Du passé ne faisons surtout pas table rase o o o
(par jean-François Godchau)
"L'homme ne vit pas que de politique." 1
" On ne peut en aucun cas se régler sur les seuls principes du marxisme pour juger, rejeter ou accepter une œuvre d'art. Une œuvre d 'art doit, en premier lieu, être jugée selon ses propres lois, c'est-à-dire selon les lois de l'art." 2
" .. . la nouvelle classe . .. doit rifaire pour elle-même toute l'histoire de la culture artistique. Elle ne peut pas commencer à édifier une nouvelle culture avant d'avoir absorbé et assimilé les éléments des anciennes cultures. " 3
10 Les rapports ambigus de l'extrême gauche révolutionnaire avec la culture depuis 1968
Une« tradition culturelle»?
Par rapport à d'autres courants révolutionnaires, les trotskistes ont l'avantage d'avoir une histoire, des éléments programma-
tiques et stratégiques, bref une« tradition» politique qui, vue sous l'angle d'une certaine conception de l'histoire du mouvement ouvrier, n'est pas sans impliquer une certaine <<culture», politique tout au moins. Existe-t-il une tradition plus spécifiquement culturelle? Oui, si l'on se réfère au <<classique» souvent cité -sinon bien connu - que constitue Littérature et Révolution. A vrai dire, cette tradition héritée des écrits de Léon Davidovitch, le mouvement trotskiste l'a faite sienne, dans la mesure où le combat contre le stalinisme impliquait le rejet pur et simple des conceptions jdanoviennes 4 et autres grossièretés<< prolétariennes,, du même type, sans que l'on puisse discerner avec certitude une <<pratique culturelle», une analyse de l'actualité culturelle, définies en fonction de ladite tradition. Sans doute les forces étaient-elles limitées et les objectifs légitimement plus directement << politiques »; mais était-ce la seule raison? Il semble qu'après Littérature et Révolution (1923-1924), et à part quelques exceptions dont les plus notables sont encore peut-être dues à la plume de Trotsky 5 , un silence se fasse dans les rangs marxistes révolutionnaires sur les questions culturelles; qu'un fossé s'établisse entre le militantisme proprement dit et la réflexion et l'activité culturelles.
Ce fait apparaît peut-être d'autant plus crûment, de façon rétrospective, que l'origine et la composition des organisations marxistes révolutionnaires de l'époque de << la traversée du désert » faisaient que les militants étaient, en général, <<cultivés"· Est-ce un paradoxe? Aujourd'hui la conception même du militantisme, les champs d'activité des militants, la pression des media, les forces élargies de l'organisation exigent ou permettent que l'on se mette enfin à combler le fossé entre politique et cultureL Or, s'il est à la mode de dire que le niveau culturel moyen des masses s'est globalement élevé depuis la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, il sera sans doute moins populaire d'avancer que l'avantgarde politique organisée n'a jamais été moins cultivée au sens général et traditionnel du terme.
A part des <<thèses» d'organisation sur l' enseignement 6 ou des considérations motivantes mais individuelles 7, il faudra presque attendre la rubrique culturelle du quotidien Rouge, dont ce ne sera pas le moindre mérite, toute discutée qu'elle aura été, pour que, collectivement, une prise en considération des problèmes culturels ait lieu à nouveau - même de façon incomplète, insatisfaisante, voire exaspérante ...
Le «populisme» et les contresens de l'après-68
Les postulats implicites régissant les conceptions des militants révolutionnaires en matière de culture semblent être les suivants : - La culture classique - enseignée, il est vrai, de façon désastreuse, ou plus enseignée du tout - appartient en propre à la bourgeoisie; combattre l'ennemi de classe, c'est aussi répudier ses instruments idéologiques, son langage, l'art fait pour elle par ses serviteurs; il s'agit donc de remplacer tout cela par une «culture populaire>> à sensibilité anticonformiste. - La liaison plus ou moins directe aux luttes des peuples, des régions, des travailleurs des villes ou des campagnes, exprimée explicitement par l'œuvre considérée, constitue, pour le militant bien pensant, un critère valable et indispensable pour apprécier ce qu'il voit et entend- sans parler de la biographie de l'auteur, du compositeur, de 1' interprète dont le « progressisme» politique sera un gage supplémentaire sinon décisif de la qualité artistique! ... Il est étonnant de voir à quel point les générations nées à la politique révolutionnaire après 1968 ont été dévastées par un'' ouvriérisme, qui, en matière culturelle, était resté le triste apanage des staliniens au temps de l'ineffable Jdanov et des courants populistesbasistes. Sans être coutumiers du" culte de la personnalité», nous restons pour notre part fidèles à la conception de Trotsky selon laquelle " il est faux de dire que, pour nous, seul est nouveau et révolutionnaire un art qui parle de l'ouvrier; quant à prétendre que nous exigeons des poètes qu'ils décrivent exclusivement des cheminées d'usine ou une insurrection contre le capital, c'est absurde ,s. - Réservons pour un autre débat la question des circuits de diffusion de la culture. Il faudra bien un jour revenir de façon réfléchie et collective sur des "évidences, véhiculées sans problème, de façon pour le moins unilatérale, sans qu'il ait été possible d'en discuter sérieusement jusqu'ici, tant par les militants de la LCR que par Rouge ou par le manifeste de la Ligue, Oui, le socialisme! 9 , concernant les dangers présentés par la FNAC ou autre lieu privilégié de la société de consommation (culturelle).
Les confusions les plus répandues qui rendent toute discussion sur les questions culturelles aussi ardues à mener que la rédaction d'une rubrique culturelle de Rouge moins vilipendée par chacun -pour des raisons d'ailleurs contradictoires- sont:
- Celle entre le contenant et le contenu, entre l'œuvre d'art elle-même et le cadre dans lequel elle est diffusée. Jean-Sébastien Bach écrivait pour l'aristocratie, ses œuvres sont diffusées par des éditeurs de disques appartenant presque tous au grand capital; le public des concerts «classiques», en France tout au moins, jusqu'à il y a une dizaine d'années, était presque exclusivement bourgeois aisé ... En quoi cela fait-il de la musique de Bach un art plus « bourgeois,, ou moins « progressiste» que tel tour de chant anticonformiste dans son contenu et passant dans un café-théâtre marginal - au moins au début, quitte à s'intégrer parfaitement dans le circuit du show-business au bout d'un certain temps comme ·e n témoigne par exemple l'évolution des cafés-théâtres parisiens? - Celle entre la<< radicalisation de la jeunesse», exprimée, en 68 et depuis, par la révolte des jeunes contre les institutions bourgeoises les plus directement opprimantes : famille, école, caserne, et la politisation, seule capable de transformer le sentiment légitime et largement répandu de révolte individuelle en effort organisé, collectif et conscient de mobilisation anticapitaliste permanente.
Il faut une singulière vision de << révolutionnaire professionnel» pour écrire dans Rouge, en août 1977 par exemple à l'occasion de la mort d'Elvis Presley , que celui-ci<< incarna- sinon provoquanotre première révolte contre la société et ses valeurs,, ou quelque chose d'approchant! Que Presley, plus tard les Beatles, le rock en général, aient eu une audience de masse, c'est certain; qu'ils aient souvent - pas toujours - correspondu à la sensibilité de millions d'adolescents, au point de constituer de véritables <<phénomènes socio-culturels,, c'est tout aussi vrai. De là à penser que le jazz, tout le jazz, doit son caractère <<progressiste,, à ses origines (la révolte des esclaves), à assimiler la massivité d'un phénomène (rock ou pop) à un soi-disant<< progressisme» - par rapport au <<classique», notamment - pour s'y rallier- mais, en ce cas, pourquoi pas le yéyé bêtifiant? - c'est assurément confondre les signes de la révolte provoquée par la crise de la société bourgeoise avec les instruments nécessaires pour la mise à bas de cette société. Penser que la<< radicalisation de la jeunesse» est indispensable pour construire un (ou des) parti( s) révolutionnaire(s) de masse est une chose que personne ne remet en question; croire, comme nous l'avons fait depuis plus de dix ans, que toutes les modalités de cette radièalisation sont unilatéralement
favorables à la révolution montante, en est une autre qu'il serait bien temps de remettre en cause.
En un mot, nous avons fait comme la jeunesse radicalisée elle-même: nous avons confondu- en l'approuvant -le rejet par les jeunes de l'institution scolaire-universitaire avec tout ce qu'elle a de carcéral, de sclérosé et d'effectivement rebutant ... avec le refus de tout contenu culturel, quel qu'il soit; ce contenu ne pouvant être que « bourgeois ». D'où le succès des « contre-cultures» (!) et de l'<< anti-savoir » doctement mis en avant par divers ultragauches, par ailleurs fort mandarinaux, au lendemain de 68. Pourtant, nous avions su, au temps où nous menions bataille sur l'école, sa nature et sa fonction 10 , expliquer pourquoi il ne fallait ni contribuer à la faire fonctionner telle qu'elle était et reste conçue en fonction des intérêts de la classe dominante, ce que font les réformistes, ni la<< brûler», ce que proposaient en toute simplicité les gauchistes de tout poil au lendemain de la dernière crise révolutionnaire. Ce sont les acquis théorico-politiques, et relevant également de la << culture générale,, existant préalablement à ces conceptions primaires, qui avaient permis à une organisation aussi jeune que 1' ex-Ligue communiste de publier entre 1969 et 1972-73 un ensemble de livres et de brochures non négligeables tant du point de vue de la qualité que du point de vue quantitatif. C'est sans doute le fait d ' avoir j eté- ou laissé j eter - l' eau sale du bain - l'institution -avec le bébé culturel (!) qui explique, au moins partiellement, l'appauvrissement, plusieurs années durant, de notre production littéraire, de notre recherche, de 1 'élaboration de ce fameux << intellectuel collectif» que 1' organisation révolutionnaire est censée constituer. On ne déterminera pas ici s'il est possible d'affirmer qu'un redressement s'est amorcé ... - Celle entre journalisme - qualifié de <<vivant» pour les besoins de la cause - et analyse marxiste qui ne devrait pas être forcément impossible dans un quotidien ou un hebdomadaire, ni rédigée sous forme de thèses réservées à des spécialistes, etc. Non seulement, sur le fond, une majorité de militants pense-t-elle assez naturellement que le phénomène de masse de la moto répandu parmi les jeunes est légitimement plus proche des préoccupations des bons révolutionnaires qu'une exposition de tableaux impressionnistes par exemple, mais encore, formellement, est-on désormais condamné à voir quelque analyse un tant soit peu sérieuse du phénomène en question remplacée définitivement par l'interview d'un chef de bande!. ..
L'impasse des rapports politique/culture non résolue par l'organisation marxiste révolutionnaire
La bourgeoisie romantique, relayée par les directions réformistes du mouvement ouvrier, par le syndicalisme enseignant, a créé une idéologie du progrès social, de la démocratie croissante par le développement du savoir. Les partis de la Ille Internationale sont passés - sans autocritique ni même réflexion sérieuse - de la conception, absurde et réactionnaire, de la <<culture prolétarienne>> 11 , appliquée en même temps que la tactique <<classe contre classe>> 12 , au credo symétrique, tout aussi absurde et réactionnaire, selon lequel tout progrès scientifique, tout apport culturel, constituent un accroissement des forces productives, un facteur de progrès social et démocratique 13 . Ainsi, à côté de la bourgeoisie dont la politique culturelle ne peut gu' obéir à des impératifs cruellement contradictoires - <<démocratisation>>développement de la culture/sélection sociale-austérité; à côté des réformistes dont les préoccupations restent essentiellement quantitatives - <<des moyens plus grands pour une politique plus juste>> - les révolutionnaires adoptent fréquemment la politique de l'autruche : ou bien ils ignorent le problème purement et simplement - ne serait-ce qu'en cachant leur manque d'intérêt ou leur propre ignorance derrière un ouvriérisme ausi traditionnel que vulgaire : <<les ouvriers ne peuvent pas comprendre ce que un tel dit de cette exposition>>; ou<< ils ne s'intéressent pas à l'évolution de ce courant littéraire ... >>; ou bien ils se réfugient dans le marginal connu des seuls initiés; quand ce n'est pas dans une fuite en avant à prétention théorique, s'appuyant sur le malheureux Marx qui n'en peut mais, et à qui l'on fait dire que, puisque dans la société communiste il n'y aura plus d'art ni d'artistes, ni de public, que la fusion des divers aspects de la vie sociale sera totale, par conséquent ces choses-là n'ont guère d'importance ... Comment l'organisation révolutionnaire actuelle, puis le parti ouvrier de masse, peuvent-ils, doivent-ils intervenir dans le domaine culturel? Quels seront les rapports, au sein d'un tel parti, entre ouvriers et intellectuels- différents de ce qu'ils sont aujourd'hui, à coup sûr, mais plus précisément. .. ? Comment, sans attendre les lendemains qui chantent, concilier le militantisme et la satisfaction des besoins << culturels>> divers que nous ressentons tous plus ou moins - sans parler des autres problèmes relatifs au <<mode de vie>>? A l'évidence, l'apparte-
nance, des années durant, à une organisation marxiste-révolutionnaire (la section française de la IVe Internationale, en l'occurrence) ne se solde que bien rarement par une réponse quelconque ... D'où le fameux <<malaise militant, déjà analysé dans cette revue, toujours discuté, jamais résolu ... 2. Deux « pratiques culturelles » de la LCR :
la formation politique, la rubrique culturelle de Rouge La formation politique
Se répéter que les militants de la LCR ont la réputation -justifiée ou usurpée- d'avoir une formation théorique et politique supérieure à la moyenne des milieux militants constitue une piètre consolation. Nos statuts ont beau stipuler que : «le comité central, les directions régionales, les bureaux de ville sont tenus d'assurer la formation des militants. A cet effet, ils organisent de façon régulière des écoles et des stages. L'école de formation est obligatoire pour tous les nouveaux adhérents" 1 4, à supposer qu'ils soient connus des membres de la LCR (?), ces statuts, ce n'est vraiment pas trahir un secret d'organisation(?!) que de l'écrire« publiquement,, ne sont pas appliqués; et il s'en faut. Ce n'est pas l'endroit pour faire un bilan de la politique de formation pratiquée par/dans la LCR. Mais on peut avancer sans risque que, si la formation n'est jamais absente des préoccupations permanentes des militants et des instances responsables - en ceci, on peut parler de la survivance d'une tradition politique, organisationnelle et culturelle-, si elle n'estjamais purement et simplement oubliée, on conviendra aisément que sa présence se réduit trop souvent au retour d'un vieux remords qui vient, chroniquement, troubler la bonne conscience des responsables, ou à la mise sur pied de vastes programmes ... dont le défaut essentiel est de succomber, plus souvent qu'à leur tour, à l'activisme quotidien et routinier. Comment ne pas songer à relier, encore une fois, la« crise du militantisme>>, l'hémorragie permanente de militants, avec la lassitude engendrée, justement, par un activisme non « nourri, politiquement, c'est-à-dire, en l'occurrence, culturellement, de façon à maîtriser un tant soit peu son militantisme? Combien avons-nous intégré de «jeunes travailleurs combatifs,, de «syndicalistes lutte de classe>> ayant tout plein de qualités militantes, préfigurant, nous disait-on
souvent, la composition du parti de masse à construire, mais à qui l'organisation n'avait pas fourni le minimum de formation marxiste avant leur intégration et qui, ensuite, étaient pris dans le tourbillon des réunions et des tâches << prioritaires>>? Combien de ceux-là ont, tôt ou tard, quitté, en partie pour cette raison-là, une organisation qui, déjà faiblement implantée, et donc pesant d'un poids fort aléatoire sur leur travail quotidien, ne leur assurait pas les moyens concrets de progresser dans la compréhension synthétique des tâches relevant et du travail de masse et de la construction de cellules communistes dans les entreprises, pour ne pas même parler de l'internationalisme prolétarien et de la IVe Internationale?
Dans un contexte apparent de crise permanente de 1' organisation en général, du système de formation en particulier, il est possible de distinguer deux types de problèmes, correspondant éventuellement à deux périodes successives de la construction de la section française de la IVe Internationale : 1. Entre 1968 et peut-être le Congrès de fondation de la LCR (1974), la pratique réelle de notre courant semble obéir à une idéologie bien évidemment contradictoire à tous les statuts , à toutes les p roclamations de principe <<orthodoxe" su r l'importance décisive de la formation, qui peut être résumée, de façon volontairem ent outrée, comme su it : la période est tellement montante, 1' avant-garde est tellement large, la bourgeoisie est si près de l'abîme , et les réformistes si discrédités . .. que la crise révolutionnaire est à portée de main, et que, donc, plus besoin d'école de formation, ou dans le<< meilleur" des cas, <<l'école c'est la rue,, etc.! 2 . Puis, à ce problème plus ou moins directement fonction de notre orientation politique, est venu se substituer un problème objectif que nous n'étions guère préparés à résoudre, mais que notre conception de la culture et notre pratique organisationnelle de la formation ont sans nul doute tendu à empirer. Le changement de la composition sociale de l'organisation (qui voit diminuer le nombre relatif, puis absolu, des étudiants et lycéens, et augmenter celui des travailleurs, autres qu'enseignants, n'ayant pas suivi de cycles d'études longs - et l'on retrouve la jonction culture générale - formation politique); le départ progressif de ceux qui avaient le plus longuement accumulé d'acquis, ces deux
phénomènes concomittants ont eu des conséquences : l'appauvrissement général de l'organisation (ce n'est pas une nostalgie des temps où nous étions très formés ... mais 200 dans toute la France!); et l'état de plus en plus caduc, le grippement progressif, presque la paralysie de notre système de formation. Une chose est de constater la réalité : un militant venu d'un CET aujourd'hui n'a ni le temps, ni l'habitude, ni l'envie, ne serait-ce que de prendre des notes ou d'avaler les livres et les brochures qui étaient, avant 68, la pâture courante des étudiants et des enseignants révolutionnaires. Soit! Tout autre chose est de se lancer dans des tentatives de théorisation de cet état de fait qu'on a pu voir et entendre dans telle ou telle fédération parisienne de la LCR (et dont les résultats pratiques ne sont pas très difficiles à imaginer) : <<D'accord, la formation n'est pas ce qu'elle devrait être, mais de toute façon un parti révolutionnaire ouvrier de masse ne peut pas être, ou même n'a pas à être, composé de "marxistes"» ... Ou encore, l'on différenciera la formation donnée aux ouvriers et aux étudiants non seulement du point de vue formel (horaires, durée, modalité d'exposition, de préparation, lieux séparés, etc.) mais également sur le fond : aux étudiants les questions << idéologiques>> (la formation sociale, la Chine ... ), aux collégiens et jeunes travailleurs les problèmes pratiques, immédiatement utilisables dans le travail de masse (la CGT; les rapports partis/syndicats ... ), etc.!
Petite devinette : entre le noyau << historique» de la direction de la LCR, formé politiquement et <<cultivé» sur le plan général, et les jeunes militants peu formés par définition et n'ayant même pas <<bénéficié» de l'enseignement scolaire, aussi aliéné et aliénant qu'il soit, qui, ayant le monopole du savoir politique - et autre -garde aussi le monopole du pouvoir? 15
Bien sûr ceci renvoie à d'autres questions qui débordent de loin le cadre d'un tel article : celle de la démocratie dans 1' organisation marxiste révolutionnaire, par exemple, qui ne sera même pas abordée; celle de l'éducation et de l'école dont on aimerait pouvoir discuter à nouveau. Car enfin, si la droite réactionnaire ne cesse de clamer (et la gauche de déplorer) que "le niveau baisse", afin de justifier sa politique malthusienne et la sélection sociale à l'accès aux cycles de formation longs et qualifiants, ce n'en est pas moins une réalité que chaque enseignant, du primaire, du secondaire, du supérieur ou du technique, peut constater tous les jours. Et ce n'est pas en expliquant doctement que l'orthographe est, au moins partiellement, une technique marquée socialement et rappelant, de loin,
1~ monopole des scribes de la Chine ancienne, que l'on avancera en quoi que ce soit. Il est étonnant que ne proviennent pas du secteur enseignant de la Ligue des éléments d'analyse approfondissant, nuançant ou remettant carrément en cause nos <<analyses., traditionnelles de la<< radicalisation de la jeunesse ••, tant il est vrai que sous l'angle de l'articulation : pratique scolaire-universitaire/révolte anti-institutionnelle/politisation consciente, la radicalisation n'est plus ce qu'elle était! La rubrique culturelle de Rouge
Aucune rubrique du quotidien Rouge n'a été aussi discutée, haïe, boycottée; aucune n'a reçu autant de courrier, de contributions; aucune n'est également irritante 16 ; c'est qu'en l'absence de traditions en la matière, pour ne pas dire, volontairement, en l'absence de toute ligne organisationnelle, ce doit être finalement la rubrique la plus difficile à rédiger. Raison de plus pour susciter l'élaboration collective, pour répudier définitivement le mode de fonctionnement qui permet aux journalistes-permanents-titulaires de la rubrique-spécialistes de <<pondre ,, ce que bon leur semble, de choisir arbitrairement, de trancher sans appel, d ' imposer de fait leurs goûts et leurs fantasmes à l'ensemble des lecteurs sans qu ' il y ait, concrètement, de lieu de discussion véritable où confrontation, dialogue et synthèse éventuelle aient quelque chance de s'esquisser. Le mélange curieux et détestable de populisme et de <<marginalisme,, forcené qui tenait lieu , sinon de ligne, du moins d'axe de référence permanent à la rubrique culturelle de feu le quotidien - surtout la première ou les deux premières années de son existence - avait réussi le tour de force remarquable de heurter à la fois ceux pour qui il est superflu et déplacé dans un journal << d'action communiste,, de consacrer deux pages au roman, au cinéma, au café-théâtre, à la musique (on ne parlera même pas de ceux qui réfutent le principe même d'une rubrique culturelle : pour eux, le Socialisme que nous voulons doit probablement se réduire à l'application d'un plan quinquennal. .. ) et ceux qui, plus familiers de ces divers domaines, n'en pouvaient plus de voir les Dossiers de l'écran au cours desquel Jean Kanapa déclarait, à propos de l'Aveu, d'Arthur London, <<si nous avions su [les crimes de Staline], nous aurions hurlé notre indignation,, , délaissés au profit d'un( e) chanteur/euse <<progressiste ••, la radio encore plus totalement ignorée que la télévision, le cinéma criti-
qué dès lors que le réalisateur dispose de moyens 17 , la musique réduite, sauf exceptions sur lesquelles on reviendra, à Lou Reed ou Doctor Feelgood, le théâtre devenir apparemment le monopole de ceux qui, incapables ou non désireux de jouer Shakespeare, mais n'osant ou ne pouvant écrire eux-mêmes, plaquent sur ses personnages, qui n'en demandaient pas tant, le fruit obscur de méditations prétentieuses ...
Une telle persistance, dans ce qui a bien fini par constituer une certaine conception de la culture, telle que devant être perçue par des révolutionnaires, n'est pas restée au stade du pragmatisme. De timides essais de <<théorisation'' ont été faits, qu'il n'est pas inintéressant de connaître ... pour mieux les combattre!
Il y a environ deux ans, une contribution envoyée à Rouge et aux instances de direction de la LCR par ses cellules parisiennes radio-télévison et cinéma-comédiens s'intitulait: <<Pour une autre rubrique culturelle dans Rouge» 18 . Cette contribution mettait en cause un certain nombre d'éléments relatifs aussi bien au fonctionnement de la rubrique qu ' à ce qui ressortait, au fil des articles, des notions culturelles de ceux qui en avaient la charge . On notait, entre autres choses, la <<disproportion entre les possibilités laissées aux journalistes de Rouge qui semblent avoir tous les droits, et les interventions des lecteurs . . . le tout , le plus souvent , dans un style insupportable de prétention et de suffisance »; la nécessité d'en finir avec le <<filtrage opéré par la rubrique qui ne laisse passer que ce qui peut s'insérer dans l'éventail de ses positions à elle» ainsi qu'avec un<< comportement de clique» auquel devait se substituer l'ouverture<< d'un débat réellement démocratique», etc.
Plus fondamentalement était remise en cause << la place disproportionnée donnée au théâtre marginal. .. et au phénomène de la musique jazz-rock-pop dans des articles qui révèlent plus la personnalité de l'auteur que la musique à laquelle il prétend initier ses lecteurs». Les auteurs de la lettre remarquaient également que <<par contre, le principal loisir (par la force des choses) des couples avec enfants, des provinciaux, des ouvriers, la télévision, est à peu près abandonnée ... ». D'autre part, <<alors que les films de Boisset sont utilisés aux "mercredis rouges" des CET, pourquoi les traiter par le mépris, sans même essayer de comprendre l'audience de masse et populaire que ces films rencontrent ... bien sûr, il faut continuer à souligner les expériences de rupture radicales qui se déroulent en marge du système culturel, mais sans tomber
dans la démagogie ... Nous devons donc soutenir ces expériences de rupture ou d'avant-garde, et ce soutien sera d'autant plus efficace que des articles didactiques... écrits dans un langage simple ... permettront aux lecteurs d'en évaluer la portée. Mais dans le même temps, si nous voulons refléter la ligne de masse non sectaire qui est la nôtre, il faut porter notre attention aux phénomènes culturels de masse et apporter notre soutien à ceux qui se battent à l'intérieur du système, parfois très efficacement, en profitant de ses contradictions ... ''· Le texte se terminait par la proposition d'une commission culturelle du Comité central de la LCR «parce que tout un travail d'élaboration est à faire et doit se concrétiser prochainement en termes programmatiques . .. [et] dont la première tâche devrait être la mise au point des modalités concrètes de débat. . . ".
La réponse à ce texte, rédigée en juin 1977 par l'un des journalistes chargés de la rubrique culturelle, curieusement intitulée << Ni putsch ni révolution, réformer la rubrique culturelle" (!) ne manquait pas de clarté, il faut le reconnaître ... quitte à voir les désaccords se systématiser avec la conception désormais explicitée. L'auteur de la réponse croyait possible de distinguer <<sans vouloir conceptualiser (?) trois types de production qui exigent chacun d ' être traité (dans le quotidien), sous des angles différents. Il y a effectivement une culture de masse qui est une inculture parce qu' elle est imposée, qu'elle s' aligne constamment sur les lieux communs (c'est-à-dire sur le niveau de perception de la réalité la plus pauvre) .. . Cette "culture de masse" , ces productions pour les masses, ce sont les jeux radiophoniques et télévisés, les feuilletons télévisés . .. certaines catégories de films , etc. Cette culture-là (et son influence) sont directement dépendantes . .. de l'existence du mode de production capitaliste : ce n ' est qu'une " culture marchande", et rien que cela. Cela implique que, dans notre façon d'en parler, nous en fassions une dénonciation globale, totale, sans nous attarder sur chaque produit . .. Il y a ensuite des productions destinées aux masses et qui empruntent. .. les mêmes circuits de diffusion que la "culture de masse", parfois en pensant apporter un message éducateur au peuple (c'est par exemple ... le cas de Boisset). L'art éducateur est- en soi- une aberration : s'il prétend éduquer politiquement, il se nie en tant que moyen de création spécifique (le plus souvent) . Il ne peut être créateur que par lui-même ...
<< Restent enfin des créations inconnues ou mal connues des masses,
occultées par la diffusion générale de l'inculture en particulier. Ce sont des "productions de recherche ou d'avant-garde, des productions actives qui tentent de transformer les habitudes". Les productions "actives" sont très diverses : elles peuvent aller d'acquis souvent concentrés dans des cercles restreints, à des tentatives contemporaines de création musicale, cinématographique, picturale, théâtrale, écrite, etc., en passant par certaines productions dites militantes (plutôt d'intervention : exemple Dario Fo) ou diverses expressions régionales. Ces productions-là ne sont pas vouées par nature à être l'apanage de cercles restreints. C'est le travail d'un quotidien révolutionnaire de les mettre en avant, de les privilégier - ce qui ne signifie pas leur donner une hégémonie absolue : qui, en dehors de nous, fera ce travail?>>
Et pour que la chose soit plus claire encore, quelques semaines plus tard, un autre texte émanant de la rubrique culturelle du quotidien, et destiné à alimenter la discussion interne au comité de rédaction, précisait que <<nous ne pouvons adopter une démarche illusoire, tendant à penser que - partant de la culture des masses - nous pourrions la rendre plus complète. Il n y a pas de démocratisation possible de la culture. Nous disons que - oui, seule l'avant-garde est intéressante>> 19 .
Quelques commentaires simples suffiront, en attendant un éventuel rebondissement du débat impliquant un approfondissement explicite des conceptions en présence : 1. S'il suffit de << dénoncer totalement, globalement>>, une fois pour toutes en somme ( << sans s' attarder sur chaque produit>>), la culture-marchandise, on comprend assez bien la simplicité enfantine du rôle des révolutionnaires : promouvoir les expériences d'<< avant-garde >>! Le problème de la démystification de la nature aliénante et du rôle idéologique de la <<culture de masse>> n'est même pas supposé résolu, il est tout simplement évacué. Toutes proportions gardées, c'est comme si les marxistes révolutionnaires dénonçaient<< totalement, globalement>> les méfaits du capitalisme pour se consacrer d'autant plus vite à la mise sur pied de nouveaux rapports sociaux! Ultra-gauchisme, pas mort! 2. Acceptera-t-on telles quelles les trois tranches de la culture découpées par le8 camarades? Assorties des jugements de valeurs qui déterminent le comportement que nous sommes censés avoir à l'égard de chacune d'elle? On aimerait au moins disposer d'ar-
guments plus solides justifiant leur nature respective. A propos notamment du secteur intermédiaire entre "l'inculture» et l'<< avant-garde ••, qui nous semble précisément le plus arbitrairement désigné et, au contraire d'eux, le plus propre à être l'objet de nos efforts privilégiés. 3. Une chose est de procéder à des découpages, valables ou non, une autre est de savoir qui <<découpe» et le statut du fruit de l'opération. En d'autres termes, les journalistes de Rouge, comme chacun de nous, ont bien le droit d'avoir cette conception-là de la culture et de la défendre. Mais c'est là que l'absence de débat et de contestation possible de leur conception rend son caractère ultra-subjectif et parfaitement arbitraire très difficilement supportable. Car enfin, qui va décider, du haut de quelle chaire, que tel auteur, telle œuvre, fait partie de [',avant-garde"? Des <<productions actives»? Que par contre tel peintre, telle chanteuse, tel type de théâtre n'en font pas partie? Il est quand même paradoxal qu'à une époque où tout le monde, même, ou surtout, à l'extrême gauche, remet en question - en des termes d'ailleurs souvent confus sinon douteux- la notion de parti<< d'avant-garde» et son rôle<< guide» ou sa vocation <<hégémonique», certains militants -ne s' agit-il jamais des mêmes? - s' arrogent le droit exorbitant de régenter souverainement l'art et la culture, ou plutôt leurs relations avec la politique révolutionnaire. Comme quoi il n ' est peut-être pas totalement absurde de mettre en garde, trente ans après la mort de Jdanov, contre des résurgences, dans nos propres rangs, d'un certain néo-jdanovisme ... 3. <<Il n'y a pas de démocratisation possible de la culture.» Dit comme ça, ça sonne révolutionnaire en diable! Est-ce aussi facile? Évidemment, tout dépend de ce qu'on entend par<< démocratisation». Si l'on veut faire référence au passage progressif, linéaire, et sans heurt, d'une société capitaliste et bourgeoise à un socialisme épanouissant de par l'accroissement également continu du savoir (-faire) du prolétariat et de ses alliés, la<< démocratisation» de la culture est évidemment un leurre que tout marxiste conséquent apprend à dénoncer d'emblée; voir d'ailleurs le tout début de cet article. Penser de même que le<< droit à la culture» pourrait être satisfait, pour les masses laborieuses, dans le cadre de la société existante, au sein du mode de production capitaliste, relève tout autant de la même utopie réformiste réactionnaire,
dont la conclusion pratique consiste à préserver, finalement, l'ordre bourgeois et l'économie de marché. Mais, si l'on entend par « démocratisation, de la culture l'accès de plus en plus large des masses salariées aux marchandises culturelles disponibles sur le marché culturel (c'est à dessein que j'emploie cette expression), je prétends que dénoncer, a ce propos, la ((société de consommation" et ses méfaits relève non seulement d'une conception de la culture critiquée plus haut, mais encore d'une vision hyper-élitiste de privilégiés culturels qui ont, eux, les moyens - et qui se sont octroyé le droit - de juger ce qui est bon pour les masses et pour leurs avant-gardes politiques. Les masses étant supposées franchir sur le plan culturel des étapes plus rapides que sur le plan général politique et social.
On se demande, en outre, ce qui échappe, dans la société capitaliste, au marché, au statut de« marchandise>> . Croire que le marginal et le non-conforme (a l'idéologie dominante) échappent à ce statut relève de l'illusion la plus naïve, et la plus éculée, celle de la <<contre-société"· Par ailleurs, nous sommes, certes, contre le réformisme; nous ne sommes nullement, au plan politique et social, contre les '' réformes,; celles qui améliorent les conditions de vie et de travail des masses . Pourquoi y serions-nous davantage hostiles au plan culturel qu'au plan général? Sans croire que , en soi, l'élévation du niveau culturel moyen des masses nous rapproche de l' issue victorieuse de la révolution- car le rôle des médias , par exemple , est éminemment contradictoire - élargir la vision du monde et systématiser en même temps la diffusion de l'idéologie dominante - nous n'en sommes pas moins 100 p. cent favorables a la diffusion la plus large possible des aspects les plus divers de la culture dite bourgeoise par aberration (y en a-t-il une autre?) dans les rangs des travailleurs, tant il est vrai que «ce que Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Dostoïevski donneront à l'ouvrier, c'est avant tout une image plus complexe de la personnalité, de ses passions et sentiments, une conscience plus approfondie de ses forces intérieures, une perception plus nette de son subconscient, etc. En fin de compte, l'ouvrier y trouvera un enrichissement. . . Le prolétariat a besoin d'une nourriture et d'une éducation artistiques ...
«La tâche principale de l'intelligentsia prolétarienne n'est pas dans l'abstraction d'une nouvelle culture ... mais dans le travail culturel le plus concret : aider de façon systématique, planifiée, et bien sûr critique, les masses arriérées à assimiler les éléments indispensables de la culture déjà existante. On ne peut créer une culture de classe derrière
le dos de la classe. Or, pour édifier cette culture en coopération avec la classe ... il faut ... bâtir le socialisme ... » 20 .
Ernest Mandel, pour sa part, note que l'<< élargissement effectif des besoins [du salarié] correspond à une fonction civilisatrice objective du capital. Dans la mesure où le comportement de refus vis-à-vis de la "société de consommation" passe de la condamnation justifiée de la commercialisation et de la déshumanisation de la consommation à un rifus généralisé de l'extension des besoins et de la consommation (c'est-à-dire d'une critique de la société à une critique de la civilisation), il recule du socialisme scientifique au socialisme utopique et du matérialisme historique à l'idéalisme historique" 21 .
Il est intéressant de noter au passage - on le savait déjà depuis 1968- avec quelle aisance nos valeureux<< avant-gardistes », très anticonformistes, grands pourfendeurs de vieilleries culturelles, se transforment eux-mêmes en de véritables (contre-)normalisateurs : voilà ce qui est juste, intéressant et novateur; voici ce que 1' on doit rejeter. ..
Dans une revue culturelle spécialisée, une telle ligne aurait déjà été erronée, mais au moins on aurait pu discuter sur le fond . Dans un journal <<à vocation de masse,, c'est suicidaire. Dans quelle mesure y a-t-il continuité ou rupture, sur ce plan, entre le quotidien et l'hebdomadaire? On ne répondra pas à cette question de façon globale mais sous un angle particulier, donc moins satisfaisant, bien qu ' éloquent, celui de la musique <<classique» . Cette réponse penche fortement vers la continuité ... Hélas! 3. L'exemple particulier- mais significatifde la musique « classique» Continuité ou régression?
Petite statistique : dans les 100 premiers numéros du quotidien Rouge, trois articulets consacrés à la musique <<classique"· Puis une amélioration, limitée mais certaine, due aux impératifs journalistiques - <<couvrir>> l'actualité - joints aux résultats d'un combat singulier d'abord, quelque peu collectif ensuite, du moins durant quelque temps. Prenons les douze premiers numéros du<< nouvel» hebdomadaire (no• 853 du 9 février 1979 à 864 du 27 avril) : on y trouve 27 articles et notes concernant la musique pop, la chanson populaire française, la chanson latino-
américaine, le<< rock-roi ••, etc., <<contre» cinq articles consacrés à la musique << classique,; cette comparaison étant calculée au plus juste puisque, sur ces 5, l'un concerne un disque, un autre la musique électro-acoustique, un troisième la TVA sur le disque classique (33 % en France; ça mériterait d'être précisé dans notre <<manifeste»), un autre, la représentation de Lulu à l'opéra (mais encore seulement à l'occasion de sa diffusion télévisée), et un cinquième, Fidelio de Beethoven, sous sa forme cinématographique récente! ...
Lançons un défi : les responsables actuels de la rubrique culturelle de Rouge, le comité de rédaction, collectivement, sont-ils à même d'expliciter les raisons d'une telle proportion (27 /5)? Oseront-ils expliquer clairement pour quels motifs n'importe lequel de ces 27 articles- dont je ne dis pas, moi, qu'ils n'ont pas leur place dans notre journal, ils l'ont. . . ni plus ni moins que d'autres - est plus justifié qu'une critique de la politique du gouvernement et de la ville de Paris en matière d'opéra et de télévision musicale? Qu'une note sur l' évolution de l'organisation des concerts classiques à Paris ? Qu ' un article faisant le point sur les dernières parutions : livres traitant de la musique, disques, revues musicales, etc.? On serait vraiment intéressé de pouvoir disposer des critères justifiant les choix faits dans des bureaux encore moins accessibles que par le passé ... Petit historique aux exemples choisis
Rouge hebdo première mouture a été publié en septembre 1968 . Le premier article concernant la musique << classique, est paru -sauf erreur- dans le n° 312 (!)du 5 septembre 1975. Il discutait de l' intérêt des festivals en train de se multiplier en France, en distinguant l'aspect musical de la dimension plus ou moins <<populaire, et du caractère souvent plaqué, à l'origine, de ces festivals par rapport à la vie culturelle locale habituelle. Il s'en prenait à un communiqué publié trois semaines auparavant qui, voulant dénoncer le festival, <<joujou de luxe et vaste opération de prestige, que constituait, selon ses auteurs, le festival de Gourdon dans le Lot, concrétisait très clairement leurs vues en proposant le remplacement de concerts Liszt/Cziffra et Beethoven/Richter par ceux de François Béranger et d ' un chanteur occitan .
Voilà ce qu'on appelle opposer deux formes de culture, soi-disant de part et d'autre de la barrière de classe. Une chose était de
exista entre la SFIO et la CGT anarcho-syndicaliste. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre Jaurès qui écrit : '' Le socialisme appellera à la vie de l'art, à la vie de la beauté, tous les êtres humains, quels qu'ils soient. C'est lui qui, pour la première fois, investira de la beauté sacrée de l'art le prolétariat aujourd'hui déshérité.» et Yvetot (secrétaire de la Fédération des bourses du travail) qui lui répond : "Elle a raison la classe ouvrière, de se défier des gens qui, n'ayant pas subi la même misère, n'ayant point la même vie, prétendent lui apprendre ce qu'elle est, ce qu'elle doit être». Ou encore Lagardelle, théoricien du syndicalisme révolutionnaire : «Le mouvement ouvrier ne peut qu'accueillir avec joie les philosophes et les artistes qui viennent à lui, mais en tant que socialistes, et non en tant que philosophes et artistes. >> 1
Ainsi, dès l'origine, le jeune Parti communiste est divisé par l'ancien conflit à l'intérieur des organisations ouvrières françaises : le socialisme doit-il réaliser l'héritage de la culture bourgeoise ou faut-il, au contraire, que la classe ouvrière se forge elle-même une culture, en particulier une littérature, de classe?
Lénine, en 1905, avait tranché : «En opposition aux mœurs bourgeoises, en opposition à la presse bourgeoise nationale et mercantile, en opposition à l'arrivisme et à l' individualisme littéraire bourgeois le prolétariat socialiste doit affirmer le principe d ' une littérature de parti . » Martinet, lui aussi, futur directeur littéraire de l'Humanité de 1918 à 1924, écrivait avant la guerre : «Plus tard, nous posséderons plus librement tous les aspects du monde, toutes les façons de le sentir et, comme on dit, une littérature nationale. Aujourd'hui, nous ne sommes pas libres, parce qu'ils ne sont pas vainqueurs. Littérature de classe . » -De 1921 à 1926-27, le personnel littéraire communiste reste marqué par un passé imprégné d'humanitarisme et de pacifisme. Jules Romain s'occupe de la page littéraire de l'Humanité, Marcel Martinet en est le directeur littéraire jusqu'en 1924 et sera remplacé en 1926 par Barbusse, qui a adhéré au PC en 1923. La presse du parti reste étrangère aux courants culturels d'avant-garde qui sont apparus depuis la fin de la Première Guerre mondiale (dadaïsme, surréalisme, cubisme, etc.). Dostoïevski demeure dans le quotidien du PC (SFIC) plus à l'honneur que les écrivains soviétiques du Proletkult : pas une ligne dans l'Humanité sur le LEF, en 1923 en URSS, mais une page sur Ernest Renan!
cadavre que dégage la reproduction figée des formes d'expression artistique de la bourgeoisie ascendante. Retour de Donjuan, cinq minutes à pied dans les vieilles rues, obligés de passer devant le quartier arabe, regards haineux. Direction la roulette du casino. Beaucoup, beaucoup d'argent parti en fumée (la sueur des autres); une satisfaction cependant : ministres, banquiers et ombres de banquiers, on était entre soi ... ''
D'autres exemples du même type peuvent être cités : en août 1977 un lecteur de Rouge qui s'étonnait lui-même d'avoir fait 100 km pour aller à Orange entendre une symphonie de Malher -qu'il avait trouvée d'ailleurs belle'' au point de penser au film Pink Floyd à Pompéi" - avait été capable de discerner les «touristes huppés" qui, contrairement aux simples mélomanes (?), s'« apprêtaient à aller déposer délicatement costume Cardin et robe de Dior sur les gradins» ... Déjà, en août 1975, D.J. distinguait «le public bien mis des soirées d'opéra au théâtre antique d'Orange [à qui l'] on vend des coussins. Il y a des fesses délicates! " de celui du festival de rock donné au même endroit quelques jours plus tard. Voici la fin de l'article de D .J. (Rouge hebdo, n° 313 du 12 septembre 1975) : «La dernière nuit, avant le lever du soleil, se sont éteints les amplis du dernier groupe qu'on écoutait couchés les uns sur les autres, épuisés, hébétés, les oreilles débordantes de cette musique à laquelle s'est identifiée la génération qui refusait "la loi et l'ordre" aux USA, en Grande-Bretagne, porteuse des ambiguïtés et des tâtonnements dans ce rejet du vieux monde, marquée par le fric des requins des maisons de disques, mais dont l'énergie, la violence toujours retrouvées, nous font encore nous y retrouver». Plus récemment, dans Rouge n° 843 (lundi 22 janvier 1979), à un lecteur qui met en cause la rubrique «des critiques artistiques et notamment sur la musique, la rock-music pour être plus précis», à savoir qu'« on y trouve des trucs drôles ... comme on en voit souvent dans la presse débile spécialisée dans la glorification du rock et de ses héros», l'auteur de la plupart des articles ainsi visés, Y.P., répond d'abord: «je pense être assez méchant avec le petit monde du rock et ne rien lui passer. Contrairement à l'ensemble de mes "confrères", je fus très critique vis-à-vis d'un certain nombre de groupes, quasi "artificiels" comme Téléphone ." Mais surtout, il nous livre là l'une des «clés" qui, sans doute, sert encore et toujours de justification «théorique" et d'idéal artistique aux excellents camarades de la rubrique dite encore culturelle de notre organe central
<<Depuis 1968, la musique, et le rock en particulier, est l'expression culturelle d'une révolte; faire ou écouter du rock n'est pas encore rentré dans les mœurs et revient de fait à se mettre en marge" (souligné par moi, J.-F. G.).
Il serait superflu de commenter longuement ces divers exemples; bornons-nous aux remarques suivantes : 1. Pour ce qui est de l'anonyme pourchasseur de bourgeois dans les salles de concert, il suffit de souhaiter qu'il ne parvienne jamais à quelque poste de responsabilité que ce soit, car rien ne prouve que son terrorisme resterait verbal. La lettre d'Aix, elle, est remarquable et exemplaire à plus d'un titre. Véhiculant l'idéologie moyenne du militant moyen sur la musique «classique», ~1 L .~ f:' _ __ .._ ------ -l .. - ..... - ... 1:...,......,.....,. rn ,. .....,.+;rJ;o,...... -:111 u Y"\r'\111-:::.rll'-'!mPn
réalité- que c'est encore le cas. Il faut d'ailleurs être logique : depuis, disons, une dizaine d'années, un renouveau musical est observable en France : nombre de concerts, vente de disques, création de 3 ou 4 revues musicales en quelques mois, développement d'un public de dizaines de milliers de personnes - le plus souvent jeunes - , télévision, nombre d'inscrits dans les conservatoires municipaux pour pratiquer instruments divers et voix, etc. Alors, sérieusement, la <<grande bourgeoisie» n'est pas sans limite numérique, et on ne voit pas pourquoi elle prendrait l'habitude de se déguiser ou d'aller faire du piano à Bobigny! Or, ce qui est frappant, quand on a été plusieurs années consécutives à Orange, plus spectaculaire, évidemment, qu'à Aix ou à Paris, c'est le changement de composition sociale de l'auditoire. Même à Aix, les smockings sont ultra-minoritaires; à Orange, il faut la présence officielle d'un ministre pour qu'on en voie un dans son sillage ... 22 S'il était [actuellement correct, cet «argument,, vestimentaire ne serait déjà pas convainquant; en outre, il est totalement faux! Le plus fort de café étant évidemment 1' appréciation touchant à la musique directement - la seule d'ailleurs : «aucune recherche artistique». Disons au moins que 1' affirmation est bien péremptoire et qu'on peut être d'un avis exactement opposé : ce fut justement mon cas et en 1976 et en 1977 où j'ai rendu compte, dans Rouge, des réalisations remarquables, tant du point de vue mise en scène que musical, de la Traviata de Verdi (Lavelli et le Capitole de Toulouse) et de Cosi Fan Tutte de Mozart Gean Mercure et l'orchestre de chambre anglais).
N'a-t-on pas là, vraiment, un bel exemple de préjugés tenant lieu de comportement soi-disant révolutionnaire et provenant manifestement de quelqu'un ignorant tout en la matière, ce qui serait pardonnable, mais ne se dérangeant même pas pour vérifier ses affirmations-accusations, ce qui l'est moins? 3. Pour les deux commentateurs des deux festivals d'Orange, encore une fois, il n'est pas sûr que sur 10 000 personnes il y ait 20 «robes Dior» ... Et même, qu'est-ce que ça prouve? Que des grand( e )s bourgeois( e )s vont au concert? La belle affaire! Il est vrai que, contrairement à D.J., nous ne souffrons pas d'avoir entendu Haendel, Wagner et Verdi banalement assis, relativevement lucides et joyeux d'être là, ce qui n'exclut pas l'émotion, sans aucun regret de ne pas être «couchés les uns sur les autres, épuisés et hébétés»! ...
4. D .J. en 197 5, Y. P. en 1979 nous resservent la même platée de lieux communs, d'évidences intouchables qui tiennent lieu, une fois pour toutes, de ligne imposée et subie dans nos milieux enrichissants, à savoir que «le rock est l'expression culturelle d'une révolte''. Pourquoi ne nous dit-on jamais de quelle révolte ils' agit? Et puis, que Jaire de cette révolte et de ses expressions <<artistiques''? N'est-il pas étonnant, sinon risible, de lire sous la plume d'un spécialiste, manifestement au contact de la jeunesse, lui, qu'en 1979 <<faire ou écouter du rock n'est pas encore entré dans les mœurs>>? Et n'est-on pas en présence d'un nouvel exemple lumineux de cet anticonformisme critiqué plus haut- à noter qu'ici, il n'est même plus d',, avant-garde>>- lorsqu'on suit le raisonnement stupéfiant : Rouge doit parler du rock (qui en gros est la musique; n'oublions pas la proportion 27/5) parce que c'est l'expression d'une révolte (nous sommes donc pour toutes les révoltes? Nous comptons nous appuyer sur n'importe quel type de révolte?); la preuve de cela, c'est que ça n'est pas encore entré dans les mœurs (la torture de petits garçons rencontrés dans la rue non plus) et que ça revient de fait à se mettre en marge. Ah! Enfin! Le but ultime de tout bon révolutionnaire est atteint : se mettre en marge! Quelle ivresse! Et comme on voit mal comment le rock pourrait entrer encore davantage dans les mœurs qu'il ne 1' est, on comprend au moins le caractère répétitif de la sempiternelle démonstration que nous avons à subir au fil des semaines ... A moins qu'une autre révolte, porteuse d'une autre culture, voire d'une autre politique, ne surgisse des profondeurs... Sait-on jamais? 5. Une chose ressort avec clarté de tous les exemples que nous avons pris : ils s'en prennent tous, chacun à leur manière, à l'exercice et à l'écoute de la musique <<classique». Or, aucun d'eux ne parle vraiment de la musique! et pour cause, semble-t-il : d'abord, parce que, à l'évidence, et dussé-je jouer les<< spécialistes,, ils ne la connaissent pas; d'autre part et surtout parce qu'il est tout simplement impossible, par définition, de prouver rationnellement que le contenu de la musique classique (un concerto de Beethoven, le Requiem de Verdi) est plus conservateur, plus bourgeois que tel morceau de jazz joué par un arrière-petit-fils d'esclave, que telle mélodie bretonne, que n'importe quel rock hurlé avec la douleur la plus authentique par le plus<< in" des super-révoltés ...
Faites l'expérience: un(e) camarade vous dit qu'il (elle) n'aime
pas la musique '' classique''; neuf fois sur dix, cette affirmation est suivie de deux autres: d'abordje la connais mal; ensuite le public des concerts est ci, le profit des firmes éditrices des disques est ça, la télévision ne suffit pas à supprimer le parisiano-centrisme des activités culturelles ... toutes choses fort exactes mais qui ne concernent que« l'extérieur,, le formel, les circuits de diffusion dans la société actuelle. Il est clair que s'en tenir à ces critiques «préalables» revient, de fait, à attendre une société meilleure pour pratiquer et écouter la musique en bons révolutionnaires. Mille pardons! il faut vivre! La musique, un art de classe?
L'abstraction spécifique du langage musical fait qu'il est souvent plus difficile de rentrer dans le vif du sujet que lorsqu'il s'agit d'un film ou d'une pièce de théâtre. Particulièrement en France: pour trois raisons :
D'abord, parce que, au contraire des cas allemand, russe, italien et dans une certaine mesure anglais, il n'y a pas en France de musique «classique, et «populaire» à la fois - à l'exception de Carmen de Bizet.
En Allemagne, Beethoven et Wagner sont massivement acquis, ce que ne sont ni Rameau , ni Debussy. Les œuvres des compositeurs russes sont populaires, font partie du patrimoine national, inspirées par les mélodies traditionnelles. Plus directement encore en contact avec le folklore de leurs pays respectifs, Bartok pour la Hongrie, Enesco pour la Roumanie.
Rien de cela en France où la bourrée auvergnate et le biniou breton, loin d'avoir été assimilés par l'impérialisme culturel français, sont restés relégués au rang de «curiosités régionales sous-artistiques» . Rien en France, non plus, qui corresponde à la passion populaire italienne pour l'opéra. Ce ne sont pas quelques grands bourgeois qui ont fait la célébrité de Verdi et Puccini à la fin du xrxe et au début du xxe siècle, mais des millions d'Italiens, aussi passionnés par la Traviata et la Bohème que d'autres par le Tour de France. L'histoire générale, politique et artistique de la France fait qu'il y a, et ce depuis longtemps, un divorce entre la musique et les masses.
La deuxième raison qui empire le cas français, c'est l'enseignement. Inexistant dans les cycles de formation courts (technique), 1' enseignement de la musique dans les lycées est pire que nul : il
est destructeur. A l'école, on ne nous dit pas seulement ce qu'il faut faire pour savoir lire et écrire, on nous apprend effectivement à lire et à écrire. Loin de mettre les enfants directement en contact avec la musique en leur donnant les moyens techniques de s'exprimer avec un instrument même simple, comme la voix ou la flûte, en leur apprenant à écouter, on leur assène le solfège, on leur fait réciter le nombre de symphonies composées par Mozart. .. en un mot, on les en dégoûte encore plus que les cours de français ne le font du théâtre classique, parce qu'en plus, il s'agit d'une << matière secondaire ».
La troisième raison est que, dans l'optique bourgeoise de la politique culturelle, la musique a toujours été, en France, le parent pauvre : le pourcentage du budget du secrétariat d'État à la Culture, nombre d'orchestres professionnels, nombre et fonctionnement des << conservatoires,, (sic) nationaux et locaux; prix des places de concert et d'opéra, plus les horaires, plus la superficialité de la «décentralisation» parisienne, etc. Sans compter l'innovation de la V e République , tout à fait symbolique d'une conception élitiste de la culture : la TV A (taxe à la valeur artistique) qui fait qu ' un disque aujourd ' hui coûte 55 F.
Plus que tous les autres, effectivement, la musique a été pratiq uée en Fra nce pendant longtemps comme un « art de classe» . Tout indique que les choses peuvent changer, qu ' elles ont déjà bougé. L ' enseignement a quelque peu évolué; les masses, ou du moins une partie d ' entre elles, ont intégré la musique à leurs loisirs courants .. . avant que l'avant-garde « avant-gardiste » ne s'en rende compte ... Mais c'est le mouvement qui compte . Ce progrès-là, comme les autres, sera le fruit d'un combat. .. Conclusions Il faut un débat sur la culture!
Il faut revenir sur la<< culture prolétarienne», <<culture d'avant-garde », << culture de masse ». Il faut préciser notre conception de la consommation culturelle en société capitaliste, de l'articulation entre la hausse du niveau moyen de culture générale des travailleurs et l'amélioration des conditions de préparation de la révolution ... Il faut rediscuter de l' école et de l' enseignement, aujourd'hui et dans<< le socialisme que nous voulons», etc.
La seule condition préalable à tout débat réel
C'est le renoncement à imposer quelques normes ou contrenormes que ce soit. En art, a priorz~ rien n'est, en soi, plus «progressiste'' ou d'<< avant-garde» qu'une autre chose; si, du moins, le progressisme artistique a un sens (?) ... Il n'y a aucune raison d'admettre comme norme révolutionnaire l'appréciation libre de quelques-uns pour qui l'art extra-européen, toute forme d'expression non écrite se voient dotés d'un label progressiste par rapport à l'art figé, celui du passé, de la classe dominante, etc. L'art n'est pas au-dessus des classes?
L'art, tel qu'il est pratiqué ici et maintenant, c'est certain, peut déterminer notre conception de la culture, et notre politique dans ce domaine, en fonction des valeurs mises à l'honneur dans la future société de transition. La fuite en avant de ceux qui évoquent Marx et son analyse de la disparition de l'art et des artistes professionnels dans le cadre de la réunification des éléments sociaux et humains propre à la société communiste, risquent de brûler - en esprit - les étapes et de nous entraîner dans un débat quelque peu abstrait. Les trotskistes et la culture
Les trotskistes ont toujours mis le sous-développement culturel au rang des facteurs cruciaux rendant compte de la montée du stalinisme en URSS dans les années vingt et trente. Cette analyse doit être maintenue, et élargie à d'autres temps et d'autres lieux : le développement culturel général - qui passe forcément par la consommation de culture partiellement aliénante -est une condition essentielle à la construction de parti( s) ouvrier( s) révolutionnaire(s) de masse, à la capacité du prolétariat de faire aboutir victorieusement une prochaine crise révolutionnaire, à la construction d'un socialisme autogéré.
Les tâches élémentaires ne manquent pas : mener ces débats; resituer la placè des intellectuels dans l'organisation présente et dans le parti ouvrier à construire; analyser systématiquement la politique culturelle de la Ve République comme les programmes en la matière des partis et des syndicats ouvriers ...
Au travail!
Jean-François Godchau
NOTES
1. Trotsky, lesQuestionsdumodedevie, 10118, n° 1089,1976. 2. Trotsky, LittiratureetRévolution, 10118, n° 553/555, 1971, p. 205. 3. Ibid. , p. 258. 4. André Jdanov ( 1894-1948) : bolchevik à partir de 1915; lié à Staline dès 1923 ; épure les jeunesses communistes des membres de l'Opposition unifiée de 1926; membre du CC du PCUS en 1934, du BP en 1935; dirige la défense de Leningrad pendant la guerre; passe pour le "dauphin., de Staline; après la guerre, il est l'auteur d'un rapport qui sera le texte idéologique fondamental du Kominform (septembre 1947) et qui partage le monde en deux camps (guerre froide); mène en URSS l'attaque contre les intellectuels; c'est sous le règne de Jdanov que fut mis à l'honneur le "réalisme socialiste» dont Pierre Broué dit- dans le Parti bolchevik, éd. de Minuit, 1963, p. 450 -qu'il «doit être la peinture de la société telle que la veulent les dirigeants[ .. . ], il condamne le "libéralisme pourri., qui laisse s'exprimer les "traits négatifs ..... Les héros de roman doivent être les modèles du conformisme, et le comité central n'hésite pas à condamner définitivement aussi bien la biologie de Morgan que la physique nucléaire baptisée bourgeoise pour la circonstance, la cybernétique et la psychanalyse elle aussi" idéologie bourgeoise» ... ; la mort de jdanov, subite, et suivie de celle de ses collaborateurs, fut attribuée aux médecins du Kremlin réhabilités ultérieurement. 5. L'édition actuellement disponible de Littérature et Révolution joint au recueil initial de
1922-1923 un ensemble d'articles écrits pour la plupart dans les années trente, dont le manifeste" Pour un art révolutionnaire indépendant "• à la rédaction duquel avaient collaboré André Breton et Diego Rivera en 1938. 6. L'École de Jules Ferry est morte, poche Rouge, éd. Mas pero, 1974 ; voir aussi Oui, le socialisme', manifeste de la LCR, éd. Maspero, 1978, chap . V,§ 3 . 7. Daniel Bensaïd, la Révolution et le Pouvoir, éd. Stock, 1976, en particulier le chapitre 2. 8. Littérature et Révolution, op. cit., p. 196. 9. Oui, le socialisme!, op. cit., p . 195 et suiv. 10. L 'ex- Ligue communiste avait notamment organisé une campagne nationale de meetings et réunions publiques et de conferences de discussion en 1972. Il. Voir par exemple l'Internationale communiste et l 'École de classe de Daniel Lindenberg, éd. Maspero, 1972. 12. 1928-1932: c'est durant cette période que les PC taxent les PS de «Social-fascisme»;
ces PS sont censés constituer le rameau jumeau du fascisme qu'il fallait , en Allemagne par exemple, abattre en même temps que le nazisme, sinon préalablement. La division du prolétariat qui découlait de cette analyse est largement responsable de la victoire de Hitler. En 1934-35 les PC et le VII< Congrès de l'IC tournèrent brusquement en s'orientant vers les fronts populaires. Sur le plan culturel ce sera le retour au thème jauressien de l'" école libératrice» et à la «culture nationale» traditionnelle (Victor Hugo)! .. . 13 . PCF : le Capitalisme monopoliste d'État, t. 1, p. 124, Éditions Sociales, 1971; voir aussi
Ernest Mandel, le Troisième Age du capitalisme, t. II, chap. 8, «L'accélération de l'innovation technologique», 10118, 1976. 14. "Statuts de la LCR actuellement en vigueur», titre VII, article 36, in Cahier d'étude
Get de recherche socialiste, n° 57. Aucune précision dans les statuts de la lV' Internationale, in revue Quatrième Internationale, n° 16-17, nouvelle série, juillet-août 1974. 15. Ceux que ces propos auraient irrités le seront probablement encore davantage par l'article d'Annie Kriegel, «Judaïsme et gauchisme», dans lequel il est expliqué non seulement pourquoi il y a de nombreux juifs dans les organisations révolutionnaires, mais pourquoi les ashkenases - les plus cultivés - sont trotskistes, tandis que les sépharades sont, ou plutôt étaient, plus volontiers maoïstes ... sauf exception! A. K., Communismes au miroir fra11fais, éd. Gallimard, 1974.
16. Sauf, évidemment, la rubrique sociale ou société qui , à la même époque (1976), publiait des articles dénonçant le caractère bourgeois de la vaccination ou vantant les joies de l'accouchement à domicile! ... L'obscurantisme dans nos rangs ... quelle dérision!
17. Une vision très bourgeoise XIX' siècle de l'art, en somme : plus c'est miséreux, plus c'est beau ...
18. Contribution et réponse n'ont jamais- sauf erreur- été publiées ... dommage!, on aurait gagné du temps.
19. Souligné par moi, J.-F. G.
20. Littérature et Révolution, op. cit., p. 257 et 223; souligné par moi, J.-F. G.
21. Ernest Mandel , op. cil., t. Il, chap. 12, .. Expansion du secteur des services, société de consommation et réalisation de la plus-value .. , p. 406 et suiv.
22. Les femmes, elles, ont résolu le problème en faisant adopter la robe longue par le prêt-à-porter de masse. On pourrait par ailleurs reprendre le débat vestimentaire, esquissé par Alain Brossat dans Rouge quotidien . L'uniforme peu reluisant du gauchiste est-il plus agréable, plus "correct "• qu'un ensemble pantalon-veste (dit encore costume) classique?
«Il n'y aura donc pas de culture prolétarienne et d'art prolétarien en remplacement de la culture et de l'art bourgeois. mais le dépassement progressif de ces derniers par l'assimilation critique de leurs acquis comme acquis historiques de l'humanité tout entière. En revanche, dès son avènement, un gouvernement au service des travailleurs libérerait de puissantes capacités créatrices. individuelles et collectives, en abolissant le caractère marchand de la production culturelle qui en conditionne aujourd 'hui fortement les modalités et le contenu ... La bataille sur les fronts culturels est donc partie intégrante de la bataille d'ensemble pour l'émancipation du prolétariat.>>
LCR, Oui, le socialisme!, 5• partie, «Le droit de vivre autrement», chap. IV, «Le droit à la culture>>, éd. Maspero, 1978, p. 186 et 188.
Si on comprend bien :
1. Il n'y aura plus d'art prolétarien (tant mieux), mais celui qui existe aujourd'hui est<< bourgeois JJ 1
2. Il s'agit de ((dépasser progressivement(?) cet art bourgeois en l'assimilant critiquement (?)JJ ... Il faut vraiment s'expliquer ...
3. Le <<gouvernement au service des travailleurs>> évoqué ici doit être au moins un ((gouvernement ouvrier et paysan)) agissant en situation de double pouvoir(?). .. , sans quoi, même chose que pour le Programme commun, on voit mal/a culture cesser d'être une marchandise ...
4. Discutons de la <<bataille sur les fronts culturels>.> ...
J.-F. G.
«La culture n'est ni une marchandise, ni un luxe. Elle ne sera pas réservée à un groupe social. ni jugée en fonction du critère de rentabilité. Le gouvernement recherchera, avec les intéressés, les moyens de briser l'emprise des puissances financières sur l'ensemble des activités culturelles : cinéma, théâtre, livre, disque, télévision, vidéo-cassette, etc.))
Programme commun de gouvernement du PC et du PS, Editions sociales, 1972, chap. 8, p. 92. Ce court passage pose au moins deux problèmes. laissé;; ici sans réponse : 1. Comment la culture peut-elle cesser d'être une marchandise dans le cadre du système capitaliste subsistant? 2. Qui sont les f<intéressés>> dont il est question? Il s 'agit sans doute de l'ensemble des travailleurs? ...
J.-F. G.