme étant plus particulièrement la théorie et la pratique de la révolution mondiale en acte : nécessité du parti révolutionnaire, de l'internationale révolutionnaire.

Par contraste une pratique est donc considérée comme « empirique>> (plus ou moins théorisée) si elle s'insère de fait dans le cadre de la révolution mondiale, sans se situer consciemment dans la perspec-

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tive décrite plus haut (avant tout : l'unité de la révolution mondiale, les prémisses du socialisme, l'importance de l'action et de l'autonomie prolétarienne).

Le MR est aussi l'axe par rapport auquel sont caractérisées les déformations plus ou moins prononcées. Il semble probable que pour Rousset le PCV, bien qu'exprimant une déformation par rapport à un MR conséquent, est moins éloigné de ce dernier que le maoïsme. Essentiellement cela tient à l'ampleur de sa lutte révolutionnaire qui l'a placé au centre de la révolution mondiale ; et aussi au fait - à juste titre frappant - que les dirigeants vietnamiens - surtout dans le cadre de la lutte contre l'impérialisme américain - ont longuement insisté sur l'incidence mondiale de leur lutte, avec des accents qui rappellent les exhortations léninistes des premières années de la révolution russe.

L'empirisme sert alors de passe-partout pour expliquer les aspects opportunistes des programmes du front (Vietminh et FNL); la tardive réforme agraire (1953), les liens avec l'URSS stalinienne et beaucoup d'autres choses troublantes.

Et pourtant il n'en est rien: Le PCV et PCC ne sont pas « empiristes » au sens où l'entend Rousset (et avant lui bien des marxistes révolutionnaires). Ou plutôt leur empirisme n 'est à la limite pas différent de celui de Lénine (aux yeux de Rousset , incontestablement un non-empiriste) : la recherche d'une cohérence, toujours relative, toujours remise en question et donc qui n'est jamais pleinement cohérente, et la structuration d'une conception marxiste qui hésite et oscille mais autour d'une certaine cohérence, d'un certain projet qui peu à peu prend conscience de sa spécificité, et l'assume de plus en plus nettement.

Il est vrai que les deux PC n'ont pu se dégager que laborieusement du stalinisme, et même que les stigmates restent profonds, mais il est tout aussi vrai que ce dégagement - comme d'ailleurs ce qui a été intégré du stalinisme - , n'était qu'un moment, une phase de leur constitution en corps particulier et (relativement) homogène. Mais cela est bien autre chose que « l'empirisme ». D'ailleurs, le changement radical de position de Lénine sur la nature de la révolution russe (les thèses d'avril), ou quelques mois plus tard l'abandon du programme agraire bolchévique en faveur de celui des socialistes-révolutionnaires (le parti petit-bourgeois !), est-ce différent des tournants (de l'empirisme) maoïstes ou PCV ? Oui et non. Oui dans la mesure où ils expriment autre chose. Dans le cas de Lénine, c'est un certain parachèvement de la conception MR léniniste ; et dans l'autre cas les PCV et PCC tendent vers la constitution articulée d'un mouvement révolutionnaire national ; mais dans les deux situations, il s'agit d'assure'r et

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d'assumer sa cohérence. L'empirisme ce n'est donc une recherche à la petite semaine (caractéristique des tâtonnements staliniens .. .) mais c'est véritablement un dégagement d'une voie révolutionnaire nouvelle, qui s'éloigne partiellement dans un cas de l'héritage marxiste mécaniste Kautskiste pour fonder une théorie du marxisme de la« révolution mondiale» et de l'autre côté c'est une distanciation, elle aussi incomplète, par rapport au stalinisme et c'est la constitution - inattendue il est vrai - d'un « socialisme national ».

Situer le PCV et le PCC, seulement comme déviation du MR, c'est avoir comme préalable un refus de saisir leur spécificité ; et d'être obligé de nier les faits et les tendances, et de s'aveugler sur les aspects surprenants. Surtout sur ce fait massif : l'authenticité de la lutte révolutionnaire du PCC et du PCV n'est pas séparée de leur bureaucratisme, elle lui est liée. Et cela d'autant plus, si l'on comprend que leur « bureaucratisme » - différent de ce que Mao et les dirigeants vietnamiens critiquent sous ce terme - n'est que la forme « normale » (tendant à la stabilisation) de domination sociale qui correspond d'une part à la constitution de l'avant-garde dans ces pays (à majorité paysanne .. .), et d'autre part à l'absence des prémisses de la démocratie prolétarienne. Et l'expérience historique du stalinisme confirme à rebours que sans démocratie prolétarienne généralisée (plus large qu'on l'a généralement cru), il ne peut être question de se diriger vers le socialisme, mais au contraire de rester, dans le meilleur des cas, dans une phase prolongée, complexe et distordue de transition à long terme vers le socialisme. Incontestablement la domination sans partage du PC et la révolution qu'il a mené sont l'envers et l'endroit d'une réalité indissociable.

C'est loin certes de nos schémas habituels. C'est même inquiétant et ça pose problème. Mais c'est ainsi ! Il faut d'abord reconnaître les faits tels qu'ils sont, pour comprendre ce qu'ils signifient et savoir quelle doit être notre pratique.

Précisons encore la logique de la victoire maoïste en Chine. On parle chez le MR du « centrisme maoïste » 41 obligé de faire la révolution, poussé par le déferlement des masses, et bénéficiant de l'effondrement du régime Kuomintang. Posons-nous d'abord une question : qui a marqué la révolution de son action massive ? Les masses paysannes pauvres qui, admettons-le, ont entraîné le PCC. Mais quelles masses paysannes ? Indéniablement une paysannerie qui a été dynamisée, radicalisée, poussée à une conscience révolutionnaire (autre chose donc que la tendance traditionnelle à la révolte) par plus de 10 ans de pratique inlassable du PCC (1936-1949): à savoir la paysannerie pauvre du Nord. A contrario: là où le PCC n'a pas ou peu d'influence, il n'y a pas de révolte de masses des paysans pauvres,

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mais explosions très ponctuelles de colère. Autrement dit, c'est le PCC qui a fait des masses paysannes une force révolutionnaire ; tout au plus peut-on admettre que les masses ont donné le signal de la révolution (comme dans toutes les révolutions !). C'est ce processus de révolutionnarisation du monde paysan qui détermine la nature et la place du PCC et en fait un opposant irréductible du Kuomintang. Quelles que soient les ambiguïtés et hésitations, le PCC est le lieu de la révolution : on est très loin alors du stalinisme. Cela veut-il dire que le maoïsme est authentiquement MR? Nullement! Sa rupture (sa distance) est radicale d'avec les conceptions MR qui, elles, intègrent la perspective de la révolution mondiale, l'analyse de la dégénérescence stalinienne, la lutte des classes à l'échelle mondiale, etc. Sans parler de tout ce qui peut différencier le pouvoir bureaucratique du PCC sur les masses d'une démocratie prolétarienne. Le PCC était-il alors - avant 1949 - un courant empiriquement révolutionnaire ? C'est l'autre versant du « centrisme maoïste ». En rien ! Il est un projet révolutionnaire chinois, divorcé d'un projet révolutionnaire mondial. Mais pour la Chine, à partir de 1927, le maoïsme en tant que courant qui devient progressivement dominant dans le parti- en même temps qu'il développe sa propre cohérence - devient le lieu d'un projet révolutionnaire - certes à long terme - et qui se donne les moyens de sa révolution (l'indépendance du parti, l'armée rouge , etc.), en même temps qu'il se préserve de tout ce qui peut compromettre son succès futur. On peut dire que son refus de toute subordination du Kuomintang est la clef de sa politique révolutionnaire. Cela l'oblige à s'appuyer- au moins tendanciellement- sur les larges masses des paysans pauvres, et à se préparer à l'affrontement avec le Kuomintang : le reste s'en suit.

Mais il y a plus et autre chose. La conception stratégique du maoïsme a souvent été critiquée comme étant caractéristique de son «empirisme» ou plus exactement de son pragmatisme. Or, au contraire, si on y regarde de plus près, la stratégie maoïste, comme celle du PCV, est significative de «l'espace)) particulier de ces deux partis.

La conception de la « néo-démocratie )) éclaire le fonctionnement du politique dans le maoïsme, son inspiration révolutionnaire, et enfin ses incertitudes. Dans les années 1926-19 27, dans une phase prémaoïste, le PCC reprit la théorie « de 4 classes )) : théorie stalinienne sans véritable contenu (sauf circonstanciel). Le maoïsme reprit à son compte cette théorie, et même d'une certaine façon l'affina. De même la «néo-démocratie)) (1939-1940) reprend partiellement une thématique lancée par Staline vers 1926-27, qui est assez proche par sa tonalité de thèses politiques (gauche, voire gauchiste) du PCV

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d'octobre 1930. Dans le texte maoïste de 1940 une position que le PCV avait affirmée avec force, est abandonnée au niveau explicite (public) depuis des années. Ainsi en est-il d'affirmation comme : «la révolution démocratique bourgeoise est la préparation de la révolution socialiste ». Avec le succès de la révolution démocratique... la lutte gagnera alors en profondeur et en ampleur, pour progresser sur la voie de la révolution socialiste. Cette période sera celle de la révolution prolétarienne dans le monde et de l'édification du socialisme en Union soviétique. Grâce à la dictature du prolétariat dans les autres pays l'Indochine se développera pour s'engager directement dans la voie socialiste sans passer par l'étape capitaliste. « Le prolétariat et la paysannerie sont les deux forces motrices essentielles dans la révolution démocratique bourgeoise, celle-ci ne réussira que si le prolétariat en prend la direction. » 42 La formulation maoïste de 1 9 3 9-1940 est différente et pourtant assez semblable. Différente parce que comme le PCV a la même époque, le PCC n'escompte plus d'aide directe, mais agit autonomement dans le cadre national. D'autre part pour le maoïsme le passage au socialisme ne se conçoit qu'après une longue étape démocratique. Surtout, la réaffrrmation de la primauté du prolétariat, même dans la révolution démocratique, fait le lien avec un certain léninisme de 1905 , comme avec une position gauche de l'IC de 1930 et cela dans une période de revirement droitier et d'appel à un front uni dirigé par la bourgeoisie. C'est une' conception de l'unité de la révolution étrangère aux zigzags staliniens. Mais ce n'est qu'un aspect.

Il y a plus, la théorie maoïste des classes est peu marxiste, c'est vrai, mais elle est réelle : elles est la pratique de sa réalité et la réalité de sa pratique, de celle de sa révolution, comme de sa « construction socialiste». Le rapport aux classes de PCC, n'est pas le même que celui du parti bolchévique, il est autre. La révolution n'est pas dirigée par le prolétariat, car ce dernier est absent ; c'est le parti qui se substitue à lui ; mais cette substitution est différente du substitutisme du parti de Lénine confronté avec la disparition ouvrière (après la révolution). Ce n'est pas seulement un parti qui parle au nom de la classe ouvrière (et puis peu à peu qui construit une structure de domination sur la classe ouvrière et sur les autres classes), mais c'est un parti qui est un « espace politico-social » qui est à la fois une certaine réponse aux problèmes de la société chinoise en crise et une incitation à surmonter cette crise. Le PCC c'est «l'instrument» de la crise du monde chinois ; qui est adapté (s'adapte) à l'espace de cette crise. Et plus il s'adapte à sa tâche, moins il ressemble à un PC classique. En plus, il fait ce que peu de PC sous influence stalinienne ont fait : devenir d'abord et avant tout une structure sociale et révolutionnaire

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complexe, instrumentalisée par et instrumentalisant la société chinoise en vue d'une finalité vague dans son contenu mais nette dans son exigence : sortir le pays-continent de la crise.

Le PCC c'est donc bien la rencontre entre des « aspects »variés qui restructurés forment un espace particulier : les prégnances historico-culturelles, certaines formes d'assimilation du marxisme, la nature de la crise de la société et la pénétration impérialiste, les aspects de la société paysanne chinoise, la nature des élites, le bilan de la modernisation à l'Occidentale le sens d'une modernisation différente. Autant d'éléments dont l'oubli possible par celui qui veut analyser la révolution chinoise dénature la complexité, la richesse de l'expérience chinoise, son extériorité aussi par rapport à des schémas étroits qui veulent corseter une réalité qui dérange. Mais éléments dont il faut bien peser la place et le poids respectif, pour que la structure d'ensemble acquière, au-delà des fausses ou vraies apparences, son dynamisme réel et puisse révéler la vérité de son contenu social et historique. Un beau programme de recherche en somme .. . 4. L'état ouvrier et la bureaucratie

Pour caractériser les Etats issus des révolutions chinoise et vietnamien ne, il faut d'abord faire une distinction aux effets décisifs. Il faut en effet différencier nettement les conditions de la rupture anticapitaliste, des formes de la construction socialiste. Autrement dit, si le PRC et la PDVN doivent leur « contenu social » à la rupture anticapitaliste, ce qui en font des « Etats ouvriers » au sens classique, les formes de la lutte révolutionnaire qui ont conduit à une « classique » rupture anticapitaliste, et qui expriment par là l'aspect radical et conséquent de la lutte, conduisent à des formes nouvelles spécifiques « non-classiques » de transition au socialisme.

Ainsi en est-il d'une tendance à la substitution de classe, la paysannerie fonctionnant à la place du prolétariat, le parti à la place de la classe (processus très élaboré en Chine, largement présent au Vietnam): ce qui transforme la lutte de l'avant-garde en un processus de domination sociale sur la nation et d'appropriation de l'Etat. Cette « logique » sociale est le fonctionnement normal de ces nations, et le seul cohérent avec l'histoire révolutionnaire effective.

Il ne s'agit donc pas de saisir l'écart par rapport à une norme, et de déceler une bureaucratisation qui incarnerait un Etat ouvrier d'emblée déformé, mais bien de comprendre la structuration originale qui fait des Etats nouveaux une forme aussi spécifique de construction sociale que ne l'était la spécificité de leur voie révolutionnaire.

Ces formes « autres » de constructions socialistes mêlent des aspects

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variés d'expériences étrangères (URSS), ou de leur propre passé, lointain (l'enracinement historico-culturel) ou proche (les pratiques de lutte révolutionnaire), mais en les combinant de façon originale.

Ainsi, le phénomène essentiel de la bureaucratie doit être étudié à la lumière de ces considérations.

Pour P. Rousset « la théorie de l'Etat ouvrier est peut-être celle où l'empreinte de l'éducation stalinienne reçu de la me Internationale est la plus nette » 43 , notamment sur la question du « monoportisme ».

Pour lui « comme l'usage de la terminologie stalino-maoïste, la « sous-estimation )) apparente du rôle de la démocratie soviétiste implique une incompréhension de la nature et des racines du stalinisme, donc des moyens de lutter contre les tendances inévitables à la bureaucratisation )) 44 .

On retrouve ici l'ambiguïté de cette position, position que nous avons aussi reproduite : plus le PCV est proche de ses origines staliniennes, plus il est contaminé bureaucratiquement. Mais pourquoi le PCV, le PCC (et d'autres !) sont-ils contaminés par certains aspects et pas par d'autres et pourquoi à ces niveaux-là ? Et puis les niveaux sont-ils séparables? Un «demi» stalinisme est-il concevable? Nous reviendrons plus loin sur ces questions importantes. Voyons d'abord l'explication de Rousset sur le phénomène bureaucratique.

« La rencontre du fonctionnaire, du pouvoir de fonction et de la pénurie des biens tend à créer le bureaucrate » 45 • Position que Rousset nuance : « qui comprend la mesure des difficultés auxquelles la révolution vietnamienne était confrontée et cela dans un état de relatif isolement international doit admettre que les déformations bureaucratiques étaient inévitables )) 46 • C'est là une position assez semblable à celle du MR face à l'URSS de Lénine (jusqu'en 1923-1924) : la bureaucratisation est en partie inévitable, et en partie extérieure au fonctionnement du parti.

La différence avec l'action du parti bolchévique sous Lénine étant que« Si l'orientation du PCV n'a pas produit les déformations bureaucratiques de l'Etat, elle les a institutionalisées )) 41 •

Peut-être, mais d'où vient cette différence ? De la contamination stalinienne, qui est un point de départ et d'aboutissement commode ? Trop commode! L'ambiguïté apparaît alors quand il s'agit de caractériser : « L'Etat ouvrier vietnamien est un Etat ouvrier bureaucratiquement déformé. Mais il ne s'agit pas là à proprement parler d'une « définition conceptuelle » ! La deuxième partie de la phrase est comme les guillemets de « l'empirisme » : cela exprime l'incertitude, le doute par rapport à une explication courante, habituelle chez le MR, mais qui manifestement pose problème.

Ainsi pour étayer sa réserve (implicite !) Rousset note que << Les

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choix qui furent faits en 1959-1960, 1964-1965, 1968-1969 et 197219 7 3 sont incompatibles avec les intérêts d'une caste bureaucratique cristallisée en couche dominante et force de conservation sociale » 48 •

G. Chaliand écrivant son bilan de la RDVN constate de son côté, après avoir noté l'existence d'un certain consensus et d'autre part l'existence de raideurs bureaucratiques : « Il n'en demeure pas moins que les cadres du parti, notamment à l'échelon intermédiaire - mais pas exclusivement - continuent d'imposer des directives, et que la gestion est loin d'être celle évoquée par Marx comme celle d'une libre collectivité de producteurs». Cependant, qu'on le veuille ou non, c'est aussi le parti d'avant-garde qui a d'abord entraîné la paysannerie vietnamienne dans la lutte de libération contre le joug colonial. C'est le parti qui en tant que bureaucratie dirigeante, avec les excès et les insuffisances qu'il draine comme structurellement a réalisé les tâches consistant à mobiliser les masses, à la fois le cadre de l'édification et de l'indépendance nationale. » 49 Cette position plus nuancée, et aussi plus lucide, nous paraît être plus correcte.

Incontestablement, à partir des formes de leurs luttes, les directions vietnamiennes et chinoises ont intériorisé ou tiré des conséquences variées, mais qui tendent à former une unité : unité de la lutte, de la construction socialiste, de leur place particulière sur l'échiquier mondial. Si on prend ce dernier aspect, il est indéniable que la révolution vietnamienne a une dimension plus directement mondiale que la révolution chinoise, ce qui a été clairement exprimé par ses animateurs eux-mêmes. Mais la perception de la dimension internationale a ses limites : « [ .. . ] l'intelligence rare des rapports de force mondiaux et leur évolution, tout en ne s'attachant pas à caractériser la crise de direction internationale du prolétariat et à y intervenir directement » 50 •

La révolution vietnamienne est mondiale car elle est au cœur de la lutte de classe internationale, à partir de 1925, par son affrontement à l'impérialisme américain, force concentrée du capitalisme conscient de ses intérêts et au sens de sa lutte. Et pour vaincre, la révolution vietnamienne a dû faire appel à un soutien international. Moins délibérément mondiale que la deuxième résistance vietnamienne, la révolution chinoise est mondiale par l'ampleur de l'enjeu, par l'immensité de l'impact, par les bouleversements sociaux qui s'emparent d'un quart de l'humanité.

Mais ces deux révolutions sont pourtant avant tout nationales - et même incompréhensibles, en dehors de cet aspect nation/Etat.

Pour Lénine, au contraire, la révolution russe n'est que le maillon faible de la chaîne impérialiste, et est inséparable, inviable en dehors

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de la révolution mondiale. Plus même : elle est moins importante, moins décisive, du point de vue d'une perspective de socialisme international dans le contexte de l'époque (1917-1923) que la révolution allemande. Les dirigeants vietnamiens ou chinois de leurs côtés (laotiens, cambodgiens ... ) qui ne nient pas l'impact de leur révolution, ne réfèrent pas leur révolution à un processus global. Plus exactement, et c'est là l'essentiel, ils ne lient pas stratégiquement (concrètement) leur révolution à un effort mondial de lutte de classe, à une avancée mondiale du socialisme, qui surdétermine ses effets sur les nations.

Aussi en dehors d'une stratégie mondiale, toute évocation d'un internationalisme est dépourvu de sens et d'effet concret, se contentant, au mieux, d'espérer en une convergence d'intérêt, et en la valeur exemplaire de « sa » révolution. C'est la nation d'abord et essentiellement. La nation : unité d'une histoire, d'un territoire, d'une civilisation, de formes spécifiques d'appropriation du travail (le travail paysan), etc. Unité qui doit être réaffirmée politiquement, développée économiquement, protégée militairement, encadrée socialement, élevée culturellement.

Une nation qui est aussi un Etat. L'Etat : l'importance de l'Etat, sa présence massive, est peut-être ce qui la différencie de la façon la plus marquante, la réalité de ces révolutions du projet marxiste révolutionnaire, en tout cas celle qui imprime ses effets les plus durables et les plus imprévisibles. Les révolutions du xxe siècle n'ont pas seulement consolidé des nations, mais aussi fortifié, et parfois même créé, des Etats. La construction socialiste est parallèle au renforcement d'un Etat solide qui se veut permanent et non en voie de dépérissement. Mao parle même (en 1964) de l'Etat sous le communisme ; Etat qui serait indispensable à la défense du territoire. C'est donc bien indiqué par la prégnance de la notion de nations et de la nécessité pour ces nations d'un Etat puissant. On est loin de la perspective « classique » réaffirmée avec force par le Lénine de « l'Etat et la révolution » sur l'extinction progressive et inexorable de l'Etat. Conception, il est vrai, rapidement abandonnée face aux multiples menaces s'abattant sur le jeune « Etat ouvrier ».

Le renforcement de l'Etat, qui n'est pas incompatible avec une certaine décentralisation, chère au maoïsme, ou aux dirigeants vietnamiens, est intrinséquement lié à la forme de domination sociale par le parti (par une minorité auto-sélectionnée).

Ce qui nous situe ici aussi radicalement ailleurs que les perspectives révolutionnaires classiques, et nous oblige à penser telle quelle cette réalité imprévue, mais fortement contraignante.

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Nous sommes maintenant au cœur du problème : les révolutions asiatiques sont différentes des schémas classiques ; c'est certain, mais est-ce qu'elles mettent ces schémas en question, en posant le problème de la validité, de l'universalité du marxisme, et plus même de l'universalité des options socialistes classiques ? Devrait-on penser, ainsi que le proclame de nombreux adversaires du socialisme et des critiques acerbes des réalités socialites existantes, que le dépérissement de l'Etat (et des classes !), relèverait d'une utopie ; sa persistance, son déploiement actuel, manifestant, au contraire, la norme générale ?

Bref, que nous dit le MR sur ces troublantes questions ? Les MR et les révolutions asiatiques

Les remarques précédentes sont incontestablement schématiques. Il ne s'agit pas de prétendre avoir cerné l'ensemble des questions complexes posées par cette problématique. Il s'agit avant tout de réagir contre des démarches qui ne sont qu'une autojustification, pour tout dire, une vérité toute faite .

L'important est moins d'apporter d'abord de fines démonstrations que de disqualifier les évidentes non-réponses que sont des explications toujours à ajuster pour ne pas contredire des théories, elles-mêmes singulièrement appauvries.

Il est nécessaire alors en conclusion de cet article d'aborder les problèmes que les révolutions nationales posent au MR, et de situer dans quelle mesure ce dernier est opérationnel théoriquement, et donc pratiquement, en face des expériences qui se veulent marxistes . Il est nécessaire de préciser certaines généralisations que l'on peut faire à partir de constats et découlant de l'action de ces révolutions. En évitant comme il se doit, mais sans qu'on respecte assez la mise en garde, les généralisations abusives. Commençons par le plus apparent, le plus inévitable des problèmes : celui de la révolution nationale.

Nous avons dit dans le texte que le problème du nationalisme relève d'abord du constat avant que n'opère l'analyse. Sa massivité et ses formes diverses font du nationalisme un « protée » difficilement saisissable. En contraste aux conceptions marxistes et aux thèses de Trotsky sur « le capitalisme qui a dépassé le cadre de la nation >>, le nationalisme oppose l'ampleur de sa présence, son renforcement continuel, le fait qu'il survit aux tentatives avortées d'un internationalisme effectif.

Or, comme l'article de T. Nairn le mont re éloquemment, ce sont les principes du marxisme classique et plus encore les analyses de

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Trotsky sur « le développement inégal et combiné » qui éclairent l'origine et la force actuelle d'un nationalisme, produit d'un processus heurté de mondialisation du capitalisme. Mais la vérité de ces conceptions va à l'encontre de ce que les marxistes pensaient sur le devenir de la nation. C'est la vérité du marxisme qui se retourne contre les conceptions étroites des marxistes, ou tout au moins contre leurs espérances trop rapides.

Sans vouloir trop accentuer ce paradoxe, essayons de cerner le lieu du problème. Le nationalisme est un fait global, mais qui présente des aspects diversifiés. Ainsi, le nationalisme révolutionnaire asiatique relie nationalisme et (ré)émergence de la nation, nationalisme et révolution, nation et Etat.

Nationalisme et révolution, cela veut dire que la constitution effective d'une nation n'est possible qu'accompagnée du saut au-delà du capitalisme. Mais cela veut dire aussi, dans une certaine mesure, le contraire : comme il s'agit de tâche nationale, cela concerne encore les « tâches historiques » du capitalisme. Ainsi le dépassement par-delà le capitalisme (la transition vers le socialisme) c'est aussi le capitalisme dans le socialisme. Et c'est d'abord un lien étroit entre les tâches nationales et centralisation étatique ; et entre centralisation étatique et l'accumulation économique.

Il est frappant en effet de constater combien nombre d'actions de ces nouveaux régimes révolutionnaires sont semblables aux pratiques de la bourgeoisie conquérante (conquérant la plénitude des possibilités du mode de production capitaliste).

Le problème de la simultanéité des tâches bourgeoises et socialistes à accomplir a un précédent historique célèbre, et qui fut longtemps le modèle par excellence de ces mouvements révolutionnaires : l'Uni on soviétique. Nous avons expliqué darts le texte que d'une part ces révolutions ont vécu dans la mouvance, mais surtout dans le refus du stalinisme, c'est-à-dire de la forme largement contraignante qu'avait pris le modèle soviétique ; et d'autre part que ces révolutions ont restructuré en un espace original les influences diverses qu'elles ont subies. C'est cette spécificité plus que les contaminations staliniennes qui expliquent l'immense distance de ces révolutions par rapport au MR.

Il faut aller plus loin, et retourner le problème : la trajectoire, « l'essence » du MR est étrangère à nombre de mouvements révolutionnaires d'aujourd'hui car lui aussi occupe, pour une large part, un espace et un temps particuliers, spécifiques, irréductibles d'une certaine histoire d'aujourd'hui (comme aussi à l'histoire d'hier des mouvements révolutionnaires d'Asie). La vérité paradoxale du marxisme classique, et la force du léninisme c'est ce qui s'est passé, et

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ce qui potentiellement était espéré et pouvait se passer en 1917-1923. La révolution russe de 1917 rendait crédible la perspective anticapitaliste et le socialisme, et par contrecoup donnait un poids immense à la théorie et la pratique porteurs de ce succès : le bolchevisme.

Et la perspective bolchévique de la révolution mondiale, réaliste aux yeux de ses dirigeants pour la période 1917-1923, devait concrétiser le projet historique fondamental du marxisme : la transcroissance du capitalisme développé vers le socialisme comme un processus tendanciellement mondial ; cela impliquait aussi que les forces productives les plus développées aideraient les moins développées dans un mouvement d'ensemble, d'homogénéisation et d'universalisation, de transition vers un socialisme mondial.

Dans cette perspective, la conception théorique rejoindrait ainsi l'histoire concrète qui deviendrait avènement mondial d'une ère nouvelle. L'Europe capitaliste, dans cette optique, maîtresse par ses colonies de la majorité de l'humanité, était le foyer central d'où devait rayonner les transformations socialistes. La Russie avait servi de déclencheur, mais seulement de déclencheur, car pour réaliser le socialisme elle attendait l'aide du monde industriel devenu, espéraiton, révolutionnaire. Sans cette aide, et a fortiori si cette puissance industrielle (Allemagne .. .) restait dans le giron capitaliste, la jeune révolution russe n'avait pas d'avenir socialiste. C'était là une conviction générale, de Lénine, de Trotsky et de leurs compagnons, y compris de Staline, jusqu'en 1924.

Il s'agissait d'une perspective globale et cohérente : les luttes ouvrières en Europe fournissaient la possibilité de mener à bien la révolution dans ces pays. Ces nations étant les plus aptes au socialisme induiraient une trajectoire mondiale vers le socialisme. (Il faut reconnaître, en passant, dans cette conception, une grande sous-estimation de la force impérialiste des USA. Ce n'est qu'à partir de 1924 que Trotsky introduisit la conception d'un capitalisme américain en train de devenir hégémonique à l'échelle mondiale).

Cette période était donc un nœud, un moment névralgique de l'histoire : une immense crainte pour certains (et le fascisme devait en partie découler de la crainte bourgeoise) ; un immense espoir prolétarien pour d'autres, et pour la plupart sans doute, oscillants entre crainte et espoir, un moment de grande incertitude, en bref, un moment crucial, au sens scientifique du terme : c'est-à-dire la mise à l'épreuve décisive d'une théorie, d'un ensemble de prédictions.

Les années 1917-1923 furent-elles cette phase propice pour une révolution socialiste internationale ? L'échec (en dehors du succès russe) était-il inéluctable? Un demi-siècle après, nous n'en finissons

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pas de faire le bilan, de scruter cette époque, d'élucider les possibles et les inaccessibles . « 1917 et 1923 »est incontestablement un des grands moments de la lutte de classe virulente : où se manifeste le désir des couches ou des secteurs les plus lucides de la population de changer le sens de l'histoire et de construire une autre humanité ; et pour la plus grande masse de dépasser un capitalisme qui a conduit à la guerre et a fait faillite. Ce désir conduisit à la radicalisation, à la rupture communiste. Mais en face d'elle la bourgeoisie trouva, et peut-être possédait depuis longtemps, des moyens de sa résistance, que ce soit en s'appuyant sur des couches sociales inertes, craintives, conservatrices, que ce soit en s'aidant des secteurs nombreux du mouvement ouvrier restés sous l'obédience social-démocrate, que ce soit encore par d'autres moyens plus brutaux. L'inexpérience du jeune mouvement communiste face à une bourgeoisie finie habile, plus riche d'atouts que ses adversaires ne le pensaient, n 'ont pas permis de faire déboucher une période de lutte intense sur son issue possible : la rupture anticapitaliste.

En étudiant concrètement la période, on pourrait sans doute déceler plus exactement la part de conjoncture et de nécessaire dans ce qui est arrivé. La révolution russe résultait d'une certaine conjoncture découlant des effets désagrégateurs de la guerre impérialiste, mais aussi de ce mélange de nécessité provenant de l'action consciente du léninisme, elle-même fo ndée sur une corrélation de forces enracinées dans l'histoire russe (les formes et l'expérience ouvrière, une bourgeoisie hésitante ... ).

Les défaites dans d'autres pays revêtirent la même combinaison de nécessité et de circonstance. Ce qui rend une appréciation globale sur ces années-là difficile : incontestablement une ère de révolution, mais avec un succès incertain, pas garanti pour la révolution internationale. La crédibilité du projet historique révolutionnaire dépendait d'une conviction plus ou moins fondée, et plus encore : de la trajectoire de l'URSS. Le pays le plus armé pour assumer les premiers pas du chemin révolutionnaire mais le plus désarmé pour continuer seul ensuite.

On peut aborder le problème différemment, de façon plus réaliste, plus froide. L'histoire s'est déroulée telle qu'elle s'est déroulée. C'est-àdire comme une histoire perçue a posteriori comme irrémédiable. Donc une histoire incontournable où 191 7 -l 9 2 3 a « produit >> 1 'URSS comme nouveauté, mais rien que l'URSS, et par ailleurs a conduit à des défaites. Et le produit de cette histoire, lui aussi à la fois nécessaire et non-nécessaire, c'est la trajectoire, parallèle et partiellement reliée à la montée du stalinisme, et du fascisme. Une histoire sous ce signe, du « totalitarisme » pour reprendre un terme rapide (et insuffisant), mais

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qui exprime l'ampleur (et le sentiment ressenti) de l'immense régression qui a suivi les succès et déboires des années 1920.

C'est là un élément essentiel. On oublie trop souvent que l'histoire est un praxis, « un faire particulier» des hommes, que l'histoire est labourée et transformée par ce « faire»- et qu'elle devient donc une histoire incontournable, quels qu'en soient les regrets ou les espoirs. Du point de vue révolutionnaire, du désir de transformation révolutionnaire du monde, de l'avènement d'une autre société, le stalinisme comme phénomène massif est l'incontournable par excellence. Il est l'histoire concrète, et concrétisation de l'histoire dans la conscience universelle (bien que la perception soit en partie différente pour l'ouvrier et pour le bourgeois .. .).

Dire cela, n'est évidemment pas une façon de légitimer le stalinisme. Bien au contraire, il s'agit d'en reconnaître la réalité et la force de sa présence pour construire, sur la base d'un bilan tout aussi réel, un devenir autre, mais aussi qui ne se voile pas la face.

Nous sommes arrivés au point le plus difficile : celui qui concerne le MR au regard de l'histoire concrète, de « l'advenu » historique. Plus précisément, le problème se pose de comprendre ce qu'une histoire différente - comme celle du mouvement révolutionnaire national -remet en question de la validité du MR, ou tout au moins de son universalité (celle qu'il proclame).

Or, ce que nous apprend la praxis des mouvements révolutionnaires du xxe siècle, et d'une façon plus générale (( l'action )) des populations, c'est la prégnance, voire l'accentuation des contrastes : contrastes des formes socio-économiques, diversité des situations nationales, destructurées et restructurées par la pénétration capitaliste ; multiplicité des résistances à cette brusque irruption capitaliste ; et dans ce contexte, on constate une plus ou moins grande survivance des aspects sociaux, économiques, culturels des modes de production antérieurs ...

La difficulté à reconnaître non pas les différences elles-mêmes mais leurs ampleurs est indéniablement ce qui questionne le MR. Et pose le problème, largement débattu, de son empreinte occidentale. Il me semble incontestable que le MR résiste aussi bien, au moins théoriquement, à la confrontation du monde contemporain occidental, qu'il ne subit les assauts de la réalité non occidentale.

La question peut alors s'exprimer sous une forme abrupte : Y a-t-il rupture entre la perspective MR, dont les conditions et possibilités de réalisation continuent à exister en Occident, et le reste du monde où d'indéniables révolutions élaborent des « praxis » différentes et parfois opposées (l'absence de démocratie des travailleurs, etc.). Peut-on alors parler d'unité de la révolution mondiale, autrement que comme un

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concept vague (une tendance à la révolution partout), de convergence des luttes, de retard (d'arriération économico-sociale) qui se rattrape ;

ou au contraire de contrastes qui s'accentuent, se creusent, et peuvent être sources de tensions pour le futur (cf la logique « égoïste » de la politique étrangère de l'URSS ou de la Chine .. .) ?

Question multiple, question troublante mais qu'un regard non complaisant sur le monde actuel nous oblige à poser.

Roland Lew

NOTES

1. Petite collection Maspero, 1975, première édition, 1973.

2. Ibid. , p . 39.

3. Rousset a raison de considérer la direction Wang Ming comme étant la première purement stalinienne : 'formée à Moscou, avec comme seul critère la vigueur de son combat antitrotskiste imposé en bloc par I'IC, elle ne sert que de courroie de transmission des directives «soviétiques», même les plus absurdes. Ibid., p. 45 .

4. Mao viendra pour la première fois à Moscou en 1949.

5. 11 [. .. ] et quelle colonie, avec son code de /'indigénat, ses régies de l'opium, du sel et de l'alcool, ses bagnes, sa politique d'assimilation culturelle ... >> J. Chesneaux,

Tradition et révolution au Vietnam , Anthropos 1971 , p. Il.

6. P. Rousset, op. cit., pp. 77 et suiv.

7. G. Benton : «The second Wang Ming line » (1935-1938) in The China Quater/y n•.6J , March 1975, p. 76.

8. G. Benton, op. cit., p. 81.

9. Cité par P. Rousset, op. cit., p. 133.

10. Tom Nairn, «The Modern Janus», in New Left Review, n• 94, novemberdecember 1975 .

Il. Ibid., p. 3.

12. Ibid., p. 4.

13 . G. Haupt, M . Lowy et Cl. Weil, les Marxistes et la question nationale, 1848-

1914, Maspero 1975.

14. G. Haupt, ibid. , p. 12.

15 . M. Lowy, ibid., p. 371.

16. G. Haupt, ibid., p. 57 .

17. G. Chaliand, Mythes révolutionnaires du tiers monde, Paris 1976, p. 141.

18. On n'insistera jamais trop sur ce que cette tonalité morale et moralisante du marxisme, influencé par le confucianisme, détermine un marxisme spécifique qui à son tour restructure spécifiquement le champ social dans lequel il agit.

19. Cité in G. Chaliand, op. cit., pp. 122-123.

20. Bianco : « La paysannerie et la révolution » in Politique étrangère, n• 2, 1968 ; et

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« Les paysans dans la révolution » in Regards froids sur la Chine, Paris 1976, pp. 283 à 308.

J. Chesneaux : la Paysannerie chinoise et la révolution, Paris 1976.

21. G. Chaliand, op. cil., p. 225 .

22. Sur la prudence : cf le silence pendant 14 ans sur les textes décisifs de la contradiction , « de la pratique» datant de 1937, et publiés officiellement en 1950. De même les « inédits » de Mao des années 50 et 60, exprimant une conception souvent différente de Lénine ou de Staline (et même explicitement de Engels, à propos des trois lois de la dialectique), restent réservés au sérail communiste:

aux initiés des hautes sphéres du parti et animateurs de la « Révolution culturelle ».

23 . G . Chaliand, op. cil., p. 209 : u [ .. . ] le capitalisme [ ... ] a également créé un marché mondial, amené des progrès qu 'on peut apprécier diversement mais qui sont nombreux : modernisation politique (partis et républiques) ; modification des structures sociales (création de couches nouvelles) ; essor démographique; diffusion d'idl!es neuves : nationalisme, révolution (notamment dans sa version

11 marxiste léniniste »), autonomie de la personne ; il a semé en mème temps, la servitude et les exigences de l'indépendance nationale et d 'une moindre inégalité 11. Et aussi p. 209 : 11 [ ••• ] la contribution majeure de la culture occidentale est peut-ètre la liberté de recherche et de critique, progressivement gagnée en limitant l'arbitraire du pouvoir d'Etat et en séparant le temporel du spirituel. 11

24. Conclusion de son livre (en collaboration avec P. le Barbier), la Chine : la marche de la révolution (/921-1949), Paris 1975.

25 . Ibid., p . 212.

26. Ibid. , p. 213.

27. Ibid., p . 215 .

28 . P. Rousset, op. cit., pp . 300 et suiv. Les passages soulignés le sont par Rousset.

29 . Ibid., p . 302.

30. Ibid., p . 38.

31 . Ibid., pp. 162-163.

32. Ibid., p. 163.

33. Ibid., p. 300.

34. Ibid., pp . 301-302.

35. Ibid., p. 303.

36. Ibid., p. 304.

37. Ibid., .pp. 304-305.

38. Ibid., p. 305.

39. Ibid., p. 310.

40. Ibid., p. 311.

41. Cette partie reprend une longue note (n• 1) de notre article CEP : « La trajectoire du maoïsme», juin - septembre 1975.

42. Cité in P. Rousset, op. cit. , pp. 53-54.

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43. P. Rousset, op. cit., p. 326.

44. Ibid., p . 329.

45. Ibid., p. 330.

46. Ibid., p. 332.

47. Ibid., p. 334.

48. Ibid., p. 340.

49. G. Chaliand, op. cit., p. 183.

50. P. Rousset, op. cit., p. 314.

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